Forum Fanfiction

[Fiction] Deus Ex Machina

Posté à 11h40 le 11/04/18

L’an 51, l’année de la Nouvelle Génération.(2/2)



Valentin Florey et son fils restèrent au chantier Naval en compagnie d’Aldebert, Stephen et Elodie encore une bonne demi-heure après le départ de la bande. Le père, ayant déjà perdu sa femme, voulait éviter de se balader en ville avec son fils si, justement, des Chimères s’y baladaient. Il pestait contre son propre père qui, malgré son âge avancé, s’était jeté la tête la première vers ces créatures. Mais quand il eut finalement de ses nouvelles sur son PokéNav’, il fut rassuré. Ils étaient arrivés sur place alors que les créatures partaient en emportant une vieille dame. Mais à peine Isaac avait-il activé la Bombe que les Chimère l’avaient lâchée pour prendre leurs jambes à leur cou, détalant comme des Sapereau. C’était une excellente nouvelle, car cet appareil ne dérangeait en rien les humains, et ils pouvaient donc en installer partout en attendant que le problème soit réglé à la source par le Ministère de la Gestion.

C’est donc parfaitement rassuré que Valentin Florey remercia Elodie, lui exprimant toute sa gratitude pour ce qu’elle avait fabriqué. Puis, estimant qu’il était déjà assez tard, il prit son fils par la main et les salua avant de sortir des bureaux.

La lune était presque pleine, et elle éclairait la ville de sa douce lumière bienveillante, tout comme les quelques lampadaires sur les trottoirs. Il y avait un petit vent de fraîcheur, avec cette odeur légèrement salée que Valentin humait avec allégresse. Leurs soucis commençaient à se terminer. Il y avait tout de même laissé sa femme, mais l’espoir le laissait croire qu’elle était, peut-être, encore en vie. Et il avait toute confiance en cette bande qu’il avait rencontrée aujourd’hui. Si quelqu’un pouvait la retrouver, c’était bien eux !

Il regardait son fils bailler. Lui aussi était fatigué. Il ne se rendait pas compte de la gravité des derniers événements. Peut-être était-ce mieux ainsi. Avec un peu de chance, il allait vite récupérer sa mère, qu’il réclamait depuis déjà trop longtemps. Il tenait encore fermement en main une photo de son anniversaire, sur laquelle ils figuraient tous les trois.

Mais alors qu’ils marchaient silencieusement, Valentin Florey cru entendre un bruit derrière lui. Il s’arrêta et se concentra tandis que son fils jetait vers lui un regard interrogateur. Comme il distinguait effectivement un bruit de pas, mais que celui-ci était calme et posé, il tourna la tête, juste pour voir de qui il s’agissait.

La Chimère au pelage bleue et au visage féminin s’avançait vers eux. Il ne remarqua pas de suite la couleur de sa peau, à cause de la pénombre, mais la vue de ce short et du T-Shirt le tétanisa sur place. Au fur et à mesure qu’elle avançait et que son corps était éclairé par la lumière, ses doutes se dissipaient. Il reconnaissait ces vêtements. Il reconnaissait cette façon de marcher. Il reconnaissait les traits de ce visage, même avec une autre couleur.

- Mary… murmura-t-il dans un souffle, ébahi.
- Maman ! s’exclama Justin en lâchant la main de son père pour se précipiter vers elle.

La Chimère ouvrit grand ses bras pour accueillir son fils, qu’elle serra très fort contre son corps. Le petit garçon éclata en sanglot, tant il était heureux de retrouver sa mère. Valentin, quant à lui, était resté immobile, comme s’il n’en revenait pas. Lui qui avait gardé ce maigre espoir de retrouver sa femme avait pourtant du mal à accepter ce qu’il avait en face des yeux.

- Mon trésor, chuchota la Chimère en passant ses doigts dans les cheveux de Justin. Tu m’as tellement manqué…
- Toi aussi maman…
sanglota l’enfant. Mais pourquoi t’es toute poilue ? C’est pour ça que tu te cachais ?
- C’est une longue histoire
, répondit-elle en soulevant son fils pour le garder dans ses bras et avancer vers son mari.

Elle s’arrêta de marcher juste devant Valentin. Des larmes coulaient de ses yeux en fixant sa femme. Il approcha sa main, caressa la joue de la Chimère, puis il l’enlaça, avant d’éclater en sanglot à son tour.

- Qu-Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? bredouilla-t-il entre deux hoquets. Qu’est-ce qu’on t’a fait ?
- Je serai incapable de t’expliquer…
lui répondit Mary. Mais ils ont fait de nous des êtres privilégiés… Ils nous appellent la Nouvelle Génération…
- Qui ça, « ils »?
demanda Valentin Florey. Qui est derrière ça ?
- Des scientifiques…
marmonna Mary. L’un d’eux m’a dit qu’il pouvait rassembler notre famille comme avant, en vous offrant ce privilège unique…
- Tu … Tu veux dire … Comme toi ?
demanda Florey, l’air inquiet.
- Comme moi, confirma-t-elle. Je ne peux plus revenir en arrière. Mais vous pouvez devenir comme moi. Ils m’ont promis un avenir radieux, Val’ ! S’il-te-plait… viens avec moi…

Comme il semblait hésiter, Mary rapprocha son visage du sien et l’embrassa fougueusement, à l’abri du regard de leur fils, qui pleurait toujours sur son épaule.

- Tu m’aimes encore ? demanda-t-elle d’un regard implorant. Même avec ce corps ?
- O…Oui, bien sûr !
répondit Valentin. Et … Je vais devenir comme toi, moi aussi… Tu m’aimeras quand même, hein ?
- Merci, Val’
, dit-elle alors que des larmes perlaient à ses yeux. Venez… je vais vous emmener… Mais on aura besoin d’une barque…

Valentin relâcha son étreinte et attrapa sa femme par la main. Elle l’entraina vivement vers une ruelle plus sombre. Si elle était très différente des autres Chimères, quelqu’un pouvait très bien la prendre pour l’une d’elle et les attaquer. Il fallait rester discret. Il était hors de question que leur famille soit séparée à nouveau. Pas maintenant.
Plus jamais.

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Valentin, Mary et Justin Florey avaient emprunté le petit bateau familial pour se rendre sur l’ilot où se terraient les autres Chimères. Pendant toute la durée du voyage, Valentin était resté interdit, pensif. Mary ne cessait de lui répéter qu’elle les aimait et qu’elle ne voulait plus jamais être séparée d’eux. Leur fils, loin de se soucier des apparences, débordait de vie et de bonne humeur, à l’idée d’avoir retrouvé sa maman. Il avait enfin rangé sa photo dans sa poche. Et pourtant, Valentin ne pouvait s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment. C’était trop beau pour être vrai. Et s’il s’agissait d’une imposture ?

Quand ils posèrent pied sur l’ilot, Valentin laissa échapper une exclamation de surprise. Il connaissait bien l’endroit. C’était là que la première usine de production de Soda Cool avait été construite. Les bâtiments, aujourd’hui abandonnés, étaient la seule marque de présence humaine sur ce territoire. Il suivit sa femme à l’intérieur, toujours un peu méfiant, tandis qu’elle portait leur fils sur ses épaules.

En traversant les différentes pièces de l’usine désaffectée, Valentin remarqua que celle-ci n’avait pas tant changé. Certes, la rouille et la poussière régnaient en maitre, mais la plupart des aménagements pour produire le soda étaient toujours là. Il y avait encore ces grandes bassines et même l’espèce de piscine qui, autrefois, était remplie de Soda en préparation avant qu’il ne soit stocké par un système de tuyauterie dans d’autres conteneurs. Il remarqua même la présence de cuves encore remplies de certains ingrédients, comme si les employés avaient tout simplement quitté l’usine un soir sans savoir qu’ils ne reviendraient pas. C’était surement une simple négligence de la logistique, ou bien la faute d’un ouvrier trop paresseux si tout cela était encore là. On aurait presque pu recommencer la production, si l’hygiène des lieux n’était pas aussi médiocre.

En pénétrant dans une autre salle, Valentin se figea, effrayé. Il y avait une dizaine de Chimères bleues, semblables à sa femme, mais plus proche de l’Akwakwak. Son fils, en reconnaissant les créatures qui s’étaient attaquées à l’école, eut un mouvement de recul, mais sa mère passa calmement sa main dans ses cheveux.

- Ne t’inquiète pas… lui susurra-t-elle tendrement. Ils ne te feront pas de mal.

Valentin, pas encore très rassuré, observa les créatures. Elles étaient pour la plupart couchées, à se reposer. Quelques-unes leur jetèrent un regard curieux, mais retournèrent vite à leur torpeur. Enfin, les deux dernières se disputaient un morceau de viande à grands cris, agitant leurs griffes pour menacer l’autre. Elles ne leur prêtaient pas grande attention.

Ils s’avancèrent au milieu d’elles. Valentin ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise, ainsi entouré des créatures à qui il devait le kidnapping de sa femme et les agressions sur leur ville de Poivressel. Pourtant, ils passèrent au milieu d’elles sans provoquer la moindre réaction.

Ils allaient passer dans la salle suivante quand la porte s’ouvrit à la volée. Valentin laissa échapper un petit cri d’effroi sous la surprise. Devant lui se tenait la Chimère dont le corps était recouvert d’une carapace orange et brune. Quelques Chimères relevèrent la tête à nouveau avant de replonger dans leur sommeil, et Valentin attrapa la main de sa femme, prêt à la tirer en arrière avec lui, oubliant ce qu’elle était devenue. Mais celle-ci resta sur place et adressa un sourire à la créature.

- Salut, Jimmy, lui dit-elle d’un ton doux.
- Tu es revvvvvenue ? demanda la Chimère. Et avec ta famiiiiiiille, à ce que je vois. Biiiiiiien joué.
- Oui, j’ai réussi à les convaincre
, répondit-elle avec excitation. Nous allons être réunis…
- Mouerf…
soupira Jimmy en passant à côté d’eux sans leur accorder plus de regard. Tant mieux pourrrrrrr toi, j’iiiiiimagiiiiiiiiiiine…

Ils continuèrent d’avancer, guidés par Mary. Quand l’autre Chimère fut assez éloignée à ses yeux, Valentin se rapprocha de sa femme, interloqué.

- Tu l’as appelé Jimmy ? Ce ne serait pas …
- Jimmy Tesla, le poissonnier, si, confirma-t-elle. Toutes les Chimères ici étaient des habitants de Poivressel à la base. Mais seuls moi et Jimmy avons gardé notre conscience et nos souvenirs.

Ils arrivèrent finalement dans une toute dernière salle. Là-bas, deux hommes en blouse blanche étaient penchés sur un écran d’ordinateur. Dans le fond de la salle, il y avait tout un tas de vieux vêtements et de tissus. A côté, deux grands cylindres étaient reliés par une multitude de câbles à plusieurs appareils sur lesquels des dizaines de petites lumières clignotaient. Valentin n’avait pas la moindre idée de ce dont il s’agissait. Une chose était sûre, rien de tout cela ne se trouvait dans l’Usine à l’origine.

- Messieurs les Professeurs ? lança Mary pour attirer leur attention. Pourriez-vous nous accorder un instant ?

Les deux hommes se retournèrent. Le premier devait avoir entre quarante et cinquante ans, et son visage disait légèrement quelque chose à Valentin. Il avait l’impression de l’avoir déjà vu, à la télé peut-être. L’autre, plus âgé, un peu grassouillet et aux cheveux blonds et gras, exposa ses dents parfaitement blanches dans un grand sourire. Si le premier restait en retrait, le second s’avança vers eux avec une certaine allégresse.

- Mary ! s’écria-t-il. Vous avez ramené votre mari et votre fils ! Quelle joie pour moi de les rencontrer ! Je me présente, monsieur, je suis le Docteur Vygotsky.
- Valentin Florey
, répondit-il en serrant la main que lui tendait le psychologue.
- Et je suppose que c’est Justin ? demanda-t-il en faisant signe au petit garçon. Tiens, attends…

Il chercha dans la poche de sa blouse et en retira une friandise, qu’il tendit au petit garçon. Justin s’en saisit et remercia le Docteur d’une petite voix timide. Valentin le regarda, stupéfait, puis sourit, rassuré. Il avait eu peur de tomber sur des sociopathes ou des scientifiques fous, mais ce vieil homme semblait tout-à-fait sympathique et amical.

- Alors, Mary vous a-t-elle expliqué comment nous allions procéder ? demanda le Docteur Vygotsky en joignant les mains. A moins que … vous n’avez peut-être pas encore pris votre décision ?
- C’est-à-dire…
commença Valentin, embarrassé.
- Tu … Tu ne veux pas ? bredouilla Mary en se tournant vers lui. Mais Val’…

Valentin déglutit. Sa femme le regardait d’un air suppliant, les larmes aux yeux. Il serra les poings. Il avait haï ces créatures pendant des semaines pour avoir emporté sa femme. Aujourd’hui, il apprenait qu’elle était l’une d’elles et qu’elle voulait qu’il la rejoigne. Sa colère envers les Chimères était-elle plus forte que son amour pour sa femme ?

- Le choix vous revient, Valentin, lança le Docteur Vygotsky d’un air compatissant. Mais sachez que c’est, hélas, le seul moyen pour que vous puissiez vivre ensemble, votre famille réunie. Mary était dans un état de dépression tel que j’ai bien cru qu’elle allait se laisser dépérir, sans vous…
- Je t’en supplie… Val’…
sanglota Mary.

Les mots du Docteur lui firent l’effet d’une bombe. Il se rappela que lui aussi, pendant ces jours où ils avaient été séparés, il avait perdu le goût de vivre. Et son fils aussi avait adopté un air abattu durant tout ce temps… Il serra les poings en repensant à toutes ses années passées ensemble, de toutes leurs joies, leurs peines. Ils n’avaient jamais été aussi heureux qu’ensemble.

- C’est d’accord, lança-t-il en sentant des larmes couler sur sa joue. Je veux devenir comme ma femme. Je veux que nous soyons à nouveau réunis.

Sa femme laissa éclater toute sa joie et enlaça son mari à nouveau. Justin, qui ne comprenait pas tout, se joignit à l’accolade, tout en baillant sous la fatigue. Le Docteur Vygotsky leur accorda un grand sourire de ses dents blanches avant de leur montrer un des cylindres, dont la porte s’était ouverte.

- Nous allons commencer par Justin, si vous le voulez bien, dit-il d’un ton doucereux. Ce sera plus rapide, comme il est plus petit, et comme ça, il pourra dormir tranquillement après. Il m’a l’air bien fatigué, après tout.
- Qu’est-ce que je dois faire ?
demanda le petit garçon d’une voix à peine audible en mettant son poing devant sa bouche.
- Tu dois juste entrer là-dedans, lui répondit Mary, allègre, en s’agenouillant vers lui. Et tu te laisses faire !
- Et ça fait mal ?
demanda Justin, pas très rassuré.
- Non, tu vas juste avoir l’impression de t’endormir, répondit le Dr Vygotsky d’un ton rassurant. Et à ton réveil, tu seras un peu différent, comme ta maman.
- Vas-y mon cœur, sois courageux, je suis fière de toi !
lança sa mère en l’accompagnant jusqu’au cylindre.

Le petit Justin entra à l’intérieur et adressa un sourire à ses parents avant que le conteneur ne se referme. L’autre homme se mit à pianoter sur son écran et le second s’ouvrit, le temps que le Docteur y installe une Pokéball. Cette dernière invoqua un Psykokwak et la porte se referma à son tour.

- Lancez la procédure, Léo ! clama Vygotsky. Vous y êtes habitué, maintenant ?
- Procédure enclenchée
, répondit sobrement le Pokémaniac sans lever les yeux.

Un grand bruit strident et continu se dégagea des deux cylindres. Les lumières des différentes machines de la pièce s’affolèrent pendant quelques minutes, pendant lesquelles Mary serra fort la main de Valentin. Elle rayonnait de joie et de bonheur, tandis que son mari semblait très intrigué par l’étrange ensemble de machines. Enfin, le cylindre qui avait contenu le Pokémon s’ouvrit, laissant s’échapper une épaisse fumée. A l’intérieur, un corps, nu, était couché. Ce dernier avait un pelage tout jaune, et ses bras semblaient un peu atrophiés. Il disposait d’un large bec, tout blanc, et son visage avait des traits à peu près humains. Les parents s’y précipitèrent. Valentin était effrayé de voir que cet être ne bougeait pas. Mais Justin était juste endormi et Mary l’attrapa dans ses bras pour le serrer contre elle.

- Il était fatigué, c’est normal que la procédure l’ait mis KO, lança Vygotsky d’un ton tranquillisant. À vous, Mr Florey !

L’autre cylindre s’ouvrit. À nouveau, de la fumée s’en échappa et, avant d’y entrer, Valentin dû enlever les vêtements de son fils et la PokéBall qui s’y trouvait, étonné de la trouver là. Puis, après une grande respiration, il adressa un regard décidé à Mary et pénétra à l’intérieur. Son épouse se recula, toute heureuse, tandis qu’on disposait un Akwakwak à la place de son fils. Encore quelques minutes et sa famille serait réunie à jamais.

À nouveau les scientifiques répétèrent la même procédure. Mais lorsque le bruit strident commença, Justin, qu’elle serrait dans ses bras, se mit à s’agiter. Il se réveilla et poussa un grand cri mécontent avant de se dégager des bras de Mary, qui le lâcha sous la surprise. Son fils tomba par terre puis regarda autour de lui, comme perdu. Puis, quand elle voulut se rapprocher pour le reprendre, il ouvrit le bec et le fit claquer comme pour la menacer, la fusillant du regard.

- Justin… Mais… C’est moi… c’est maman … chuchota-t-elle en approchant la main.

La Chimère fit claquer son bec à deux reprises, puis s’enfuit à toutes jambes pour se cacher près du tas de vêtements. Mary tendit le bras vers lui, puis celui-ci retomba piteusement. Le bonheur avait fait place à l’horreur et à l’effroi. Elle se tourna vers le Docteur Vygotsky qui l’observait avec son grand sourire de dents blanches. Il jubilait.

- Vo…Vous m’aviez promis… se lamenta-t-elle en tombant à genoux.
- Qu’est-ce qu’une promesse ? demanda Vygotsky. Rien que des paroles. Ce n’est pas une de ces Lois qui régit l’Univers. On ne peut donc pas avoir confiance en une promesse.

Au même moment, le cylindre s’ouvrit, laissant s’échapper de la fumée et une nouvelle Chimère bleue. En apparence, Valentin était désormais identique à toutes celles qui dormaient quelques pièces plus loin. Il poussa un cri semblable à un râle et agita ses pattes griffues dans le vide. Puis il s’avança. Léo se dirigea vers lui, en lui présentant une pièce de viande crûe qu’il avait dans son sac. À sa vue, Valentin s’approcha, renifla puis attrapa la nourriture avant de s’en délecter, sous le regard horrifié de Mary.

- L… Lui aus… Lui aussi… gémit-elle. V… Vous en … Vous en avez fait des … Ce n’est… Ce n’est plus …
- Et non, ma pauvre Mary !
lança le Docteur Vygotsky en se détournant. Hélas, vous et Jimmy êtes des exceptions dans nos expériences. Du moins pour le moment. Maintenant, nous allons vous laisser aux émouvantes retrouvailles avec votre famille. Profitez-en bien !

Il se dirigea vers la sortie, vite rejoint par Léo, laissant Mary seule avec deux Chimères qui n’avaient aucune idée de qui elle était. Elle était tombée face contre terre, ne pouvant s’empêcher de pleurer toutes les larmes de son corps tandis que son mari menaçait son fils, qui s’était approché pour manger un peu lui aussi. Puis, comme les scientifiques quittaient la pièce, elle se mit à hurler son désespoir.

- On aurait pu faire en sorte qu’ils soient conscients, fit remarquer Léo, mal à l’aise, en suivant son collègue. Pourquoi m’avoir demandé de régler la procédure comme d’habitude ?
- Simplement parce que je voulais me divertir,
répondit Vygotsky. J’en suis encore tout émoustillé !

Ils retournèrent à l’étage et Léo s’assit à son bureau pour communiquer son rapport au Professeur Higgs tandis que le Docteur, exultant encore, regardait par la fenêtre. Peut-être Mary allait-elle sortir tenter quelque chose ? Mais au lieu de cela, il vit une de leurs Chimères sortir de l’eau et se diriger nonchalamment vers l’Usine. Son sourire s’effaça en comprenant d’où elle venait.

- … Hé bien… C’est dommage, mais nous allons devoir mettre un terme à nos expériences, lança-t-il sombrement, l’air déçu. C’est triste, moi qui commençais seulement à m’amuser…

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Aldebert et Stephen étaient en train de siroter un Soda avec une boule de sorbet en compagnie d’Ernest Florey. Il était passé minuit, et ils seraient bien partis se coucher comme Valentin et Justin avant eux si Elodie n’avait pas eu une nouvelle idée. Ils avaient ainsi équipé Donald d’une balise GPS et l’avait libéré sur la plage avant de retourner à la Maison du Bord de Mer, pour surveiller le trajet qu’allait effectuer la Chimère. L’ingénieure, Isaac et les deux militaires avaient les yeux rivés sur l’écran d’ordinateur qui montrait que la créature nageait en pleine mer.

Enfin, après quelques minutes d’attentes qui en parurent des heures, et au cours desquels Aldebert avait déjà proposé plus d’une centaine d’ingrédients pour voir s’ils entraient dans la composition du Soda Cool, Elodie frappa dans ses mains, l’air réjouie.

- Et voilà ! s’exclama-t-elle. C’est là-bas que se cachent les Chimères !
- Tu es géniale !
s’écria Billy.
- Han, je sais, mais j’adore quand même quand tu le dis. Vas-y, répète-le.
- Tu es fantastique.


Naomie Fleming poussa un soupir et croisa le regard d’Isaac qui lui sourit en haussant les épaules. Voyant qu’ils avaient un résultat, les seniors se rapprochèrent pour observer l’écran.

- Je connais cette île, dit Ernest Florey en fronçant les sourcils. C’est l’ancienne Ile Soda.
- L’Ile Soda ?
répéta Aldebert, des étoiles dans les yeux.
- C’est le nom qu’on avait donné à l’époque. Il n’y a plus rien là-bas, si ce n’est notre ancienne usine. Elle est abandonnée depuis un moment déjà…
- Hé bien, cette nouvelle m’a requinqué !
s’écria Billy. On a plus qu’à nous rendre sur place et …
- Pardon ?
s’écria Naomie, apparemment en colère. Major, malgré tout le respect que je vous dois, je me vois obligée de vous rappeler que notre mission est terminée !
- Quoi ?
demanda Billy en fronçant les yeux, passablement surpris par la réaction du Lieutenant.
- Notre mission était de trouver un moyen de les éloigner de la ville et de trouver leur terrier. Point final. Nous avons tout fait. C’est au Ministère de la Gestion de s’occuper de l’Ile Soda, maintenant !
- Mais…
- Mais rien du tout, Major ! C’est le protocole, c’est les règles ! Nous ne pouvons pas juste nous rendre là-bas.
- Techniquement, le Lieutenant Fleming a raison
, fit remarquer Isaac. Le travail pour lequel on nous a demandés est terminé. Puis il se fait tard, mieux vaut contacter le Ministère et s’y rendre demain.
- Bon, d’accord
, grommela Billy, l’air contrarié. Bon ben… Bonne nuit tout le monde, alors… On peut rentrer à l’hôtel…
- Ho, juste un dernier verre !
réclama le Professeur Caul.
- Tu as bu assez de Soda pour cette année, Al’, le gronda Stephen en le tirant avec lui. Allez, viens.

Ainsi partirent-ils tous, laissant Mr Florey seul. Il fit rapidement la vaisselle, rangea les dernières bouteilles, et sortit à son tour pour regagner sa maison où l’attendaient surement son fils et son petit-fils. Mais alors qu’il allait quitter la plage, sa route croisa celle de tout un groupe de villageois, mené par le Commissaire Balkan.

- Hé bien, que faites-vous à cette heure dehors ? s’étonna Mr Florey en arrivant à leur niveau.
- A la base, j’étais venu parler au Major de ces fameuses bombes à ultratruc dont il m’a vanté les mérites, lui répondit le Commissaire Balkan. Mais en arrivant à ton établissement, je vous ai entendus discuter. L’Ile Soda, c’est ça ?
- C’est ça,
confirma Ernest Florey, surpris. Mais…
- Alors on s’y rend avec les plus costauds de la ville
, reprit le Commissaire sans lui laisser le temps de parler. On va leur faire leur fête.
- Ils vont payer pour tout ce qu’ils nous ont fait !
lança un jeune.

Ernest Florey resta quelques secondes sans bouger. Il ne l’avait pas remarqué tout de suite, mais les hommes qui étaient là étaient tous armés de fourches, de bâtons ou de PokéBalls. Il déglutit.

- Mais … vous ne …
- Han arrête de faire ta chochotte, Florey, et viens avec nous !
s’exclama Balkan. C’était ton ile, tu connais les lieux, tu sauras nous guider. On va pas laisser ces idiots de l’Armée et du Gouvernement faire le boulot. On est jamais mieux servis que par soi-même.

Et ils s’avancèrent, attrapant l’homme par les épaules, le forçant contre son gré à marcher vers des bateaux qui leur appartenaient pour les mener vers l’ile Soda.

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Depuis plus d’une heure maintenant, Mary Florey était en larme. Elle avait finalement quitté la pièce pour suivre son fils, qui s’était aventuré plus loin. Elle s’était même dressée entre lui et une autre Chimère pour l’empêcher de se faire blesser, quitte à recevoir à sa place un coup de griffe. Mais au lieu de la remercier, Justin s’était ensuite enfui plus loin, effrayé par les autres Chimères, et ne reconnaissant toujours pas sa mère. Et comme si ce n’était pas assez, Valentin les avait suivis et s’était fondu dans la masse des autres Chimères. Mary ne le reconnaissait plus parmi les autres. Jimmy, l’homme-Krabby, s’était rapproché d’elle pour essayer de la consoler, mais il avait bien vite abandonné cette idée. N’appréciant pas le bruit des pleurs et des sanglots, il la laissa là et partit se distraire à tester ses pinces pour plier des objets qu’il trouvait, la seule occupation qu’il avait depuis sa transformation.

Mais des bruits en provenance de la plage finirent par attirer son attention. Quand il vit par une fenêtre brisée des dizaines d’humains qui accostaient, armés de fourches, il eut un mouvement de recul. Ces hommes pointaient le petit Justin du doigt avant de se jeter vers lui. Jimmy se précipita vers l’étage supérieur, frappant à la porte au point de la défoncer. Il voulait prévenir les deux scientifiques.

Mais lorsqu’il put jeter un coup d’œil à l’intérieur, il constata que la pièce était vide. Les deux hommes étaient partis, les abandonnant à leur destin. Énervé, il dévala les escaliers maladroitement puis retourna dans la pièce où se trouvaient toutes les Chimères.

- Les humaaaains ! cria-t-il précipitamment. Les humains ssssssoont là !

Les Chimères bleues se réveillèrent, ne comprenant pas pourquoi Jimmy paraissait si excité. Elles se levèrent et s’étirèrent simplement, tandis que l’une ou l’autre poussait un cri de mécontentement et se recouchait illico. Mary, elle, avait cessé de pleurer, et paraissait apeurée. Il n’en fallut pas plus pour qu’elle se mette à courir, retournant sur ses pas à la recherche d’une cachette. Jimmy voulut la rejoindre, souhaitant lui aussi se terrer quelque part. Mais avant qu’il ne franchisse l’encadrement de la porte, les humains arrivèrent par l’autre côté. Ce qui ne l’empêcha pas continuer sa fuite, même en se sachant repéré.

Ceux-ci poussèrent des cris de guerre avant de se jeter avec leurs Pokémon vers les Chimères. Les premières à se dresser contre eux poussèrent des cris pour les menacer mais tombèrent bien vite sous les coups venus de toute part tandis que celles qui se trouvaient derrière elles se bousculaient les unes les autres pour s’enfuir.

- Attrapez-les ! cria le Commissaire Balkan. Qu’on leur fasse subir la même chose qu’à nous !

On aurait dit des bêtes sauvages. Les humains comme les Pokémon n’éprouvaient aucune pitié envers les créatures. Les hommes plantaient leurs fourches dans leur gorge puis les rouaient de coups avec leurs bâtons. Quelques-uns restaient en retrait, mal à l’aise, mais sans oser émettre le moindre commentaire. Bien vite, la salle fut tâchée de plusieurs flaques de sang encore chaud qui s’écoulait des quelques Chimères qui avaient fait l’erreur de s’en prendre à Poivressel, faisant ainsi naitre envers elles ce sentiment de haine incontrôlable dont étaient animés ces hommes.

- Il en reste encore ! cria Balkan pour enhardir ses hommes. Tuons-les toutes !

Plus loin, Mary avait trouvé refuge sous les innombrables vêtements ayant appartenu aux habitants de Poivressel avant que ceux-ci ne soient changés en Chimères. Elle s’était mise en position fœtale, priant pour que personne ne l’y trouve. Mais elle avait déjà dû faire partir Jimmy, qui aurait voulu s’y cacher aussi. Cependant, il était trop imposant pour qu’ils puissent s’y enfuir tous les deux, et ce dernier cherchait donc désespérément une cachette du regard, tandis que d’autres Chimères bleues tentaient de forcer un passage dans un mur, sans succès. Certaines essayaient de se cacher au milieu des innombrables débris, là où se trouvaient à peine quelques heures avant les machines qui les avaient toutes transformées. Car, pour une obscure raison, les différents appareils semblaient avoir été détruits.

Dissimulée sous les vêtements, Mary Florey faisait son possible pour ne pas faire de bruit. Mais elle avait encore le hoquet et des larmes à l’idée d’avoir poussé sa famille vers un piège qu’elle n‘avait même pas envisagé. La peur l’envahissait de plus en plus. Ces hommes, des amis de la famille pour certains, étaient là pour tous les exterminer. S’ils la trouvaient, ils ne la reconnaîtraient peut-être pas, et lui feraient subir le même sort qu’aux autres. Ou pire, justement, ils se souviendraient d’elle et la blâmeraient pour ce qu’elle avait fait.

Elle n’osait pas bouger, de peur qu’on la remarque. Quand elle entendit les cris de douleurs de Jimmy et des autres Chimères de la pièce, accompagnés des cris de fureur des hommes, aveuglés par la haine, elle faillit sursauter. De ce qu’elle entendait, Jimmy se défendait, mais il semblait beaucoup souffrir également.

Puis elle la remarqua. Dépassant de la poche du short que portait Justin avant d’être transformé, il y avait une photo. Elle l’attrapa d’un geste machinal, sans réfléchir et ne put s’empêcher d’hurler de désespoir en l’observant. C’était une photo d’elle, humaine, en compagnie de son mari et de son fils, pour l’anniversaire de ce dernier. Une photo de sa famille, cette même famille qu’elle avait détruite en tentant de la réunir. Puis elle sentit des mains attraper son pied. Elle cria à nouveau, voulut se débattre, mais les hommes la tenait fermement et la tirèrent hors du tas de vêtements. En se remuant dans l’espoir de se dégager, elle lâcha accidentellement la photo. A nouveau, elle hurla en tendant le bras pour la récupérer, mais elle était déjà loin et les humains la tiraient avec eux avant de lui asséner de violets coups de bâton qui l’assommèrent à moitié.

Au final, beaucoup de Chimères étaient encore en vie, mais trop blessées et fatiguées pour se débattre. Mary avait les yeux ouverts, sentant qu’une bonne partie de ses os avaient été brisée. Elle voyait Jimmy, dont il manquait de grands morceaux de carapace, supplier les hommes avant de se prendre de nouveaux coups et une décharge électrique d’Elecsprint. Puis on les attrapa à nouveau par les jambes et on les hissa plus loin.

Ernest Florey était resté à l’entrée. Il avait regardé avec horreur ses voisins déchainer toute leur violence sur les Chimères. Il avait été épouvanté de voir à quel point ils s’étaient acharnés sur une petite créature au pelage jaune, sur la plage. Il savait que Poivressel avait beaucoup souffert des attaques de ces dernières semaines. Lui-même n’y avait-il pas perdu sa belle-fille ? Mais il ne pouvait cautionner un tel débordement. Et pourtant, il n’avait pas eu le courage de s’interposer. Il observa les hommes revenir avec les Chimères encore vivantes et balancer ces dernières dans un grand bassin, après avoir pris soin d’attacher leurs membres entre eux. Il poussa un profond soupir en constatant qu’elles étaient encore en vie.

- C’est les dernières, lança le boucher après en avoir lancée une. Ficelées comme ça, elles ne pourront pas sortir.
- On devrait peut-être prévenir le Major…
se risqua Ernest Florey.
- Et puis quoi encore ! s’insurgea le Commissaire Balkan. On peut régler ça nous même ! Regardez ce que j’ai trouvé !

Mr Florey sentit un frisson parcourir son corps. Le commissaire montrait une cuve sur laquelle il était écrit « Acide sulfurique ». Ce produit, extrêmement dangereux, était autrefois utilisé dans l’usine pour fabriquer en grande quantité d’acide citrique, un ingrédient de leur boisson, bien moins agressif. Il voulut intervenir mais c’était déjà trop tard. Le commissaire et le boucher avaient renversé la cuve et fait exploser le couvercle, renversant son contenu incolore dans l’ancien bassin à Soda.

A peine étaient-elles en contact avec l’acide que les Chimères se mirent à hurler de douleur. Le produit brûlait leur peau et dévorait leur chaire sans pitié, dans une mort lente et douloureuse. Mais à ces cris se mêlèrent vite ceux de Jimmy et de Mary, piégés avec les autres. Des hurlements bien humains cette fois,ce qui jeta un grand froid dans la foule des hommes rassemblés là. Les lamentations des Chimères pénétrèrent leurs oreilles comme des poignards, et même le Commissaire parut soudain horrifié par ce qu’il venait de faire. Pourtant, personne ne réagit pour les aider à sortir de là. Ils restèrent tous immobiles.

Finalement, Ernest attrapa un harpon abandonné par un pêcheur de la ville et se rapprocha des Chimères, qui remuaient pour tenter d’échapper à l’acide qui liquéfiait leur corps petit à petit. Elles se tordaient de douleur, entravées par la corde que le boucher leur avait mise aux pattes. Déjà leurs corps se décomposaient par endroit, laissant la chaire à la surface tel un cadavre entamé par les vers. Il les regarda du haut du bassin, soupira, puis plongea la pointe de son arme dans la tête d’une première créature bleue, pour l’achever. Celle-ci cessa immédiatement de geindre et il répéta l’opération pour les suivantes. Les autres hommes le regardaient, sans rien faire, sans rien dire. Ils n’avaient pas le courage d’affronter les créatures dans de telles conditions.

Enfin, après s’y être pris à deux fois pour soulager Jimmy, à cause de sa carapace, il s’approcha de la dernière. Mary hurlait toujours de douleur, le visage complètement ravagé par l’acide sulfurique. Mais le hasard voulu qu’en gigotant, elle tourne la tête vers Ernest, le harpon à la main. En le voyant sur le point de la tuer, elle s’arrêta de crier. Mr Florey resta un instant avec l’arme en l’air, hésitant. Malgré qu’elle n’ait quasiment plus que des morceaux de chair fumantes au niveau de la bouche, il était persuadé d’y voir un sourire. Puis il plongea le harpon dans le crane de sa belle-fille, qui expira aussitôt. Enfin, il relâcha l’arme et tomba à genoux, se mettant à son tour à pleurer.

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Il était toujours là, assis contre un mur, la tête dans les mains, quand le Major Campbell et le Lieutenant Fleming arrivèrent. C’était lui qui les avait contactés pour les prévenir de ce qu’il s’était passé après qu’ils soient partis se coucher. En constatant ce qu’il restait de cette sinistre scène, Naomie en eut des nausées. Dans le bassin, les corps étaient encore en pleine décomposition, et on distinguait déjà des morceaux de squelettes aux endroits qui avaient été les plus baignés dans le vitriol. L’odeur putride qui s’en dégageait et la vue des autres cadavres dans les salles voisines finirent par venir à bout du système digestif du Lieutenant, qui ne put s’empêcher de vomir.

- C’est… C’est horrible… finit-elle par dire, les jambes tremblantes. Comment en est-on arrivés là…
- L’être humain est parfois vraiment stupide et bestial
, soupira Billy. Lorsqu’on le pousse dans ses retranchements, il montre sa part la plus sombre. C’est pour cela que l’Armée et la Police sont envoyées pour lutter dans ce genre d’affaire. Pour éviter que ce genre de chose arrive, il faut que ce soit des regards extérieurs qui s’en occupent.
- J… Je suis désolée…
gémit Naomie. Je n’aurai pas dû… Je n’aurai pas dû vous empêcher de venir hier soir… On aurait pu éviter…
- Tu n’as rien à te reprocher
, répondit le Major. Tu n’as rien fait de mal, Naomie. Seulement, peut-être que, parfois, il ne faut pas suivre le règlement à la lettre…

Naomie renifla. Toute sa vie, elle avait été conditionnée par les règles. Elles étaient faites pour garantir la sécurité du monde. Mais elle se sentait pourtant responsable du massacre bestial et inhumain des Chimères. Peut-être le Major avait-il raison ? Peut-être était-elle trop pointilleuse.

De son côté, Billy soupirait, essayant de ne pas accorder trop de regard aux cadavres. Il savait que, si le travail avait été réalisé par les Experts du Ministère, il en serait peut-être revenu au même. Les Chimères auraient tout autant été exterminées. Mais surement pas avec autant de violence que celle dont avait fait preuve les hommes de Poivressel ce jour-là.

Ils inspectèrent rapidement le reste de l’usine, ne trouvant rien de particulier, si ce n’est des débris de ce qui devaient être des machines aux propriétés inconnues. Ils en prirent des photos, dans l’espoir qu’Aldebert saurait éclairer leur lanterne à ce sujet. Naomie inspecta rapidement la pile de vêtements, sans trouver quoique ce soit de pertinent. Le reste était vide, et ils ne trouvèrent rien d’autre, même à l’étage, qui semblait néanmoins avoir été vidé à la hâte.

Les deux militaires partirent en aidant le pauvre Ernest Florey à marcher. Il n’avait pas dormi de la nuit, et était encore très faible. Pour couronner le tout, il avait compris par lui-même que son fils et son petit-fils étaient surement morts eux aussi. Il avait retrouvé leurs vêtements dans la pièce du fond, et aperçut leur bateau sur la plage. Il était donc dans un état de détresse infinie. Arrivés à Poivressel, l’homme fut pris en charge par Aldebert et les autres tandis que le Major s’isolait pour écrire son rapport.

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Finalement, quelques heures plus tard, il était temps pour l’équipe de repartir. Une autre mission venait de leur être attribuée, et l’Etat d’Hoenn prenait en charge la suite des opérations et des procédures à Poivressel. Néanmoins, ils restaient tous très inquiets pour Mr Florey. L’homme était toujours abattu et refusait de dormir. Quoiqu’Aldebert, Elodie, Isaac ou Stephen tentent de lui dire ne fonctionnait.

Ils allaient sortir quand une jeune fille entra. Elle portait un chemisier rose et un jeans bleu, ainsi qu’un grand bonnet rayé jaune et vert. Il fallut quelques secondes à Aldebert, Stephen, Isaac et Elodie pour reconnaître Naomie, qui avait ainsi abandonné sa tenue militaire pour celle-ci, plus originale et décontractée. Billy, quant à lui, passa à côté sans y prêter attention, ne remarquant pas qu’il s’agissait de son Lieutenant. Celle-ci se plaça face à Mr Florey, déglutit, puis s’inclina.

- Mr Florey, je suis vraiment désolée pour tout et…

Elle s’interrompit, rouge pivoine, et lui tendit une photo. Mr Florey s’en saisit et se mit à l’observer, tout en laissant couler des larmes.

- Je l’ai trouvée là-bas, et … et je me suis dit que vous voudriez la récupérer… Même si c’est une pièce à conviction, c’est à vous qu’elle…

Mr Florey ne la laissa pas continuer. Il s’était relevé pour l’enlacer, la remerciant en sanglotant. D’abord hésitante, elle tapota légèrement son dos, comme pour montrer sa compassion.

- L’homme est comme un dé, murmura Aldebert en les regardant. Il a de multiples faces. Certaines sont horribles, d’autres sont juste plus dures. Mais il en reste d’autres… plus douces…

Puis, comme Billy les appelait dehors, ils sortirent pour de bon, laissant Naomie encore quelques minutes pour réconforter Mr Florey.

Posté à 13h28 le 18/04/18

L’an 54, l’année du Constat (1/2)



D'après Albert Einstein :
Le progrès technique est comme une hache qu'on aurait mis dans les mains d'un psychopathe.


Le bâtiment du département de la Justice de l’Etat de Kanto-Johto était basé à Celadopole. C’était là-bas que se réunissaient les hauts responsables en matière de Loi et de lutte contre tout type de criminalité. De la fraude fiscale aux faits violents, le Département avait toujours eu la réputation de ne rien laisser passer, d’être impitoyable. C’était aussi là-bas que se trouvaient toutes les archives du Département. Si les vieux documents étaient encore écrits, ils étaient de plus en plus numérisés et sécurisés pour que seules les personnes ayant une accréditation suffisante puissent y accéder.

Les personnes qui fréquentaient cet immeuble étaient de tous les bords. Grands avocats et Juges se côtoyaient, ainsi que les plus hauts responsables des services de police. On y retrouvait aussi de temps en temps des membres de la Police Internationale ou de l’armée, venus consulter des documents particuliers ou demander des autorisations. Mais tout ce petit monde était aisément reconnaissable en vue de leur accoutrement, des vestons et des tailleurs noirs, très strict, reflétant tout le sérieux derrière le travail qu’ils exerçaient.
Aussi chaque membre du personnel passant ce matin-là au troisième étage, et plus particulièrement dans une des petites salles d’attente, adressait un regard mêlant surprise et rejet aux personnes qui attendaient là.

Le Major Campbell était vêtu d’un T-shirt blanc à courte manche, ainsi que d’un short rouge, qui lui donnait plus l’air d’être moniteur dans un camp de vacances que militaire. Il portait d’ailleurs une paire de lunettes de soleil sur la tête, qui cachait à merveille son état de profond sommeil. A sa gauche, le lieutenant Fleming était rouge de honte et cachait son visage dans son grand bonnet rayé jaune et vert. Elle était déjà venue plusieurs fois ici lorsque son grand-père était Ministre et les regards désapprobateurs envers son allure la mettaient particulièrement mal à l’aise, alors qu’elle était pourtant parvenue à vaincre son attachement aux tenues réglementaires. De l’autre côté du Major endormi, Elodie était assise en tailleur, fixant du regard un tableau qu’elle essayait de décrocher à distance à l’aide de ses pouvoirs télékinésiques. Elle s’était faite une nouvelle colo pour avoir ses cheveux noirs Corboss. Isaac, lui, était en train de lire une sorte de manuel, accoudé sur ses propres genoux, lui donnant un air de bossu. Aldebert, enfin, sirotait un verre de Soda sur glace qu’il était allé se procurer au Centre Commercial avant de venir. Il était le seul à avoir fait un petit effort en mettant un nœud papillon rose. Il s’agissait en réalité d’une plaisanterie avec Stephen au sujet de leur dernière affaire, et il avait tout bonnement oublié de le retirer. L’écrivain, quant à lui, s’était absenté pour retrouver sa femme à Safrania.

Ils étaient là depuis près d’une demi-heure quand, enfin, un homme ouvrit une porte et appela le Major Campbell. Ce dernier ne réagit pas de suite, et il fallut que Naomie lui donne un coup de coude pour qu’il daigne se réveiller. Lorsqu’il comprit enfin ce qu’il se passait autour de lui, il se leva en sursaut et proposa au reste de l’équipe de le suivre, ce que ces derniers étaient déjà en train de faire. L’homme qui les avait appelés les observa un instant du même regard désapprobateur que les autres fonctionnaires, mais ne dit rien et s’écarta pour les laisser entrer dans le bureau de son supérieur, le Ministre et Colonel Marcus Cornell.

Ce dernier semblait très concentré sur un document. Il releva néanmoins la tête lorsqu’il les entendit arriver et leur adressa un sourire accueillant. Cependant, en apercevant le Major Campbell, son expression changea subitement. Il se renfrogna et se leva en fusillant son ancien lieutenant du regard.

- Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement, Major ? rugit-il en guise de bienvenue.
- Colonel, désolé, Colonel ! répondit Billy en se mettant rapidement au garde-à-vous. Nous n’avons pas eu le temps de nous changer depuis notre mission à Alola, Colonel !
- Et depuis quand réalisez-vous vos missions sans l’uniforme adéquat ?
le réprimanda le Ministre d’un ton dur. Vous décrédibilisez l’Armée et vous me décrédibilisez moi, en tant que votre supérieur ! Et qu’est-ce que vous apprenez aux recrues, avec ça ?

Naomie, qui s’était elle aussi mise au garde-à-vous, semblait toute stressée. Elle se sentait comme un enfant pris en faute. Les autres regardaient la scène sans rien dire, même si Elodie avait actuellement beaucoup de mal à ne pas éclater de rire. Aldebert, enfin, semblait s’être rendu compte qu’il portait encore son nœud papillon et tentait de le retirer discrètement après avoir déposé son Soda sur le bureau du Colonel.

- Colonel ! Ça n’arrivera plus, Colonel ! clama Billy d’une voix forte.
- Heureusement que personne ici ne sait que j’ai été votre supérieur pendant des années, grommela-t-il. Je serais devenu la risée de mon propre Département…

Il se rassit et montra trois sièges aux non-militaires, pour qu’ils s’y installent. Le Major et le Lieutenant restèrent quant à eux debout, droits comme des piquets.

- Outre cela, je suis ravi de vous revoir, Professeur Caul, Mademoiselle Ross, Monsieur Holley… Si je vous ai convoqués ici, ce n’est pas seulement pour réprimander le Major mais bien pour vous parler de votre prochaine mission.

Tous approuvèrent d’un signe de tête. Même si c’était la première fois qu’ils étaient convoqués ici, la plupart de leurs missions leur étaient expliquées lors d’une entrevue avec un Ministre ou un haut gradé d’un certain Département. C’était une méthode un peu vieillotte mais qui garantissait souvent l’aspect confidentiel de leur travail. Le Colonel déposa plusieurs documents sur son bureau, afin qu’ils puissent les observer librement. Il s’agissait, pour la plupart de photos et d’extraits de caméra surveillance, ainsi que des listes de noms.

- Voici le Professeur Neville, dit-il en pointant du doigt une photographie d’un homme d’une quarantaine d’année, qui abordait un visage carré et froid, aux yeux bleus et aux cheveux noir, coiffés en une queue de cheval. C’est un ancien membre du groupe terroriste Team Plasma, qui a œuvré il y a quelques années à Unys.
- Ceux qui exigeaient la libération des Pokémon ?
demanda Isaac.
- Ceux-là même, confirma Marcus Cornell. Le groupe est tenace et a été démantelé à deux reprises mais nous ne pensons pas que le Professeur Neville en fasse encore partie.
- Et en quoi notre équipe est-elle sollicitée ?
demanda Elodie, interrogateur.
- Notre fugitif a été aperçu à Safrania ces derniers jours, continua le Colonel. Et pas pour y prendre une tasse de thé. En trois jours, il est le suspect principal de pas moins de 7 tentatives de meurtres, dont 4 réussies.
- Ouille, effectivement, ce n’est pas un rigolo
, dit Aldebert.
- Je ne vous le fais pas dire. Les noms de ses victimes se trouvent sur cette liste et ceux qui ont survécu sont sous surveillance policière H24.
- Mais en quoi pouvons-nous aider ?
questionna Isaac. Vous n’avez pas des équipes de police pour ce genre de chose ?
- Si, et ils sont sur le coup. Ce qui nous intéresse, c’est ceci.


Il prit une des photos et la tendit à l’informaticien. Ce dernier la rapprocha de son visage, tandis qu’Elodie et Aldebert se penchaient pour la voir aussi. Sur celle-ci, on pouvait voir le Professeur, armé d’une curieuse lance, debout sur une sorte de grosse planche de surf violette. Cet étrange équipement semblait doté d’un petit réacteur qui lui permettait de flotter à environ un mètre du sol à en croire l’image.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Isaac, interdit.
- C’est à vous de me le dire, répondit le Colonel. Il a avec lui un équipement assez spécial, et c’est pour examiner ce dernier que je compte sur vous. Et si en plus, vous nous aidez à le capturer, ce sera parfait !
- Un instant, Colonel…


Aldebert s’était vite désintéressé de la photo, au contraire d’Elodie qui semblait obnubilée par la curieuse machine. Il avait tendu le bras pour reprendre son verre de Soda quand il avait remarqué un détail sur la liste des victimes du Professeur Neville. Il s’en était donc saisi à la place, pour la regarder de plus près, confirmant ses doutes. Le Ministre le fixait, lui aussi, comprenant que le vieil homme avait mis le doigt sur un détail des plus importants…

- Quand comptiez-vous nous dire que toutes les victimes du professeur Neville… travaillent pour la Sylphe SARL ?

________________________________________


Stephen et Dorothéa étaient assis face à face à une petite table de la terrasse du Noctali, un petit café de Safrania. Depuis que l’écrivain avait officiellement rejoint l’équipe, il était souvent parti en voyage et n’avait plus beaucoup de temps à consacrer à sa femme. Celle-ci, cependant, ne s’en voyait pas gênée, son poste au sein de la Sylphe SARL ayant toujours demandé beaucoup d’investissement de sa part. Elle comblait sa solitude par le travail et, malgré son âge avancé et les problèmes de hanche qui commençaient à se manifester, elle n’avait aucune envie de chambouler son quotidien. Néanmoins, ils profitaient d’autant plus de ces moments où ils étaient enfin ensemble, simplement pour discuter et partager les derniers évènements de leur vie, voir planifier de prochaines rencontres.

- Et avec Billy, pas de problèmes ? demanda Dorothéa après avoir bu une gorgée de café.
- Pourquoi y aurait-il un problème ? s’étonna Stephen. C’est un bon chef d’équipe, et on ne s’ennuie pas avec lui.
- Je ne sais pas, je pense que ça s'était mal passé le jour de votre rencontre, non ?
plaisanta sa femme en souriant, faisant référence à la prise d’otage de la Sylphe.
- Ha, oui… mais tu sais, ça date, il était jeune et puis… c’est franchement un chic type, tu sais ?
- Je m’en doute, c’est moi qui t’ai proposé de lui laisser une chance quand Aldebert l’a caché de l’Armée, tu te souviens ?
- Et comme toujours, tu as su voir les bons côtés en quelqu’un
, ajouta son mari. Petite futée.
- Et Al’, pas de rechute ?


Cette fois-ci, Stephen parut un peu embarrassé. Il eut un petit mouvement de recul et se saisit précipitamment de sa tasse, en renversant quelques gouttes, avant de la porter à sa bouche, comme pour s’accorder un petit sursit avant de répondre. Sa femme le dévisagea, haussant le sourcil droit. Son mari fut ensuite victime d’une petite quinte de toux, ayant avalé trop vite le liquide brûlant. Lorsqu’il se ressaisit, il regarda un instant sa femme, qui n’avait pas changé d’expression.

- Excuse-moi, ma douce, je crois que j’ai bu tr…
- Stephen, est-ce qu’Aldebert a repris des spores ?
- Ha ! Mais non voyons !
s’exclama Stephen en prenant un air faussement amusé. Tu penses bien, je le surveille pour que ça n’arrive pas et…
- Tu as toujours très mal menti Stephen
, l’interrompit Dorothéa en soupirant. Tu ne l’as pas assez surveillé, c’est ça ?
- Hum… c’est … plus compliqué que cela…
bredouilla l’écrivain. Disons que nous travaillons sur un projet assez complexe et …
- Un projet complexe, voyez-vous ça ?
répéta Dorothéa d’un ton irrité. Et donc ce projet justifierait l’usage de spores hallucinogènes, selon toi ?
- Heum, c’est sûr que dit comme ça, ce n’est pas très encourageant mais …
- Excusez-moi ? l
es interrompit une voix grave.

Ils se tournèrent tous les deux vers l’homme qui venait de parler. Il était grand, âgé d’une quarantaine d’année, et portait un long imperméable brun, ce qui surprit Stephen, car il faisait une température très agréable. Cet individu devait suer à grosses gouttes sous son accoutrement. Ses cheveux noirs formaient une queue de cheval. Il avait un visage carré et renfrogné, comme s’il était mécontent. Il fixait la vieille dame de ses yeux bleus ciel et cachait son bras droit à l’intérieur de son manteau.

- Je peux vous aider, jeune homme ? demanda-t-elle, surprise d’être ainsi accostée.
- Vous êtes bien Dorothéa Crowfoot, la sous-directrice de la Sylphe SARL ? demanda-t-il.

Stephen prit une expression étonnée. Il était habitué à être accosté par des inconnus qui reconnaissaient en sa personne l’auteur d’un livre qu’ils avaient aimé. Mais jamais sa femme n’avait eu le même traitement, du moins pensait-il. D’ailleurs, celle-ci semblait tout aussi perturbée d’être ainsi reconnue par un inconnu. L’écrivain soupira, pensant qu’il s’agissait surement d’un employé de sa chère et tendre et qu’il allait surement lui parler travail. Estimant que cela ne le concernait pas, il alluma son Pokématoss et profita de l’occasion pour voir de quelle mission l’équipe avait héritée. Isaac venait justement de lui envoyer un message avec tous les dossiers en précisant qu’ils venaient d’arriver à Safrania.

- Effectivement, c’est bien moi, répondit finalement Dorothéa, prise de court. Nous nous connaissons ? Je suis désolée, c’est peut-être l’âge, mais votre visage ne me dit rien.

L’homme ne répondit pas. Il se contentait de la fixer d’un regard sévère qui la mettait de plus en plus mal à l’aise. Son mari était en train de parcourir négligemment les dossiers de l’enquête. Soudain, il étouffa une exclamation de surprise et redressa la tête, l’air affolé. Au même moment, l’homme sortait son bras droit de sous son imperméable, dévoilant une sorte de manche métallique qu’il tenait de la main. Il exerça une pression dessus, suffisante pour que l’objet s’allonge subitement de part et d’autre, prenant la forme d’une lance à l’extrémité tranchante. Il eut ensuite un rapide mouvement, se mettant en position pour attaquer la vieille dame, qui ne comprenait rien à ce qu’il se passait sous ses yeux. Mais alors qu’il engageait un nouveau mouvement, dans le but de planter son arme dans le corps de la Sous-Directrice, un grand Ursaring se dressa entre elle et lui et frappa sur l’allonge de la lance pour la faire tomber par terre. Surpris, l’homme lâcha effectivement son arme et recula rapidement de quelques pas, apparemment agacé. Derrière le Pokémon, Dorothéa clignait des yeux, n’ayant aucune idée de ce qu’il venait de se produire. Stephen, lui, s’était levé et tenait toujours sa Pokeball en main. Autour d’eux, les autres clients du Noctali s’étaient levés en sursaut et la plupart s’était réfugiée à l’intérieur, tandis que les passants s’étaient arrêtés, hébétés par la scène.

- Pas touche à ma femme ! s’écria l’écrivain.
- Stephen, s’écria Dorothéa, toujours un peu abasourdie. Mais enfin, qu’est-ce qu’il se passe ?
- Tiens, attrape, tu comprendras mieux
, dit-il en lui lançant dans les mains son Pokematoss.

Sa femme ralluma l’appareil, qui s’était mis en veille, et poussa une exclamation de surprise. La première image sur laquelle elle tomba était le visage de l’homme et le document suivant expliquait de quoi il était accusé.

- Un vieillard qui se bat pour sa femme, c’est adorable, lança le professeur Neville d’un ton ironique.
- Je vais t’apprendre à respecter tes ainés, espèce d’assassin ! s’écria l’écrivain, en colère.
- Ouais, assassin, mais moi, au moins, je l’assume, riposta l’homme en attrapant une Pokéball.

Il invoqua un Magnéton, qui se manifesta immédiatement en utilisant Strido-son. Le bruit était si désagréable que Stephen se plaqua les mains contre les oreilles, et Dorothéa interrompit ce qu’elle était en train d’écrire sur le Pokématoss de son mari, à savoir un message d’appel à l’aide en précisant où ils se trouvaient. Ursaring non plus ne semblait franchement pas apprécier le vacarme provoqué par Magnéton. Aussi se précipita-t-il vers lui et le frappa avec Marteau-Poing. Le Pokémon fut projeté vers le sol, s’y cogna, mais riposta ensuite avec une attaque électrique à bout portant, faisant hurler la Bête de Vestigion de douleur.

Ursaring recula, visiblement un peu étourdi. Le Professeur Neville en profita pour exiger à son Pokémon qu’il recommence Strido-Son, et celui-ci s’exécuta. Les passants avaient tous fuit la zone pour ne pas être blessés et ne pas avoir à subir les désagréments de ce combat improvisé. Dorothéa s’était finalement levée, pour se placer derrière son mari, les mains plaquées sur les oreilles. Finalement, Ursaring reprit contenance et repartit à la charge.

Les deux Pokémon s’affrontaient, ripostant à chaque coup qu’ils recevaient. Puis, soudain, surgissant de derrière un immeuble, une sorte de planche de métal violet fila droit sur le Professeur Neville, flottant à environ 30 cm du sol. Celui-ci prit enfin une expression satisfaite et sauta adroitement dessus lorsque celle-ci passa devant lui, et s’y agrippa d’une main pour rester en équilibre, tel un surfeur sur une vague. La planche fit quelques mètres avant de faire subitement demi-tour pour se précipiter vers le couple. Stephen poussa sa femme par terre pour l’écarter de la trajectoire du terroriste, mais celui-ci se contenta de ramasser sa lance rétractable en passant au-dessus d’elle. Puis il répéta l’opération, filant de nouveau vers eux, mais en tenant son arme de son autre main, prêt à frapper.

Mais avant qu’il ne puisse se rapprocher de trop près, trois policiers et leurs Caninos débarquèrent, déversant vers lui un torrent de flammes. Le surfeur esquiva néanmoins adroitement les attaques en zigzaguant, s’éloignant tout de même de sa cible par la même occasion. Soudain, un Arbok et un Zoroark se dressèrent face à lui, fraîchement invoqués par un homme habillé comme s’il animait un camp de vacances. Il décida de changer à nouveau de trajectoire, mais, cette fois, ce fut un Chapignon et un Métang qui lui barrèrent la route. Cependant, aucun de ces Pokémon n’était assez rapide pour son curieux véhicule, et il les esquiva à nouveau, en s’élevant un peu plus haut.

Le professeur Neville se tenait toujours dans la même position, à quelques mètres du sol. En bas, ils étaient de plus en plus de policiers, sans compter quelques vieux et des citoyens en apparence ordinaire, à s’être regroupés. Il se renfrogna. Sa tentative de meurtre était compromise… Il rappela son Magnéton dans sa Ball et, sans demander son reste, il fit demi-tour et fila sur sa planche, entendant des cris de consternations derrière lui. Mais cela ne l’importait guère.

Le professeur Neville était confiant. Avec sa technologie, ils ne parviendraient pas à le rattraper. Il pouvait voler très vite et atteindre le haut d’un immeuble sans souci pour se cacher. C’était d’ailleurs son intention première et il se dirigeait vers l’un des buildings de la ville. Mais, subitement, des bruits de bourdonnement le firent sursauter. Lorsqu’il se retourna, il n’en crut pas ses yeux.

Une jeune femme coiffée d’un gros bonnet semblait voler droit vers lui. En réalité, elle avait sous les bras des sortes de brassards rattachés à des cordes qui étaient elles-mêmes reliées à deux Ninjask. Mais à cette distance, le professeur ne pouvait que distinguer les deux Insectes au-dessus d’elle et se demander comment elle faisait pour voler. Et le pire dans tout cela, c’est qu’elle gagnait du terrain sur lui.

Le Professeur étouffa un juron. Il encouragea son engin à atteindre le sommet du building, tout en jetant des regards troublés vers le Lieutenant Fleming. Il atteignit enfin le toit et allait s’y poser quand celle-ci s’élança brusquement vers lui, s’étant détachée de ses brassards, la jambe droite en avant pour atteindre son visage et lui faire perdre l’équilibre. L’action, bien que dangereuse, fut un succès et le Professeur se prit le pied du Lieutenant sur la joue gauche avec tant de violence qu’il tomba par terre. Mais Naomie elle-même s’écrasa à côté de lui, tandis que la planche continuait son chemin toute seule avant de s’arrêter près du bord du toit.

Sur le qui-vive, la jeune militaire se releva presque immédiatement. Elle avait toujours été douée en gymnastique et ce n’était pas la première fois qu’elle s’écrasait, ayant appris à limiter les dégâts. Elle retira son bonnet de sa tête, et se mit à fouiller à l’intérieur pour en retirer trois Pokéball. Mais le Professeur Neville, lui aussi, était quasiment déjà debout. Il se tenait la mâchoire d’une main, pestant envers cette inconnue et se dirigeant vers sa planche métallique sans perdre de temps. Mais avant qu’il ne puisse l’atteindre, trois Apitrini se mirent à lui tourner autour du visage, l’empêchant d’avancer et de rejoindre son véhicule. Puis, subitement, les deux Ninjask se jetèrent sur lui, le faisant une nouvelle fois tomber au sol. Et cette fois, avant qu’il ne puisse reprendre ses esprits correctement, il entendit le cliquetis caractéristiques des menottes qu’on attache à un poignet.

- Professeur Neville, vous êtes en état d’arrestation pour meurtre, tentative de meurtre et terrorisme, lança Naomie d’une voix essoufflée.

Le Professeur ne répondit pas. Comme prévu, son invention n’était pas intervenue. Il poussa un long soupir et détourna son regard, adoptant une attitude de frustration tandis que la militaire se saisissait de son Pokématos pour appeler ses amis, fière de son succès.

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Il était 20h. Dehors, le soleil se couchait pour faire place à la nuit, sombre, froide. Mais cette atmosphère était déjà celle que le Professeur Neville supportait depuis quelques heures, à la prison de haute sécurité de Kanto. L’établissement se trouvait non loin de la Route 7, qui reliait Celadopole et Safrania. Il avait directement été envoyé là-bas, en l’attente de son procès. Seul dans sa cellule de 7m² seulement, il bénéficiait d’un simple lit au matelas cabossé et troué, sur lequel il était assis depuis son arrivée, adoptant une position d’intense réflexion, sans rien dire pour autant. Les yeux fermés, on aurait presque cru qu’il dormait.

Pourtant, ce n’était pas le bruit qui manquait. Outre les lamentations de certains prisonniers, il y avait les disputes de compagnons de cellules, les insultes à l’encontre des gardiens ou encore ces derniers qui criaient et usaient de leurs Pokémon pour rétablir un calme tout relatif.

Soudain, le Professeur Neville ouvrit les yeux. C’était à sa cellule qu’un gardien venait de frapper avec sa lourde matraque, provoquant un bruit métallique. Il tourna légèrement la tête, et vit que son geôlier n’était pas seul. Il était accompagné par Dorothéa Crowfoot, la femme qu’il avait tenté de tuer quelques heures auparavant. Celle-ci s’était tout emmitouflée dans un poncho et une large écharpe, pour se protéger efficacement du froid qui régnait désormais dehors. Elle observait le détenu avec un regard mêlant appréhension et une certaine curiosité malsaine. D’un signe de main, elle congédia le gardien, qui s’éloigna.

- J’espère que ça valait la peine ? demanda-t-elle. Tuer mes employés pour finir dans ce trou jusqu’à la fin de vos jours ?
- Si c’était à recommencer, je le ferais
, répondit le Professeur en se levant, fixant la Sous-Directrice de la Sylphe. Sans hésitation.
- C’était peut-être ça, votre but, alors ?
poursuivit Dorothéa d’un ton ironique. Finir en prison ?
- Vous n’y êtes pas du tout
, répliqua-t-il.
- Alors expliquez-moi ! Expliquez-moi pourquoi vous avez essayé de me tuer.

Le professeur resta un instant sans bouger, étudiant la vieille dame du regard, avant de laisser échapper un petit ricanement qui avait le don de la froisser.

- Pour vous empêcher de mettre à bien vos projets, évidemment, lança-t-il en se rapprochant. Je n’ai aucune envie de vivre l’horreur que vous vous apprêtez à lancer.
- Je vous demande pardon ?
réagit Dorothéa d’une voix vive. De quels projets parlez-vous ?
- Ne faites pas l’innocente, madame! J’ai travaillé pour le Professeur Higgs, moi aussi. Je sais ce qu’il prépare.


A l’évocation de son ami d’enfance et supérieur hiérarchique, Dorothéa écarquilla les yeux de surprise. Elle resta quelques secondes sans rien dire, sans bouger, dans un silence pesant et seulement rompu par une dispute quelques cellules plus loin. A nouveau, ils se jugeaient mutuellement du regard.

- Je n’ai aucune idée de ce dont vous me parlez, finit-elle par dire en se mordant les lèvres. Pourquoi ne pas préciser vos idées ?
- Ne me faites pas rire,
répliqua Neville, qui, manifestement, n’avait vraiment pas envie de rigoler. Vous êtes l’une des plus proches collaboratrices du Ministre au sein de la Sylphe. Vous devez forcément savoir ce qu’il mijote depuis plusieurs années déjà.
- Vous soutenez donc que le Professeur Higgs prépare quelque chose de … mauvais ?
insista Dorothéa en penchant la tête d’une manière perplexe.
- Pas n’importe quoi, répondit le prisonnier en saisissant les barreaux de sa cellule de ses deux mains. Ce que le Ministre prépare pourrait bien se conclure par la fin du monde tel que nous le connaissons. Et le nombre de victimes sera ahurissant ! Hommes, femmes, enfants, personne ne sera épargné par les projets d’Higgs !

Dorothéa déglutit. Le son de sa voix et ses paroles commençaient à lui donner la chair de poule. Depuis des années déjà, Aldebert la mettait en garde contre leur ami de l’Université. Même son mari avait parfois lancé l’une ou l’autre allusion. Mais elle les avait toujours toutes ignorées. Jamais elle n’avait eu la preuve de quoique ce soit de mauvais de la part du Professeur Higgs. Même, il était considéré par beaucoup comme un saint vivant, tant il avait fait pour le bien-être des hommes et des Pokémon. Et pourtant, les mots du Professeur Neville sonnaient lourds dans son esprit. Pourquoi les siens ? Peut-être parce qu’il s’agissait d’un parfait étranger qui avait tenté de la tuer ? Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de douter.

- Quoiqu’il en soit, si ces fameux projets existent réellement, je ne suis pas impliquée là-dedans, et n’en avait jamais entendu parler avant, lança-t-elle finalement en reprenant contenance. Je ne sais même pas si je peux vous croire.
- C’est réciproque, dans ce cas
, rétorqua le Professeur Neville en lâchant les barreaux, avant de reculer de quelques pas. Mais si vous n’êtes vraiment pas dans le coup, vous n’avez qu’à vous renseigner un peu sur votre propre entreprise.
- J’y compte bien
, répondit Dorothéa d’un ton glacial avant de se détourner. Sur ce, nous nous reverrons à votre procès, Mr Neville.

Et elle s’éloigna, plongée dans ses pensées, sans faire attention aux autres prisonniers qui lui lançaient des insultes ou des parjures sur son passage. A nouveau seul, Neville soupira et se réinstalla sur son lit, pour patienter. Madame Crowfoot se trompait sur au moins un point. Ils ne se reverraient pas au procès. Mais peut-être bien avant…

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Dans son atelier de Carmin sur Mer, Elodie chantonnait avec allégresse en enfilant son tablier de travail. Elle enfonça son casque de soudure sur la tête et mit ses gants en cuir avant de se diriger vers la table sur laquelle elle avait disposé la fameuse planche métallique dont s’était servi le Professeur Neville pour s’enfuir et, surtout, voler. Elle l’admira un instant, tout excitée à l’idée de voir ce qu’elle cachait à l’intérieur. Elle l’avait vue à l’œuvre plus tôt et avait été subjuguée. Le fait qu’elle soit capable de se piloter à distance ou à la main, comme l’avait prouvé les témoignages, et son aérodynamisme excitaient la jeune femme. Elle avait rarement eu autant envie d’analyser une machine inconnue qu’aujourd’hui. Elle voulait aussi en savoir plus sur les matériaux utilisés et il faudrait prélever un échantillon de métal à confier à Aldebert. Mille idées fusaient dans sa tête pour expliquer son fonctionnement de manière précise. Elle était en train de choisir les outils dont elle allait se servir quand, soudain, elle sentit une présence derrière elle. Surprise, elle se retourna vivement et lança sur la personne derrière elle la première chose qui lui était passée par la main, à savoir une clé à molette.

- Aie ! s’exclama le Major Campbell en se frottant le crâne. Maaaais !
- Ho, désolé, Billy !
s’écria Elodie en se rendant compte de sa bourde, saisissant un chiffon plein d’huile de moteur pour nettoyer sa plaie. Attends… Oups ! merde merde, pardon !
- C’est bon, c’est pas grave, je suis un dur à cuire, tu sais…
lança le Major en se frottant le visage, avant de constater qu’il était tout plein d’une huile pestilentielle.

Il regarda un instant sa main, puis Elodie, qui était toute rouge de gêne, avant de laisser échapper un petit rire amusé et de se diriger vers l’évier, pour se débarrasser des traces et de l’odeur.

- Je voulais juste te dire qu’on nous avait livré la commande pour ce soir, si tu veux manger, tant que c’est chaud.
- Bha, je réchaufferai les pâtes au micro-onde
, répondit Elodie. Pour l’heure, je ne tiens plus en place ! Je veux absolument savoir ce que nous cache cette merveille de technologie.
- Et on peut savoir pourquoi tu m’as balancé un outil à la figure, au fait ?
demanda Billy une fois assez débarbouillé.
- Ho rien… j’ai juste eu soudain une mauvaise impression, comme si quelqu’un d’hostile se trouvait juste derrière moi. Mais c’était juste toi.
- Comment ça, « juste » ?
répéta Billy, l’air faussement frustré.
- Tu m’as très bien comprise !

Il éclata de rire, tandis qu’Elodie terminait de disposer sur une petite table tous les outils qu’elle jugeait bon d’avoir à portée de main. Elle invoqua ensuite Melodelfe et Métamorph, afin que ceux-ci l’assistent dans son démontage intégral.

- C’est parti ! s’exclama-t-elle en attrapant une scie à métaux. Voyons ce que tu as dans le ventre…

Elle déposa sa main gauche sur le bout avant de la planche, puis la retira immédiatement, ressentant une légère vibration. Elodie en fut très surprise. La planche était restée inerte depuis l’arrestation du Professeur Neville et Elodie l’avait déjà manipulée quelques fois pour tenter de trouver le moyen de l’allumer, sans succès. Qu’est-ce qui avait changé ? Elle regarda la planche, dubitative, puis en approchant la scie, la machine se mit soudain à s’élever de quelques centimètres. C’est alors que se dégagèrent quatre pattes qui étaient jusqu’alors incrustées le long de la planche. Mais ce n’était pas tout, d’autres morceaux semblaient se déplier et pivoter pour adopter une forme et une position différente. Loin de rester droite, la machine prenait une forme étrange, comparable à celle d’un grand insecte, au dos voûté et surmonté d’un canon. La créature avait de grands yeux rouges, comme des phares de voiture. Cette transformation n’avait pris que quelques secondes et Elodie en était encore bouche-bée. Billy, qui était sur le point de retourner dans le laboratoire d’Aldebert juste à côté, laissa échapper un juron sous la surprise.

Ni une ni deux, la créature alluma une sorte de réacteur au niveau du bas de son corps et fonça droit sur Elodie. Celle-ci était toujours incapable de bouger, mais Mélodelfe et Métamorph la poussèrent sur le côté, pour l’empêcher d’être percutée. La machine vivante se dirigeait à toute vitesse vers la porte, mais le Major faisait barrage. Il allait invoquer Zoroark pour l’aider, mais dû se baisser pour éviter la collision, laissant s’échapper la créature.

Ils se regardèrent un instant, sans savoir quoi dire, puis des bruits de lutte et ceux d’une petite explosion les ramenèrent à la réalité. Ils se précipitèrent dans la salle voisine, qui était occupée par le laboratoire du Professeur Caul.

Ce dernier était en pleine crise de toux, les restes de ses pâtes et de sauce bolognaise tâchant son tablier. Chapignon semblait blessé à l’épaule et tentait, un peu paniqué, d’éteindre un petit feu qui avait pris sur une armoire pleine d’instruments désormais brisés. Il n’y avait plus aucune trace de la créature de métal, si ce n’est la porte qui pendait de ses gonds.

- Al’ ! s’écria Elodie en se précipitant vers lui, tandis que Billy partait en direction de l’escalier pour rattraper la chose. Tu n’as rien ?
- Je… Je crois que ça va…
hésita Aldebert en plaquant ses mains sur tout son corps pour vérifier qu’il était bien entier, répandant de la sauce un peu partout au passage. J’ai cru que je saignais au début, mais…
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Hé bien, je ne sais pas trop, une créature toute violette a soudain débarqué de ton atelier. Chapignon a voulu s’interposer, parce qu’elle voulait s’enfuir, mais elle lui a tiré dessus, et sur quelques-unes de mes expériences au passage puis…


Il s’interrompit subitement, blanc comme un linge. Il se précipita vers les décombre et le feu qui se calmait grâce à l’intervention de Métamorph, s’étant transformé un Carapuce. Il recommença à tousser tout en fouillant frénétiquement les décombres avant qu’Elodie ne l’en écarte, inquiète.

- Al’, arrête, tu respires de la fumée, c’est nocif !
- Mais je ne peux pas laisser mon projet disparaitre comme ça !
s’écria le vieillard en tentant de se dégager frénétiquement. Je ne peux pas l’abandonn…

Il arrêta soudain de se remuer. Il venait de voir, sur un autre plan de travail, un petit livre à la couverture complètement noire. Il poussa un grand soupir de soulagement en l’attrapant.

- Ouf ! s’exclama-t-il. J’ai bien cru…
- Cette chose a filé
, s’écria Billy, qui était de retour, l’air énervé. Nao n’a rien pu faire. Elle s’est enfuie. Nom de dieu, mais c’était quoi, ce truc, Elodie ?
- J’en sais rien…
répondit-elle, troublée. A première vue, c’était juste une machine, mais peut-être que, finalement, c’était plus que ça…
- Quoi, ce n’était pas un Pokémon ?
demanda Aldebert, surpris. De quelle machine parles-tu ?
- Celle du Professeur Neville… Elle s’est soudain changée en cette chose, comme si elle s’était dépliée… je n’ai rien vu venir et, le temps de comprendre, elle filait déjà vers toi…
- Tout ça n’arrange pas nos affaires
, grommela le Major Campbell. Je vais devoir contacter le Colonel pour lui expliquer ce qu’il s’est passé… J’espère que cette chose ne va pas nous causer plus d’ennuis…

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En entendant soudain des bruits d’alarme se déclarer, le Professeur Neville quitta ses réflexions pour arborer un grand sourire. Il était déjà très tard, et les autres locataires de la prison s’étaient presque tous endormis. Les gardes étaient moins nombreux à patrouiller dans les couloirs à une heure si avancée, et tous ceux qui étaient de service à ce moment-là couraient dans une même direction, armés de leurs matraques et accompagnés de leurs Pokémon. Mais c’était inutile.

De loin, on entendait des bruits d’explosion. Des cris de douleur et d’effroi d’hommes et de Pokémon blessés réveillaient les détenus, telle une macabre symphonie. Bientôt se mêlaient à ses bruits les réclamations des hommes envers la créature qui s’avançait de l’autre côté de leurs barreaux. Enfin, cette dernière arriva devant la cellule du Professeur et, comme Madame Crowfoot quelques heures avant, s’y arrêta.

- Pile à l’heure, Genesect, s’exclama le Professeur Neville.

Genesect avait de quoi détruire les barreaux, mais on n’était pas à l’abri d’un bête accident, un débris pouvant très bien se faire propulser par l’explosion générée par le Pokémon et venir se loger au mauvais endroit. Aussi le Professeur lui avait-il bien spécifié de lui ouvrir à l’aide des clés, récupérées sur l’un des gardiens qu’il avait eu à affronter en débarquant à l’improviste. Le Pokémon n’étant pas nécessairement habile de ses pattes, il tendit son butin à son créateur qui, de l’intérieur, ouvrit la porte de sa geôle.

Il savait qu’il n’avait pas beaucoup de temps devant lui. D’autres gardiens pouvaient très bien débarquer, sans oublier des agents du Ministère, tout proche. Mais il n’avait pas prévu un plan d’évasion juste au cas où. Aussi, l’air sûr de lui, il se dirigea vers les autres cellules. Il avait eu accès aux dossiers de la prison bien avant et avait mémorisé les noms des détenus qui, selon leur parcours, pouvaient devenir des alliés. Il s’arrêtait ainsi devant chaque cellule, examinant le nom de leurs occupants avant de les libérer ou de les laisser là.

Pour chacun, cependant, il leur expliquait brièvement ce qu’il attendait d’eux. Son but était toujours le même, frapper les membres de la Sylphe en priorité, et faire un maximum de grabuge à Safrania. La plupart des criminels qu’il interpellait étaient ainsi assez compréhensifs. Certains partageaient son avis sur la Sylphe, ayant eux-mêmes lutté contre l’entreprise avant de finir derrière les barreaux. D’autres acceptaient sans broncher, simplement trop contents de profiter de l’occasion pour sortir de ce trou où ils étaient enfermés depuis trop longtemps. Mais même s’il était accompagné de fripouilles, il pouvait compter sur Genesect si ces derniers tentaient quoique ce soit contre lui.

Il ne restait qu’un seul criminel à libérer sur la liste du Professeur Neville. Lorsqu’il arriva devant sa cellule, il vit un homme simplement couché sur son lit, un grand sourire au visage, bougeant les doigts comme s’il avait un petit orchestre qu’il dirigeait devant lui. Il dut frapper trois fois aux barreaux pour attirer son attention.

- Je peux vous aider ? demanda l’homme en tournant la tête, sans quitter son sourire.
- Vous êtes bien Lester Cushing ? demanda le Professeur Neville d’un air froid. Le soldat fou ?
- Précisément !
répondit l’intéressé en élargissant son sourire. Et vous, seriez-vous le responsable de cette sympathique symphonie qui résonne à mes oreilles ?
- Cette symphonie ?
répéta Neville en fronçant les sourcils.
- Les cris de douleur, les hurlements de peur, les blessures et la mort, énonça Cushing. Ça change agréablement des simples lamentations.

Le Professeur Neville resta un instant interdit. Le Lieutenant-Colonel Lester Cushing était connu pour avoir défié ses supérieurs hiérarchiques et pour avoir lui-même exécuté des terroristes de la génération Rocket. Il l’avait sélectionné pour ce qu’il avait cru être une rébellion envers les autorités. Mais se pouvait-il qu’il s’agisse juste d’un fou ?

- Je compte m’en prendre à la Sylphe SARL pour empêcher le monde de sombrer dans le chaos, lança Neville. Est-ce que vous nous prêteriez main forte ?
- Soyons réalistes !
s’écria Cushing en éclatant de rire. Si vraiment vous êtes un ennemi du chaos, alors vous êtes aussi mon ennemi. Si tôt vous m’aurez ouvert la porte que je vous briserai le cou.

Neville resta encore quelques secondes à l’observer. L’air de rien, malgré son air hilare, il paraissait très sérieux. Aussi, sans ajouter un mot, il fit signe aux autres de le suivre et s’éloigna, afin de sortir de la prison. Lester les regarda s’éloigner, tout sourire. Il n’avait aucune envie de suivre un imbécile dans son genre. Mais au moins, ce denier lui avait appris une bonne nouvelle.

Le chaos n’allait plus tarder.

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Dorothéa était assise dans son salon, l’air préoccupée, en compagnie de son mari. Pour se détendre, ce dernier avait mis un film d’humour à la télé, une histoire qui racontait comment un grand critique gastronomique et son Canarticho étaient défiés par un entrepreneur sans scrupule spécialisé dans les boites de conserve. Mais la Sous-Directrice de la Sylphe ne regardait le film que d’un œil distrait, tandis que son mari riait aux éclats devant des scènes qu’il avait déjà pourtant vues à plusieurs reprises dans le passé.

Enfin, Isaac ouvrit la porte. Dorothéa se releva d’un bond, mais regretta immédiatement son engouement, car sa hanche la faisait souffrir. Stephen tourna la tête et appuya sur pause afin de laisser l’informaticien s’exprimer sans pour autant perdre une miette de ce qu’il considérait comme un chef d’œuvre cinématographique.

- J’ai terminé, Doro, déclara Isaac. Ce n’était pas facile, mais j’ai réussi. J’ai craqué le système et tu as accès à ces quelques dossiers que tu ne pouvais pas ouvrir. Mais par contre, dépêche-toi, ce que j’ai mis en place cachera ton intrusion encore une vingtaine de minutes, pas plus.
- Je te remercie, Isaac
, lui dit-elle d’un air grave. Tu n’as pas regardé par toi-même ?
- Non
, répondit l’informaticien d’un signe tête. Tu m’avais demandé de te laisser voir en premier, pour garantir le secret professionnel de ton entreprise, et je respecte ça.
- Dans ce cas, ne perdons pas une minute
, lança Stephen en se relevant à son tour. Allons voir ce que Higgs nous cache…
- Si tu le veux bien, Stephen, j’aimerais m’en occuper seule
, intervint sa femme en s’interposant. Vous ne faites pas partie de la Sylphe et il y a dans ces dossiers des éléments qui ne doivent pas sortir de l’entreprise. Il n’y a que moi, en tant que Sous-Directrice, que ça concerne.

Stephen se figea, interloqué. Il s’apprêtait à riposter, mais resta muet. Finalement, il poussa un soupir et haussa les épaules, l’air résigné. Sa femme avait travaillé toute sa vie pour la Sylphe SARL et les intérêts de l’entreprise étaient très importants pour elle. Elle avait besoin de preuves mais voulait s’assurer de bel et bien en trouver avant de tirer la sonnette d’alarme.

- Comme tu veux, ronchonna-t-il. Mais alors, si, comme Neville le prétend, tu trouves quelque chose de grave, je veux que tu nous en fasses part. C’est d’accord ?
- Evidemment
, répondit-elle.

L’écrivain retourna dans son fauteuil, l’air un peu déçu, tandis que sa femme et Isaac se dirigeaient dans la cuisine, sur la table de laquelle était posé l’ordinateur de Dorothéa. Cette dernière prit place devant en poussant un soupir d’appréhension. Isaac lui expliqua rapidement la procédure qu’il avait mise en place et l’avertit qu’elle devait absolument tout avoir quitté avant la fin du petit minuteur qu’il avait installé. Puis il lui tapota l’épaule, comme pour lui donner courage, et s’approcha de la porte qu’il venait de franchir.

- Avant que je m’y mette, qu’est-ce que tu en penses, Isaac ? demanda-t-elle alors que le quinquagénaire s’apprêtait à sortir.
- Aldebert parle d’Higgs depuis que je le connais, répondit-il sans se retourner. Nous n’avons jamais eu la moindre preuve à son encontre, tout juste des suspicions. Mais après ce qui est arrivé à Elodie, et après plusieurs histoires que nous avons surmontées, je me dis que, peut-être, il n’a pas tout-à-fait tort… Néanmoins, c’est aussi possible qu’il se trompe. Higgs est ton collègue et ami depuis quoi ? Soixante ans ? C’est à toi de te faire ton avis après avoir consulté ces dossiers…
- Merci, Isaac. Pour tout.
- De rien.


Et l’informaticien quitta la pièce pour laisser Dorothéa seule. Il avait toujours considéré la vieille dame comme une tante, l’ayant souvent côtoyée depuis son adoption par Aldebert. Il avait énormément de respect pour elle. L’écrivain avait remis le film en marche, mais il guettait d’un œil son retour. Sans rien dire, il lui adressa un regard interrogatif, comme pour lui demander s’il n’avait pas quand même vu quelque chose de croustillant. Isaac lui fit non de la tête et s’assit à côté de lui en soupirant. Il était décidé à regarder le film, mais, comme Stephen, la curiosité le démangeait quelque peu. Soudain, il sentit son Pokématos vibrer dans sa poche. Il l’en retira, constata qu’il avait deux messages en absence, et décrocha.

- Allô ?
- Isaac ?
lui répondit la voix légèrement altérée d’Elodie. T’es toujours chez Steph et Doro ?
- Oui, je pensais rester encore un moment mais…
- Non, reste là, je t’apporte ta combi.
- Ma combi ?
répéta Isaac en fronçant les sourcils. Pourquoi est-ce que j’aurai besoin de ma combinaison ?
- T’as pas reçu le message d’alerte et celui du Colonel ?
s’étonna-t-elle. On l’a tous reçu, nous.
- J’ai deux messages que je n’ai pas encore lus, je devais être trop concentré lorsque je les ai reçus. Ça dit quoi ?
- Neville, il s’est enfui. Et il n’est pas seul, il a libéré d’autres détenus, et sa machine tu me croiras jamais, c’était une sorte de Pokémon !
dit-elle d’un ton excité. Enfin, quoiqu’il en soit, ils sont tous à Safrania.
- Merde… Tu crois qu’il va tenter à nouveau de tuer Doro ?
demanda Isaac en provoquant une vive réaction de la part de Stephen en l’entendant dire ces mots.
- C’est possible, mais là, ils s’en prennent surtout aux locaux de la Sylphe et aux environs, répondit rapidement Elodie. Cornell a décrété un couvre-feu, tous les citoyens ont reçu un message pour rester à l’intérieur tant que le problème n’est pas réglé. La Police et l’Armée sont dans les rues pour les attraper, et on est aussi sollicités.
- Ok, je comprends… je ne bouge pas d’ici.
- Je suis là dans 3-4 minutes !
lança-t-elle avant de décrocher.

Isaac rangea son Pokématoss dans sa poche et répondit rapidement aux interrogations de Stephen. Afin de ne pas inquiéter Dorothéa et ne pas lui faire perdre du temps précieux sur sa lecture, ils décidèrent de ne rien lui dire pour le moment. L’écrivain interrompit cependant son film, serrant la Pokéball d’Ursaring en main, et Isaac se rapprocha de la fenêtre pour guetter l’arrivée de sa sœur.

Posté à 13h31 le 18/04/18

L’an 54, l’année du Constat (2/2)



Pour arriver jusque Safrania, les évadés avaient suivi le Professeur Neville. Celui-ci les avait d’abord guidés à travers les égouts, dont il avait fait sa base secrète depuis son arrivée en ville. Il leur avait distribué à chacun des armes semblables à la sienne, des lances rétractables, simple à transporter, ainsi qu’un Pokémon à chacun. Il leur avait ensuite donné plusieurs consignes, dont la principale était de s’attaquer en priorité aux alentours des locaux de la Sylphe. Beaucoup d’employés logeaient en effet à proximité. Il leur avait aussi donné quelques adresses qui abritaient de hauts cadres de l’entreprise.

Malheureusement pour eux, le Ministère de la Justice avait été très réactif. Ils étaient à peine sortis dans les rues que la Police et des membres de l’Armées débarquaient dans tous les coins de rue pour faire le ménage. Il avait alors été décidé de se séparer au maximum, afin de rendre la tâche des autorités plus difficile.

Georges McCartney, un ancien journaliste qui avait été enfermé 10 ans plus tôt après s’être emparé de documents douteux, s’était dirigé vers la maison de Dorothéa Crowfoot. Mal lui en pris, car il était arrivé juste après Elodie, Billy et Naomie. Si l’ingénieure était rentrée pour donner sa combinaison à son frère, les deux militaires étaient restés dehors pour monter la garde. C’est Naomie qui le repéra en premier, et elle envoya directement ses Apitrini à sa poursuite. L’ex-journaliste essaya de les éloigner à l’aide de sa lance, mais fit finalement appel au Cliticlic que lui avait prêté son libérateur. Ce dernier envoya des rouages sur les Insectes, qui finirent par s’écarter. Mais, malheureusement pour lui, ces derniers n’étaient qu’une distraction et deux Arbok faisaient désormais face au Pokémon Acier, sous les ordres du Major Campbell.

Les deux serpents dressaient leurs collerettes d’un air menaçant et le regard de Cliticlic passait de l’un à l’autre, comme s’il ne savait lequel choisir. Finalement, l’un d’un se jeta sur lui, tandis que l’autre, avec une rapidité surprenante, lui passait à côté. Zoroark reprit finalement sa véritable forme et courut vers McCartney, qui essaya de l’atteindre avec sa lance. Mais alors qu’il tentait de l’embrocher, le Pokémon fit subitement un bond prodigieux et, toujours en l’air, expulsa une gerbe de flamme depuis sa gueule. McCartney, surpris, lâcha son arme pour se protéger du feu. La chaleur l’obligea à reculer de quelques pas, mais il reçut ensuite un choc dans le dos. C’était l’un des Ninjask de l’Agent Fleming, qui avait contourné rapidement la scène du combat pour se retrouver derrière le fugitif. Il retomba lourdement par terre et, avant qu’il puisse réagir, il sentit les menottes se refermer autour de ses mains.

- Bien joué, Nao ! s’écria Billy
- C’est Lieutenant ! s’écria-t-elle, presque par habitude, tandis que le Cliticlic chutait à son tour, épuisé par Arbok et les autres Pokémon Insectes qui s’en étaient mêlés. Qu’est-ce qu’on fait de lui ?
- On va l’escorter vers un combi de police qui s’occupera de lui, puis on y retournera pour les autres.
- Hey, vous nous avez pas attendus, à ce que je vois !
s’exclama une voix derrière eux.

Elodie, son Métamorph sur les épaules, accourait vers eux, en compagnie d’Isaac, qui avait revêtu sa Combinaison. Tout en noir, avec un casque de la même couleur qui lui recouvrait la tête, l’informaticien ressemblait beaucoup à un motard. Si Billy y avait d’abord trouvé un bon sujet de plaisanterie, il avait finalement abandonné l’idée de rire de l’accoutrement, tant celui-ci était performant. Isaac avait en effet retravaillé la Combinaison Booster du professeur Xanthin, afin de l’adapter à sa taille et de profiter de meilleurs réflexes, ainsi que d’énormément d’avantages physiques. Même s’il pensait avoir encore bien des choses à y améliorer, sa combinaison était déjà extraordinaire.

- Steph’ est resté à l’intérieur, lança-t-il d’une voix très étouffée par le casque. Si quiconque entre, il se prendra Ursaring dans la seconde.
- Ok, ça vaut mieux
, lança Billy. Vous restez dans le coin, le temps qu’on amène cet énergumène chez les flics ?
- Pas de souci
, lui répondit Elodie en s’étirant un peu. On surveille la zone !
- Parfait, à tout de suite !


Confiants envers ses coéquipiers, Billy n’avait aucune appréhension à les laisser se débrouiller sans lui. Il attrapa McCartney par l’épaule, le releva et le força à avancer, suivi de Naomie, sur le qui-vive avec ses Ninjask et ses Apitrini de sortie.

Il ne fallut pas longtemps avant qu’un nouveau fugitif ne se pointe. Il fut très vite repéré par les capteurs thermiques de la combinaison d’Isaac, qui abandonna Elodie sur place pour s’occuper de lui. Tout comme McCartney, Pierre Starr était armé d’une lance. Il était debout sur un Tarinorme, qui avançait très lentement. Ils avaient déjà croisé quelques policiers mais ces derniers avaient été paralysés par le Pokémon Boussole, qui ne s’était pas arrêté en lançant son Onde de Choc tout autour de lui.

Starr avait des cheveux très longs. Plutôt jeune, il était pourtant en prison depuis plus d’un an, pour ne pas avoir respecté plusieurs lois. Mais c’est surtout son intérêt manifeste envers des groupes terroristes comme la Team Plasma d’Unys qui avaient fait pencher l’opinion des juges à sa défaveur.

Isaac se dirigeait droit vers lui, avec une vitesse ahurissante pour son âge. En l’apercevant à la lumière des réverbères, Starr ordonna au Pokémon de lui tirer dessus. Il essaya d’abord un Luminocanon, mais Isaac n’eut aucun mal à l’esquiver. Comme il se rapprochait dangereusement, le Pokémon propulsa une nouvelle Onde de Choc. Sur sa tête, Starr était confiant, car il avait vu les policiers tomber comme des mouches sous la décharge électrique quelques minutes avant. Mais ce qu’il ignorait, c’était que la combinaison avait été construite de manière à absorber l’électricité pour s’en servir justement de source d’énergie. Loin d’être freiné par l’attaque, Isaac fit un grand bond et atterrit, en équilibre sur une jambe, sur le nez de Tarinorme. Surpris, Pierre Starr tenta de lui donner un coup de lance maladroit, mais fut simplement désarmé par un coup de son autre jambe. Il reçut ensuite un coup de poing et tomba par terre, tandis que Tarinorme se secouait pour se débarrasser d’Isaac. Une fois de retour au sol, celui-ci invoqua Fibonacci et Métang, pour qu’ils s’occupent du Pokémon Roche, et s’empara de la lance tombée. Starr se rendit immédiatement, tandis que Tarinorme était rapidement mis Ko.

De son côté, Elodie était restée en arrière. Elle baillait presque d’ennui. Soudain, du bruit provenant d’une ruelle attira son attention. Elle s’y faufila discrètement et ne tarda pas à tomber sur un autre détenu, en plein affrontement avec deux jeunes policiers.

Ces derniers semblaient très mal embarqués. Leurs Pokémon étaient à terre, vaincus par le Kabutops dirigé par l’homme. Ce dernier répondait au nom de Fred Harrison. Il avait été jugé coupable dans une affaire d’espionnage industriel envers la Sylphe et nourrissait contre cette dernière une profonde rancune. Très barbu, il paraissait aussi assez malade, et ne cessait de tousser entre chaque ordre qu’il donnait au Kabutops. Malgré cela, il était venu à bout des deux policiers, qui semblaient très peu rassurés.

Le Kabutops se dirigeait maintenant vers les deux hommes avec un air inquiétant. Elodie, qui venait d’arriver derrière Harrison, se figea. Trop concentré sur leur affrontement, personne ne l’avait remarquée. Son Métamorph descendit de ses épaules et elle se concentra. Le Kabutops était en train d’aiguiser ses lames quand, soudain, une poubelle fut projetée sur lui, l’écrasant contre un mur. Harrison, entre deux quintes de toux, s’étonna de la scène avec un juron. Il s’avançait avec sa lance pour terminer le boulot, mais glissa subitement sur une matière visqueuse à ses pieds. Il tenta de se relever, mais Métamorph était déjà en train d’étendre son corps pour l’empêcher de bouger convenablement.

De son côté, Kabutops était en train de se débarrasser de la poubelle, à la fois étourdis et en colère. Mais les deux policiers s’étaient ressaisis et il faisait désormais face à un Magnéti et un Elektek. Le combat reprit, sous les bruits de toux d’Harrison, qui fut finalement assommé par Elodie et l’une de ses Ccé à molette. Elle envoya son Métamorph prêter main forte aux policiers et, bientôt, le Kabutops tomba de fatigue.

Elle retrouva Isaac, qui maintenait Pierre Starr captif, devant la maison de Dorothéa et Stephen. Elle avait été suivie par les deux jeunes agents des forces l’ordre, qui portaient Harrison, toujours dans les pommes.

- Pas de problème ? demanda-t-il en les voyant arriver.
- Aucun souci ! clama-t-elle. Faudra juste faire attention à celui-là, j’espère que je n’ai pas tapé trop fort, déjà qu’il est surement très malade…
- J’ai reçu un message de Billy, pendant que t’étais partie. Le ménage avance bien, il ne doit rester que trois ou quatre criminels en liberté. Mais ils n’ont pas encore réussi à attraper Neville.
- Hé bien, on s’amuse bien, à ce que je vois…


Ils se retournèrent. Dorothéa était sortie de sa maison, toute emmitouflée de son écharpe et de son vieux poncho. L’air inquiet et aux aguets, Stephen se tenait juste derrière elle.

- Stephen m’a expliqué ce qu’il se passait, lança-t-elle. Heureusement que je peux compter sur mes amis pour me garantir la sécurité… Qu’est-ce que je ferai sans vous, mes enfants…
- On ne voulait pas te déranger, Doro
, lança Isaac. Tout c’est bien passé, tu as eu le temps de lire ce que tu voulais ?
- Oui, j’ai eu tout juste le temps de parcourir les dossiers qui me préoccupaient, merci encore, Isaac.
- Et… donc ?
demanda-t-il d’une voix hésitante.
- Donc… Il n’y a rien, soupira-t-elle en arborant quand même un sourire rassuré. Il n’y avait aucun dossier compromettant.

____________________________


Les plus grands affrontements avaient eu lieu dans la rue des bâtiments de la Sylphe. Ils avaient été presque une dizaine d’évadés à s’y retrouver. Malheureusement pour eux, la Police avait été très réactive et s’y était aussi rassemblée pour faire face à la menace. Les combats étaient cependant restés assez égaux jusqu’à l’arrivée de deux hommes.

Le Ministre de la Justice lui-même s’était déplacé. Accompagné de Scalproie et Mackogneur, le Colonel Cornell avait rapidement fait basculer la balance du côté des forces de l’Ordre. Commandant ses hommes d’une main de fer, il avait réussi à provoquer la fuite des fugitifs après avoir mis leurs Pokémon KO. Mais en rebroussant chemin, ils avaient rapidement dû faire face à un second problème. L’Amiral Arthur Weiss, toujours prêt à donner un coup de main, les attendait en compagnie de son Capidextre, son Arcanin et son Tentacruel. Il avait toujours sa fameuse main disproportionnée, qu’il cachait sous son uniforme, lui donnant l’air d’avoir le bras en écharpe. Ainsi acculés, les hommes s’étaient décidés à foncer dans le tas, espérant ainsi avoir une chance de s’enfuir. Mais même avec un bras en moins, l’Amiral les avait rapidement maitrisés, en brûlant l’un ou l’autre ou passage, pendant que les derniers lâchaient leurs armes sous la menace de Capidextre et Tentacruel, tous les deux formés à l’escrime par leur dresseur.

- J’ai huit points! lança-t-il fièrement à son ami qui se rapprochait.
- Ce n’est pas un concours, maugréa ce dernier, l’air très sérieux, alors qu’il se rapprochait, escorté par ses Pokémon et quelques policiers. Il me semble que tu en oublies un.

Le Colonel montrait un homme en tenue de prisonnier, tenant la lance à deux mains l’air un peu effrayé, qui s’était plaqué contre la vitrine d’un magasin. Benjamin Lennon n’était âgé que de trente ans environ. Accusé du meurtre d’un supérieur, cet ancien employé de la Centrale de Kanto avait toujours clamé son innocence, là où les autres abandonnaient rapidement. Il était persuadé d’être victime d’un coup monté. Partisan de la non-violence, il avait vu en l’arrivée du professeur Neville une chance de sortir de l’enfer du pénitencier. Mais il avait vite déchanté quand on lui avait mis une arme dans les mains et imposé un Pokémon pour tuer des gens de Safrania. Il était resté très discret, suivant le groupe en silence, avant de se retrouver coincé dans les combats. Alors que tous ses anciens voisins de cellules étaient tombés ou s’étaient rendus, il regardait avec appréhension les militaires discuter de son sort. Il déglutit, imaginant le pire, et décida de lâcher sa lance avant de lever les bras, en signe d’abandon. Il préférait se rendre plutôt que d’être blessé, voire pire.

Constatant cela, le Colonel attrapa les menottes d’un policier et se dirigea vers lui. Lennon le regardait avec un air résigné et se rapprocha à son tour. Soudain, Marcus Cornell sentit quelqu’un l’attraper par les épaules et le pousser en arrière. La surprise fut telle qu’il tomba à la renverse, constatant au passage qu’il devait sa chute à son ami l’Amiral. Il allait le sermonner violemment quand, soudain, il entendit les bruits d’une explosion toute proche et se sentit à nouveau poussé dans le même sens. Lorsqu’il se retourna enfin, il put voir un petit cratère dans le sol pavé, au centre duquel gisait le corps, désormais sans vie, de Benjamin Lennon.

- Je crois qu’on a encore un dernier invité, grommela Arthur Weiss en se triturant la moustache de sa main normale.
- Neville… marmonna le Colonel en se relevant, juste assez fort pour que seul son ami puisse l’entendre.

Tout au bout de la rue, l’ancien scientifique des Plasma les fixait d’un regard dur, presque mécontent, sa lance en main. Juste à côté de lui, le Pokémon qu’il avait lui-même créé, Genesect, se tenait sous sa forme dépliée. C’était lui qui avait tiré le rayon d’énergie qui avait provoqué tant de dégâts.

- Repliez-vous ! cria le Colonel à ses hommes. Ne laissez intervenir que des membres de l’Armée !
- Alors, toi, moi, et un terroriste, comme au bon vieux temps ?
demanda Weiss en arborant un sourire confiant tandis qu’il dégainait son sabre.
- On peut dire ça comme ça, répliqua le Colonel. Ils ne sont pas formés comme nous pour ce genre de situation, et ce gars-là est un coriace. Puis, tu veux que je te dise ?
- Que je suis le meilleur ?
- Non. Il vaut 10 points, et c’est moi qui vais gagner.


Sur ce, le Colonel s’élança en direction du terroriste, suivi de près par ses deux Pokémon, laissant l’Amiral sur place quelques secondes avant qu’il ne réalise ce qu’il venait de dire. Pour le rattraper au plus vite, ce dernier monta sur son Arcanin et ordonna à ses Pokémon de le suivre.

A l’autre bout de la rue, Neville eut un petit sourire. Même s’il n’était pas sur sa liste de base, tuer un Ministre ne devait surement pas arranger le Professeur Higgs. C’était du moins ce qu’il pensait à ce moment précis, persuadé que les gouvernements étaient tous impliqués. Aussi n’hésita-t-il pas à lancer son Pokémon à sa poursuite. Genesect bondit aussitôt et, depuis les airs, bombarda les deux militaires de ses tirs de TechnoBuster.

Il en fallait plus cependant pour effrayer deux militaires qui aveint été entrainés par le Général Pasteur et son Foretress. Ils avaient été formés à esquiver les tirs d’un Pokémon comme celui-ci, même si ceux de Genesect étaient certainement bien plus puissants que ceux qu’ils avaient subis lors de leurs entrainements. Aussi, malgré de puissantes rafales d’énergie pure, les militaires étaient tout juste ralentis.

Constatant qu’ils se rapprochaient dangereusement, le Professeur Neville se mordit les lèvres. Il siffla pour rappeler Genesect au sol, pour qu’il fonce sur le Ministre, et se prépara à réceptionner l’Amiral et son Arcanin avec sa lance. Mais alors que Genesect chargeait le Colonel, ce dernier s’arrêta brusquement, laissant son Mackogneur lui passer devant. C’est le Pokémon qui se prit la collision de plein fouet. Malgré sa musculature impressionnante, le choc avait été violent, et le Pokémon Combat alla jusqu’à plier un genou au sol. Mais il n’était pas pour autant vaincu et s’était saisi de Genesect avec ses quatre puissants bras. Puis, comme la créature artificielle semblait charger un nouveau tir, il le balança en arrière, droit vers Arthur Weiss et ses Pokémon.

Aussitôt, l’Arcanin de l’Amiral déversa sur lui un torrent de flammes chatoyantes. Genesect parvint à freiner son élan à l’aide d’un de ses réacteurs, mais ne put échapper à l’insupportable chaleur du feu. Il poussa un cri déchirant, comparable à des engrenages mal huilés qui grinçaient, et tenta de s’échapper. Mais il était désormais encerclé, non seulement par l’Amiral, mais aussi par Tentacruel et Capidextre, chacun d’eux pointant un ou plusieurs sabres vers lui. Encore étourdi par les brûlures, Genesect ne fut pas assez rapide pour échapper à leurs assauts. Heureusement pour lui, les coups de lames n’étaient pas très efficaces sur son corps de métal et les armes blanches se heurtaient dans un cliquetis métallique. Se ressaisissant, Genesect utilisa ses bras, tout aussi acérés que les armes, pour faire reculer Capidextre et Tentacruel. Arthur Weiss aperçut alors ce qu’il prit pour une légère faille dans l’armure du Pokémon. Il allait frapper en plein dedans, mais Genesect se retourna et, vif comme l’éclair, brisa l’arme de son adversaire. Le choc était si violent que l’Amiral en tomba par terre, obligé de se retenir avec son autre main. Il était dos au sol et Genesect se penchait vers lui, le canon sur son dos se mettant à rayonner dangereusement. Sans plus réfléchir, l’Amiral planta dans l’ouverture du canon ce qu’il lui restait de sa lame. Genesect en fut surpris, recula, puis une petite explosion retentit.

De son côté, Neville se préparait à intercepter le Colonel. Il ne regardait sa création que d’un air distrait, pas très rassuré de la voir ainsi peiner face au moustachu. Mais au moins, le Ministre, lui, n’était pas armé. Même en tant que militaire entrainé au combat, il n’aurait pas la moindre chance d’échapper à sa lance. Il s’apprêtait d’ailleurs à le transpercer, dès qu’il serait à portée.

Il allait bientôt arriver assez proche de lui quand, soudain, il sauta en l’air. Neville eut d’abord un air satisfait devant cette action, estimant qu’ainsi, il ne pourrait pas esquiver son coup. Mais lorsqu’il vit, glissant au sol sur ses genoux, le Scalproie passer sous son dresseur et se relever, les bras en ciseaux pour bloquer la lance tendue, il poussa un juron, les yeux écarquillés. Son arme était désormais bloquée par le Pokémon qu’il n’avait pas vu arriver. Le Colonel, quant à lui, atterrit sans souci, passa à côté de son Pokémon et, avant d’avoir le temps de dire quoique ce soit, asséna un prodigieux coup de poing au Professeur Neville, qui en lâcha son arme sous la douleur et la surprise.

Désarmé, le fugitif recula de quelques pas, l’air désappointé. Le Colonel s’était saisi de sa propre lance, qu’il faisait tourner entre ses doigts comme une majorette, comme pour l’humilier un peu plus. Genesect, lui, était toujours debout, mais titubant un peu tandis que Weiss et ses Pokémon l’encerclaient à nouveau, prêts à l’achever.

- Rendez-vous, Neville, ordonna le Colonel d’une voix autoritaire. C’est terminé pour de bon, cette fois.
- Terminé ?
répéta Neville, haletant. Ça ne fait que commencer !

Soudain, il sortit une sorte de sphère de sa poche et la lança contre le sol. Aussitôt, une fumée verdâtre s’en échappa, recouvrant tout dans un périmètre de plusieurs mètres. Le gaz avait une odeur nauséabonde et piquait les yeux. Pris dans le nuage, le Colonel tenta de s’en échapper en toussotant. Soudain, il sentit quelque chose agripper la lance et tirer pour se l’approprier. Le Ministre riposta en donnant un coup de coude et essaya d’assommer Neville avec l’arme. Mais il sentit soudain que cette dernière semblait bloquée par quelque chose et il entendit un cri de douleur pas très loin de lui. Comprenant qu’il l’avait touché avec le tranchant de la lame par erreur, il essaya de sortir du nuage de fumée, prêt à appeler les secours en attendant que le panache de fumée ne se dissipe. Mais en sortant de là, il sentit quelque chose passer à côté de lui à toute vitesse. Lorsqu’il eut enfin une meilleure vision, il découvrit que Neville s’enfuyait, assis en tailleur sur le Genesect qui avait repris sa forme de planche, en se tenant le flanc de ses mains.

- Raté pour tes dix points, je gagne toujours, lança Weiss d’un air sombre en le regardant aussi s’enfuir.
- Il n’ira pas bien loin, je l’ai blessé, répondit le Ministre, l’air contrarié. Contactez tout le monde, je veux qu’on l’attrape !

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Le Professeur Neville enrageait. Il avait sous-estimé la réactivité du Ministère de la Justice. Il n’avait pas envisagé que l’Armée soit appelée si vite et qu’autant de moyens seraient mis en œuvre pour les arrêter. Du peu qu’il avait vu, ses comparses avaient à peine blessé des cibles. C’était un échec total.

Il était toujours sur Genesect, maintenant son flanc d’une seule main. Il avait eu mal sur le moment, mais estimait que la blessure était superficielle. La lame n’avait pas dû toucher d’organes. Il pestait contre sa propre bêtise à foncer sur l’occasion. S’en prendre à un militaire armé sans l’être soi-même, même en l’ayant aveuglé, c’était une vraie folie. Il avait fait un détour exprès pour récupérer une de ses lances auprès d’un fugitif mort d’une autre rue. Au moins ne ferait-il plus la même erreur.

Maintenant, il devait fuir. Il connaissait les égouts de Safrania presque par cœur. Il savait par où il devait passer pour rester discret. Certes, vu sa blessure, ce n’était pas le lieu idéal, mais il n’avait pas vraiment d’autre choix s’il voulait rester libre de continuer ses machinations.

Il sentait aussi que Genesect avait bien souffert de son combat. Malgré qu’il n’ait pas perdu en vitesse, il penchait légèrement sur la droite en volant. Il faudra qu’il l’inspecte, une fois à l’abri, pour voir ce qu’il pouvait faire pour le soigner. Malgré leur échec, il restait assez fier de sa création. La puissance de ses tirs était redoutable.

Ils déambulaient tous deux dans les rues de Safrania, silencieusement. Soudain, en passant devant une ruelle, le Professeur crut reconnaitre quelqu’un. Il arrêta la course de son Pokémon et lui fit faire demi-tour, afin de s’assurer de ce qu’il avait vu. Il faillit laisser s’échapper une exclamation de surprise en constatant qu’il ne s’était pas trompé.
Devant lui, regardant une affiche sur un mur d’un air distrait, se tenait un jeune homme d’environ 25 ans. A ses habits et sa casquette rouges, le jeune homme était très reconnaissable pour quiconque avait un minimum de culture générale. Il s’agissait, sans aucun doute possible, de Red, le Maitre de la Ligue de l’Etat de Kanto-Jotho. Le plus jeune dresseur connu à avoir obtenu ce titre, un génie du combat Pokémon et une véritable célébrité. Et il était là, devant lui, ne l’ayant même pas remarqué. Seul. Sans défense.

Un grand sourire s’étala sur le visage du Professeur Neville. C’était une occasion à ne pas manquer. Si Red n’était pas un employé de la Sylphe, il savait que ce dresseur légendaire était souvent aperçu en compagnie du Professeur Higgs. Décidant de profiter qu’il ne l’ait pas remarqué, il attrapa la lance qu’il avait récupérée sur un cadavre. D’une caresse, il fit comprendre à Genesect qu’il allait devoir foncer le plus vite possible. Red n’aurait pas le temps de réagir, quelle que soit la hauteur de ses talents.

Ainsi, Genesect s’élança. Le Professeur maintenait la lance à deux mains, ignorant le sang qui coulait à son ventre, prêt à transpercer le dresseur. Son sourire victorieux s’élargissait au fur et à mesure qu’il se rapprochait. Encore quelques mètres, et il l’aurait embroché.

Soudain, Red tourna la tête dans sa direction. Il regardait Neville avec un regard absent, presque fatigué. Le Professeur y vit un signe encourageant. Sa cible n’avait même pas remarqué qu’elle était en danger !

Et puis, brusquement, alors que la pointe de sa lance était à une trentaine de centimètres de la gorge du Maitre, il sentit que quelque chose clochait. Plus rien ne bougeait, comme si le temps était figé. Il n’arrivait même pas à changer un simple trait de son visage, ne serait-ce que pour exprimer sa surprise.

Finalement, Red poussa un soupir et tourna son regard vers le toit des maisons derrière le professeur. Il semblait observer quelque chose qui, d’après son regard, se rapprochait petit à petit, silencieusement. C’est quand Neville sentit une présence écrasante derrière lui qu’il comprit ce qu’il lui arrivait.

- Beau travail, partenaire, lança Red en baillant. Mais la prochaine fois, ce sera toi l’appât.
- Je ne suis pas sûr que Mr Higgs soit d’accord
, répondit une voix grave derrière Neville. Que devons-nous faire de lui ?
- Mr Higgs voulait surtout récupérer son prototype
, répondit Red en tapotant sur le Genesect, lui aussi figé en plein mouvement. Je suppose qu’il parlait de cette chose…
- Qu’est-ce que c’est ?
demanda la voix.
- Un Pokémon artificiel d’une puissance exceptionnelle, répondit le Maitre avec un brin de malice dans la voix. Ça ne te rappelle rien ?

Un silence pesant s’installa. Neville aurait voulu s’enfuir, se débattre, hurler, mais il était incapable de faire quoique ce soit. Finalement, Red éclata de rire.

- Ne t’inquiète pas, Higgs n’a aucune envie de te remplacer. Tu es l’Elu de Dieu. Ces Pokémon sont moins performants que toi. Je pense plutôt qu’ils t’aideront dans ta tâche, puisqu’on ne pourra pas être partout à la fois, une fois que tout sera fini.
- Tu dois avoir raison… Et que faisons-nous du Professeur Neville ?
- Bonne question, je vais demander !
s’exclama Red en attrapant son Pokematos.

Il composa un numéro sur son appareil et, après quelques secondes qui parurent des années pour le fugitif paralysé, on répondit à son appel en haut-parleur.

- Mon très cher Red ? lança une voix que Neville connaissait bien. Que me vaut votre appel ?
- On vient de réceptionner le prototype
, répondit Red en souriant. On a aussi le créateur, que voulez-vous qu’on en fasse ?
- J’aurai bien souhaité le voir collaborer avec nous, comme je lui avais proposé…
, répliqua la voix avec un soupçon de regret. Mais en vue de ces derniers jours, je suppose qu’il ne le souhaite pas. Tuez-le.

Aussitôt, le Professeur sentit son dos se courber en arrière, sans qu’il ne puisse rien y faire. Il entendait ses os craquer alors qu’il commençait à pouvoir regarder derrière lui, l’image perçue par ses yeux étant retournée. Il eut tout juste le temps d’apercevoir le visage de la créature violette qui, plus grande qu’un homme, exerçait son emprise psychique sur lui. Puis, finalement, il sentit son cou se briser et retomba, telle une pitoyable poupée de chiffon, par terre, sans vie. Sur le moment, le Genesect sembla se débattre, parvenant à laisser s’échapper une petite plainte, mais Mewtwo accentua son emprise pour le calmer.

- C’est fait ! s’exclama le dresseur. Je m’occupe de tout ici, et mon partenaire vous amène votre colis.
- C’est parfait, mon très cher Red
, répondit le Professeur Higgs. A très bientôt.

Le vieil homme raccrocha. Il poussa un grand soupir de soulagement. S’il n’avait jamais considéré le Professeur Neville comme une menace, il avait craint de voir Genesect lui filer sous le nez. La production de ce Pokémon était quasiment prête, mais il restait encore pas mal de réglages à ajuster. Et avec l’original en état de marche, ils avaient maintenant tout ce qu’il fallait.

- Hé bien, on dirait que vous en avez terminé avec notre ami commun ? fit remarquer une voix en ricanant.
- C’est effectivement le cas, Mr Cushing, répondit le Professeur Higgs en rangeant son appareil dans la poche de sa veste.
- Ho, je vous en prie, appelez-moi Lester !
- Qu’il en soit ainsi, mon cher Lester,
lança Higgs en s’éloignant déjà de la cellule de son interlocuteur. Gageons que notre collaboration à venir soit couronnée de succès. Mes agents seront bientôt là pour vous faire sortir d’ici.

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Naomie était dans ses petits souliers. Elle était assise en face du grand bureau de Dorothéa Crowfoot, la femme de son auteur préféré. Cette dernière l’avait discrètement convoquée pour une raison qui lui échappait encore. La Sous-Directrice l’avait fait s’asseoir et s’était absentée le temps d’aller chercher de quoi servir le thé. Si elle n’en était pas une grande amatrice, elle n’avait pas osé refuser. Elle fut rassurée de voir la vieille dame revenir avec le plateau et l’aida à le transporter en constatant qu’elle avait du mal à se déplacer. Celle-ci la remercia et s’installa ensuite en face d’elle, avant de pousser un profond soupir de soulagement.

- Prenez un Lava-Cookie, je les faits spécialement importer d’Hoenn, lança-t-elle à l’Agent Fleming en lui servant une tasse. J’adore ces biscuits.
- Merci
, répondit la militaire en se servant, un peu gênée.

Elle prit une croustillante bouchée de cookies, mais, malgré qu’elle en apprécie le goût, eut du mal à l’avaler. Elle se demandait toujours pourquoi une femme aussi importante que Madame Crowfoot l’avait convoquée. Cette dernière, malgré ses airs de grand-mère soucieuse, emmitouflée dans son poncho et ses écharpes, dégageait une certaine aura de force de caractère et d’intelligence.

- Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai invitée ici, tandis que mon mari est avec Aldebert et les autres à Carmin sur Mer ? demanda la vieille dame.

Naomie ne répondit pas, se contentant de hocher la tête. Comme pour justifier son manque de parole, elle attrapa la tasse encore très chaude, mais la garda en main, faisant tourner une cuillère à l’intérieur. En face d’elle, Dorothéa semblait la passer aux rayons X.

- Tout d’abord, j’aimerai m’assurer que vous conserverez le secret par rapport à ce que je vais vous dire ici, dit-elle d’un ton très sérieux. En aucun cas vous ne devrez en parler au reste de votre équipe, et encore moins à Aldebert et mon mari.
- Hum… sauf tout mon respect, madame
, commença-t-elle en fronçant les sourcils. Pourquoi voulez-vous garder cela secret ? Est-ce si important ?
- Aldebert et Stephen ont déjà une vie assez trépidante et dangereuse comme ça
, répliqua Dorothéa. Et c’est aussi le cas du reste de l’équipe. Je ne veux pas les impliquer dans cette dangereuse affaire. Ho, bien sûr, vous me direz, vous aussi, vous en faites partie. Mais vous n’avez pas le même passé que certains de vos plus proches collègues… Et puis, surtout, j’ai été très impressionnée par vos performances, hier, contre cet homme.

Naomie se sentit devenir cramoisie. Sans plus attendre, dans une tentative désespérée de cacher sa gêne, elle avala une longue gorgée de thé. Mais le liquide était si brûlant qu’elle crût bien qu’elle allait s’étouffer. Parvenant à se retenir de tout cracher et renverser, elle déposa sa tasse et se risqua à une petite quinte de toux. Une fois qu’elle eut repris contenance, elle regarda son hôte, qui la fixait avec un petit sourire apaisant.

- Je comprends, je garderai le secret, répondit finalement Naomie, une fois calmée. Qu’est-ce que vous voulez exactement ?
- Ce que j’attends de vous, mon amie, c’est que vous travailliez pour moi
, répondit Dorothéa après avoir bu à son tour une gorgée de thé. Contrairement à ce que j’ai affirmé à nos amis, j’ai découvert des choses sur le Professeur Higgs. Et j’ai besoin de quelqu’un qui, lorsqu’il sera en vacances ou en repos, ira espionner pour moi différents endroits. Afin d’agir ou de confirmer mes soupçons. Une personne de confiance et d’action. Et cette personne, ce serait vous.

Naomie Fleming resta à nouveau silencieuse, mal à l’aise, fixant la Sous-directrice. Elle était partagée entre la fierté d’avoir été choisie, mais aussi l’embarras à l’idée de cacher des choses à ses amis. Finalement, elle déglutit avant de répondre.

- Je … je ne sais pas si je suis la personne idéale pour ce travail… dit-elle, gênée.
- Je pense au contraire que vous l’êtes, mademoiselle Fleming, lui répondit doucement Dorothéa. Mais avant de prendre votre décision, laissez-moi vous montrer ceci…

Elle ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un dossier qu’elle tendit à Naomie. Celle-ci l’attrapa, laissant sa tasse de côté, et le feuilleta. Elle s’arrêta brusquement à une page centrale, les yeux écarquillés. Elle posa sa main devant sa bouche, comme horrifiée, avant d’adresser un regard interrogateur à Dorothéa. La vieille dame hocha la tête d’un air peiné et Naomie referma le dossier sur le champ.

- C’est pour éviter cela que j‘ai besoin de vous, poursuivit Crowfoot en constatant l’air perturbé du Lieutenant. Je ne veux pas les impliquer, mais à nous deux, nous pouvons empêcher cela.
- Dans ce cas, je vous suis
, répliqua-t-elle d’un ton décidé. Vous pouvez compter sur moi.

Posté à 23h30 le 24/04/18

L’an 59 après Dieu, l’année de l’Utopie (1/2)



D'après Albert Einstein :
Les machines un jour pourront résoudre tous les problèmes, mais jamais aucune d'entre elles ne pourra en poser un !


Victor Carlsson était assis à son bureau, au troisième étage du grand bâtiment du Ministère de la Justice. Comme chaque matin, il prenait d’abord le temps de lire son journal et de boire son café, qu’il ne devait jamais attendre, Miss McCullers, sa secrétaire, étant habituée à ses gouts. Il s’attarda un instant sur un article traitant du Grand Marais et des subsides qui lui étaient accordés, puis il replia le quotidien et le rangea dans un tiroir duquel il sortit son agenda. Il consulta brièvement l’ordre du jour puis le déposa sur un coin de son bureau, le sourire aux lèvres.

La journée ne serait pas trop ennuyeuse cette fois-ci. Il devait certes remplir plusieurs documents et signer quelques papiers, mais cette tâche barbante serait rapidement interrompue par son rendez-vous de 10h avec son confrère le Colonel Marcus Cornell, qui exerçait le même travail que lui, mais pour l’Etat de Kanto-Johto. Ce n’était pas leur première rencontre, et il savait qu’outre les quelques discussions d’ordre politique qui étaient programmées, ils ne s’ennuieraient pas. Cornell était typiquement le genre d’homme que Victor Carlsson admirait et enviait. Lui qui n’avait jamais quitté les bureaux et les papiers ennuyeux rêvait et fantasmait sur la vie des hauts gradés de l’Armée. Mais malgré la différence de parcours, les deux hommes occupaient aujourd’hui la même position au sein de leurs Gouvernements respectifs. Seulement, si Carlsson brillait administrativement, Cornell était plus un homme d’action et de terrain.

Mis de bonne humeur à la perspective de revoir son collègue, Victor attrapa la pile de papiers que lui avait confiée Miss McCullers et entama de les lire de manière attentive avant de signer ceux qui s’y prêtaient. Il passa ainsi plus d’une heure dans le plus grand des calmes, seulement rompu par les pas discrets de la secrétaire venue récupérer la tasse vide ou ramener d’autres documents. Puis, il déposa son stylo en soupirant. Il avait laissé de côté deux ou trois dossiers et y avait entouré en rouge quelques formulations de phrases qui le laissaient perplexe. Habituée à l’extrême prudence de son Ministre, Miss McCullers les prit et, sans rien demander, sortit du bureau pour les amener à un expert judiciaire qui se chargerait de vérifier si les doutes du Ministre étaient bien fondés et s’il s’agissait bel et bien d’une faille exploitable dans les contrats. Si c’était réellement le cas, ceux-ci devraient alors être retravaillés. C’était cette prudence presque excessive qui avait fait la réputation de Mr Carlsson et l’avait, sept ans plus tôt, propulsé au grade de Ministre de la Justice de Sinnoh. Depuis lors, son Ministère n’avait connu aucun incident ni scandale.

Carlsson regarda sa montre. Celle-ci indiquait 9h47. Cornell était surement déjà dans ses bâtiments. Estimant qu’il n’aurait surement pas beaucoup de temps après, il décida d’allumer son ordinateur personnel afin de consulter ses mails. Il n’y avait pas grand-chose d’intéressant depuis la veille, tout au plus un résumé de la dernière réunion de la Table Ronde et un mail du Ministère du Tourisme. Mais au lieu de consulter ces derniers en priorité, il remarqua la présence d’un mail envoyé depuis une adresse qu’il ne connaissait pas. Il fronça les sourcils en la regardant, essayant de se rappeler, sans succès, si ce nom lui disait quelque chose. Finalement, il cliqua dessus, par curiosité.

Il n’y avait quasiment rien. Juste une phrase : « Un témoignage suffira-t-il à sauver des vies ? », suivie d’un lien. Carlsson cligna quelques fois des yeux, circonspect. Sauver des vies ? Un témoignage ? Mais de quoi parlait-on ? Il s’apprêtait à cliquer sur le lien, mais se ravisa au dernier moment, hésitant. La prudence reprenait le dessus. Et s’il s’agissait d’un virus, comme les attrape-pigeons qui promettaient un gain si on cliquait sur un lien ?

Il allait jeter le mail quand il repensa au Colonel Cornell, qui ne devait plus tarder à arriver dans son bureau. Lui n’aurait pas hésité à cliquer sur ce simple lien, ne serait-ce que pour en avoir le cœur net. Après tout, s’il s’agissait vraiment d’un témoignage, des vies étaient peut-être en jeu ? Et puis, quand bien même s’agissait-il d’un piratage, que risquait-on réellement ? Les pare-feux du Ministère étaient très performants, et il lui suffirait de demander à un de ses informaticiens à l’étage du dessous pour qu’il ausculte son ordinateur. Aussi redirigea-t-il sa souris sur le lien et cliqua dessus.

Une page s’ouvrit immédiatement, toute blanche, chargeant lentement. Carlsson soupira et lâcha sa souris en appuyant son dos contre son siège. Il fixait l’écran sans couleur, s’étonnant du temps de chargement. Soudain, plusieurs flashs de couleur successifs apparurent brutalement à l‘écran, accompagné d’un bruit strident et très désagréable. Carlsson écarquilla les yeux et, soudain paniqué, appuya sur la touche Echap de son clavier à plusieurs reprises. Mais rien n’y faisait, et les flashs continuaient. Carlsson aurait souhaité quitter l’écran du regard, mais il se sentait comme hypnotisé par ce dernier. A peine quelques secondes après, il sentit un grand mal de crâne le tirailler et, sans qu’il n’ait le temps de réagir, son corps fut pris de violentes convulsions et il perdit connaissance.

A peine trente secondes s’étaient écoulées depuis le début de la crise du Ministre quand Miss McCullers entra dans la pièce. Elle venait tout juste de passer l’encadrement de la porte quand elle vit le corps de son patron en pleine crise d’épilepsie. Mais ce n’était pas tout. Son ordinateur était mystérieusement tombé sur lui et laissait échapper quelques étincelles. Il n’en fallut pas plus pour provoquer le hurlement de peur de la secrétaire.

Ainsi averti, le Colonel Cornell, qui patientait dans la pièce à côté, surgit en trombe. Miss McCullers venait de se rapprocher pour secourir son Ministre. Mais en tentant de retirer l’ordinateur, elle avait subi une désagréable décharge électrique et elle se tenait la main en frissonnant, l’air angoissée et ne sachant que faire alors que le bruit aigu semblait s’être renforcé. N’écoutant que son courage, le Colonel attrapa un siège et s’en servit pour faire tomber l’ordinateur par terre sans le toucher. S’il y parvint effectivement, il ressentit néanmoins à son tour une décharge et poussa un juron qui aurait offusqué la secrétaire si elle avait été en état d’y prêter attention.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Cornell tandis que son collègue était toujours en train de convulser sur son siège, un filet de bave s’échappant de sa bouche.
- Je… Je ne sais pas ! se lamenta la secrétaire, les larmes aux yeux.
- Il faut appeler une ambulance… pesta le Colonel en attrapant son Pokématos. Vous savez si Mr Carlsson est sujet à l’épilepsie ?
- Non, il était en parfaite santé, et ne prend aucun médicament
, répondit-elle en fixant le sol.
- Pas de chance alors…

Marcus finissait d’appeler les secours quand il remarqua que l’ordinateur ne faisait plus aucun bruit. Fronçant les sourcils, il se rapprocha de l’engin, qui avait l’écran face contre le carrelage. Il hésita, puis l’attrapa à deux mains pour le ramasser, prêt à relâcher s’il sentait une nouvelle décharge. Il n’en fut rien. Rassuré, il le retourna, et poussa un nouveau juron.

Sur l’écran s’affichait désormais un nouveau message en grosses lettres : « Je vous contacterai bientôt pour parler de la rançon ».

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Il était passé 19h quand Isaac put enfin se mettre au travail. Contactée le matin même, toute l’équipe avait été réquisitionnée d’urgence à Féli-Cité par leur ancien chef, le Colonel Cornell. Le voyage depuis Johto avait duré toute l’après-midi, au cours de laquelle ils avaient eu droit à un briefing complet de la part du Ministre. L’heure était grave, car l’un de ses compères avait été victime d’une attaque jugée terroriste. Mais afin de ne pas répandre l’information et décrédibiliser le Ministère, on avait fait passer l’incident aux yeux des médias comme une simple intoxication alimentaire. Il n’y avait qu’eux et une poignée d’employés du Ministère qui étaient au courant de la vérité.

A peine arrivé, Isaac s’était installé dans une pièce qui tenait d’ordinaire lieu de salle d’interrogatoire. Son accès y était sécurisé et il ne risquait pas d’être ennuyé par un quelconque quidam qui se demanderait ce qu’il faisait là. Malgré la présence de tous les autres membres du groupe, c’était essentiellement les compétences en informatique d’Isaac qui étaient nécessaires pour ce travail. Aussi, Aldebert et Stephen s’étaient isolés pour travailler sur un projet à part, tandis que les militaires étaient allés questionner Miss McCullers, afin d’en apprendre plus. Elodie, de son côté, était restée un moment à l’accueil, testant ses pouvoirs télékinésiques sur un distributeur de canettes et de bonbons. Ce n’est qu’après en avoir récupérés assez qu’elle se décida à rejoindre son frère, pour lui apporter une Limonade et un sachet de baies confites ou de chips.

Elle entra discrètement dans la pièce. Celle-ci n’était pas bien grande, environ 15 m² à vue d’œil. A part une caméra de surveillance et une large vitre qui donnait la fausse impression de n’être qu’un miroir, les murs étaient vides. Le plafond était surmonté de divers dispositifs d’aération sophistiqués, et la porte se referma d’elle-même. Elodie remarqua immédiatement le système anti-incendie qui était installé, mais réprima son envie d’en parler avec son frère, tant celui-ci paraissait concentré. Il n’avait pas levé la tête de l’ordinateur du Ministre Carlsson quand elle était arrivée. Elle s’installa tranquillement à une chaise à sa droite et déposa les friandises qu’elle s’était procurées à côté du PC. Puis, comme Isaac ne disait toujours rien, elle s’ouvrit une canette de Limonade et se contenta de le regarder travailler.

- Limonade? finit-elle par proposer en lui tendant une cannette.
- Pas de suite, merci, répondit Isaac sans détourner le regard. J’ai presque fini…
- Et tu as découvert quelque chose ?
demanda l’ingénieure avant de boire une gorgée.
- J’ai trouvé ce qui avait causé la crise de Mr Carlsson, et comment il était tombé dessus. Regarde, tu vois, cette adresse mail ? dit-il en pointant son doigt sur l’écran.
- CuteKateStearns@Pokémail.com? énonça Elodie en fronçant les sourcils. Heu… on dirait une adresse de gamine…
- Un peu comme ta première adresse mail, n’est-ce pas, Supermécanogirl ?
lança Isaac avec un sourire moqueur avant d’esquiver un coup de coude. En tout cas, je n’ai trouvé aucune Kate Stearns ou équivalent dans la population de Sinnoh. Mais c’est bien de cette adresse qu’a été envoyé le lien qui a téléchargé un virus dans l’ordinateur du Ministre. Enfin, je dis virus, mais ce serait plus un Cheval de Troie…
- Tu as réussi à t’en débarrasser ?
demanda Elodie.
- Non, c’est ça le problème. Aucun anti-virus que j’ai essayé n’est parvenu à trouver quoique ce soit… Je vais finir par y arriver, mais avant ça, je tente quelque chose, dit-il en pianotant sur le clavier.
- « Vous êtes un lâche qui de toute façon n’est pas capable de … » Isaac, qu’est-ce que tu fais ? s’étonna Elodie après avoir lu ce qu’il écrivait.
- Je provoque notre pirate, répondit Isaac. S’il tente quoique ce soit, j’ai installé un programme pour le traquer. On pourra au moins l’attraper. Et … envoyé !

Il s’appuya contre son siège, l’air satisfait, et attrapa un sachet de chips qu’avait amené Elodie. Celle-ci s’étira et se leva pour sortir de la pièce et rejoindre Billy. Mais quand elle s’approcha de la porte automatique, celle-ci ne bougea pas d’un millimètre, alors qu’elle était placée devant le détecteur. Elle resta quelques secondes plantée devant, surprise, puis essaya de l’ouvrir à la main, mais la porte resta tout autant immobile. Elle allait se retourner pour prévenir Isaac que quelque chose clochait quand un bruit d’alarme se déclencha brusquement. Ils levèrent les yeux au plafond et l’ingénieure plaqua sa main droite devant sa bouche, effarée. C’était le détecteur d’incendie qui s’était enclenché, alors que, pourtant, il n’y avait ni flamme ni fumée.

- Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? demanda Isaac en fronçant les sourcils, plus étonné qu’inquiet.

Elodie allait lui répondre mais un petit signal sonore provenant de l’ordinateur attira son attention. L’écran était devenu complètement noir, à l’exception de quelques caractères qui formaient les mots « Game Over ». Isaac se releva précipitamment, soudain effrayé.

- Isaac, leur système anti-incendie, s’écria Elodie, paniquée. Ça aspire tout l’oxygène des pièces ! Ils vont nous asphyxier !

Isaac écarquilla les yeux, comprenant la gravité de la situation. Il se précipita vers la porte, qui refusait toujours de s’ouvrir et tambourina dessus, vite rejoint par sa sœur adoptive, pour réclamer de l’aide. Comme ils ne voyaient personne, ils se dirigèrent vers la baie vitrée et frappèrent dessus, tentant de la briser, mais sans succès. L’Oxygène commençait effectivement à manquer dans la pièce, puisque le système d’aération avait été activé pour l’en retirer. Ils commençaient tous les deux à suffoquer, leur respiration devenant difficile. Ils avaient une inspiration très courte, alors que leurs expirations devenaient de plus en plus longues et bruyantes. Soudain, ils eurent un relent d’espoir, en entendant derrière la vitre Billy et Naomie leur crier des choses pour les soutenir. Mais chaque seconde de ce calvaire respiratoire était comme une éternité au cours de laquelle ils avaient l’impression de mourir à chaque instant. Isaac semblait de plus en plus ressentir les effets du manque d’air, et des grosses gouttes de sueur coulaient de partout. Ils s’agitaient dans tous les sens, se frappant mutuellement dans la panique, sans pour autant parvenir à briser la vitre qui les séparait de l’oxygène.

Soudain, l’informaticien s’écroula par terre, les yeux clos. En constatant cela, Elodie poussa un cri de désespoir, sentant les larmes couler à ses yeux presque autant que la sueur sur le reste de son corps mis à rude épreuve. Puis, alors qu’elle entendait les cris de Billy de l’autre côté, son corps se raidit soudainement et elle poussa un dernier hurlement.

Au son de ce dernier, la vitre explosa brutalement, coupant au passage les deux militaires au visage et aux mains. Mais trop préoccupés par leurs amis, ceux-ci ignorèrent la douleur et Billy en profita pour se faufiler rapidement à l’intérieur. Mais à peine pénétrait-il qu’il se figea, partagé entre la peur et la surprise.

La vitre n’était pas la seule à avoir été subitement brisée. La table, les chaises, la caméra et l’ordinateur semblaient avoir explosés en centaines de petits morceaux, qui paraissaient danser en l’air tout autour d’Elodie. Toujours debout, celle-ci avait les yeux fermés, comme endormie. Les débris voletaient autour d’elle, telle une étrange aura.

Par terre, Isaac était toujours inconscient. Débarquant de derrière le Major, Naomie réprima un juron en voyant Elodie et préféra s’accroupir pour venir en aide à l’informaticien. Elle lui donna quelques claques pour l’aider à se réveiller, mais dut se résoudre à entamer le bouche-à-bouche.

Billy, quant à lui, une fois la surprise passée, s’avança vers Elodie. A chaque pas qu’il faisait, des fragments étaient rapidement projetés sur lui. La première fois, il s’arrêta, d’autant plus hébété. Mais à nouveau, il se relança. Comme il se rapprochait, la vitesse des morceaux augmentait, tout comme la douleur que leur choc provoquait. Mais pourtant, le militaire continuait, déterminé, les bras devant le visage pour se protéger. Enfin, harcelé par les débris, il parvint à arriver juste en face d’Elodie et la serra dans ses bras.

Aussitôt, les objets retombèrent par terre dans un grand vacarme, au même moment ou Isaac reprenait conscience, au grand soulagement de l’agent Flemming. Elodie, ouvrit elle aussi les yeux, faiblement, apparemment très fatiguée, et adressa un regard interrogateur à Billy, qui lui susurrait des mots rassurants. Puis, subitement, Isaac se releva d’un bond, l’air paniqué.

- Il faut faire évacuer le bâtiment ! s’écria-t-il. C’est tout le réseau du Département qu’ils ont piraté !


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Stephen Shelley venait tout juste de rentrer dans sa chambre d’hôtel quand il sentit son Pokématos vibrer dans sa poche. Il s’assit sur son lit et attrapa l’appareil, reconnaissant la photo de sa femme à l’écran. Sans plus attendre, il décrocha.

- Allô, Doro ? lança-t-il.
- Stephen, tout va bien ? s’écria la voix inquiète de Dorothéa. Rien de cassé, personne n’est blessé ?
- Billy et Naomie ont des coupures superficielles, et Aldebert est en train d’examiner Isaac et Elodie, mais rien de grave, à priori
, répondit l’écrivain avec une voix fatiguée. Il n’y a pas d’autres dégâts, mais comment tu …
- Ça vient de passer à la télévision, les bâtiments ont été évacués en urgence et sont interdits d’accès, mais personne ne sait pourquoi. Les journaux racontent tous des débilités différentes pour expliquer ça, mais qu’est-ce qu’il s’est réellement passé ?
- D’après Isaac, le réseau tout entier du Ministère est corrompu et sous le contrôle d’un ou plusieurs pirates. Et ils ont tenté de les tuer en se servant du système anti-incendie, mais ils s’en sont sortis de justesse, d’où leurs blessures.
- Miséricorde…
chuchota Dorothéa. Et vous avez une piste pour les trouver, au moins ?
- Pas une seule
, soupira Stephen en se laissant tomber le long du lit. L’ordinateur du Ministre a été détruit… Ha, si ! Une adresse mail, mais d’après Isaac, c’est surement une fausse ou une adresse piratée… Catherine Storns, ou Sterns…
- Stearns ?
demanda précipitamment la Sous-Directrice de la Sylphe.

Stephen pris un air abasourdi, manifestant son étonnement pour la rapidité à laquelle ce nom était venu à la bouche de sa femme. Il réfléchit quelques instants, essayant de se rappeler si elle avait raison ou non.

- Peut-être, finit-il par dire, pas très sûr de lui. Pourquoi, tu connais des Stearns pirates informatiques ?
- Patrick Stearns
, répondit-elle. C’était l’un des principaux chercheurs de la Sylphe dans le Projet Porygon.
- Le Pokémon informatique
, s’exclama Stephen en se relevant d’un bond. Mais alors, ce gars a surement les compétences nécessaires pour pirater le Ministère !
- Sans doute,
répondit Dorothéa. Je ne sais pas ce qu’il est devenu après le renvoi de son groupe de recherche.
- Ça n’en reste pas moins une piste prometteuse !
lança l’écrivain avec ardeur. Je vais de ce pas prévenir les autres, merci mon cœur !
- Ho, pendant que tu leurs parles, tu saurais me passer l’agent Fleming ?
- Naomie ?
répéta Stephen, surpris. Qu’est-ce que tu veux lui dire ?
- Un secret entre filles, Stephen.


L’écrivain resta quelques secondes sans bouger, puis se précipita dans la chambre d’Aldebert, où se trouvaient tous les autres membres de l’équipe. Aldebert finissait justement d’ausculter son fils adoptif qui était en train de remettre sa chemise, tandis qu’Elodie s’était presque endormie sur les épaules du Major Campbell. Il leur annonça fièrement avoir trouvé une piste de recherche et présenta son Pokématos à Naomie, assise sur le rebord de la fenêtre, en lui expliquant que c’était sa femme au téléphone. Celle-ci l’attrapa et sortit, un peu gênée.

- Madame Crowfoot ? demanda-t-elle.
- C’est bien moi, Naomie, répondit la voix bienveillante de la vieille dame. Alors, avez-vous parlé avec Mr Florey ?
- Oui, je l’ai convaincu,
répliqua le Lieutenant avec un brin d’excitation dans la voix. Il va en parler aux autres mais, quoiqu’il en soit, il suivra notre plan.
- C’est parfait,
s’exclama Dorothéa. Nous avons peut-être une chance de battre Higgs à son propre jeu, maintenant… D’ailleurs, je pense que j’ai trouvé le mot de passe que nous cherchions.
- Vraiment ?
s’étonna l’Agent Fleming. Mais alors…
- Oui, j’attends encore l’occasion, mais, bientôt, j’aurai les preuves suffisantes pour que s’arrêtent tous les projets du Professeur Higgs
, répondit la vieille dame, tout excitée.
- Soyez prudente, madame…
- Ne t’inquiète pas pour moi, je suis la Sous-Directrice de la Sylphe, il n’y a que si c’est Higgs lui-même qui me prend la main dans le sac que ce serait gênant. Mais je saurai me montrer patiente pour que cela n’arrive pas. Mais allez donc écouter mon mari, votre mission touche à la sureté de l’Etat, ce n’est pas rien non plus. On en reparlera quand tout sera réglé.
- Bien, bonne chance, madame
, répondit Naomie en décrochant.

A plusieurs milliers de kilomètres de là, Dorothéa rangeait elle aussi son Pokématos. Si leur plan se déroulait comme prévu, la chute du Professeur Higgs ne tarderait plus. C’était du moins ce dont elle était persuadée.

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Une rapide enquête permit de localiser Patrick Stearns. Ce dernier avait une maison à son nom, à Bonville. Il était encore très tôt quand la bande arriva dans le petit village en question. Isaac, un peu parano, avait revêtu sa combinaison. Son aventure de la veille lui était restée en travers de la gorge et il n’avait aucun envie de passer à nouveau à deux doigts de la mort. Elodie, elle, avait décidé de rester un peu en retrait, avec les deux vieillards, tandis que les militaires et son frère s’avançaient devant la maison du suspect. Sans attendre, Billy frappa à la porte. Ils restèrent un instant silencieux, attendant qu’on leur ouvre. Comme personne ne venait, Naomie frappa à nouveau, tandis que le Major tentait de voir par la fenêtre s’il apercevait quelque chose.

- Ça a l’air vide, maugréa-t-il.
- Il est peut-être absent ? proposa Isaac depuis sa combinaison.
- C’est l’occasion alors ! s’écria Billy qui, sans laisser le temps à Naomie de protester, défonça la porte d’entrée.
- Major ! s’écria-t-elle, un peu trop tard.
- Suivez-moi, vous deux, lança-t-il sans y prêter attention.

Elodie et Aldebert les regardèrent s’engouffrer dans la maison avec appréhension alors que l’écrivain était en train de montrer son badge de la Police Internationale à une dame paniquée, persuadée d’assister à un cambriolage. Puis, soudain, un bruit d’alarme strident, encore plus fort que celui de l’alarme incendie de la veille, siffla à leurs oreilles.

A l’intérieur, Billy et Naomie avaient tous les deux plaqué leurs mains sur leurs deux oreilles, se recroquevillant plus par réflexe que pour soulager leurs tympans. La combinaison d’Isaac avait été conçue pour le protéger des sons trop puissants, mais il devait faire face à un autre type de menace. A peine avaient-ils posé un pied dans le salon que d’étranges bras mécaniques avaient jailli des murs, entre les armoires et les autres meubles, agitant des pinces de métal ou d’autres types d’armes tranchantes d’un air menaçant. Une balise au plafond était devenue rouge tandis que trois drones équipés de caméra s’étaient envolés et leurs tournaient autour.

- Identifiez-vous ! s’écria une voix de petite fille alors que l’alarme se coupait rapidement.
- Major Campbell ! cria ce dernier en faisant une grimace, l’air pas très rassuré de se voir menacé par cet étrange dispositif.
- Billy Campbell, Naomie Fleming, identités confirmées ! s’exclama la voix, surprenant tout le monde, le Lieutenant n’ayant pas eu le temps de donner son nom comme son supérieur. Erreur d’identification du troisième individu… Visage non-humain… analyse en cours…
- Je suis Isaac Holley
, lança l’informaticien en retirant son casque prudemment, plaçant sa main devant lui comme dans un signe d’apaisement.
- Isaac, qu’est-ce que tu … commença le Major.
- Confirmation ! l’interrompit la voix de fillette. Analyse en cours… Probabilité de danger : 74%. Solution envisagée …
- Stop !
s’écria soudain une autre voix, d’homme cette fois, derrière eux. Arrête ça !

Les bras en métal qui menaçaient les intrus se rétractèrent et disparurent dans de petites trappes et deux drones sur trois se posèrent au sol. Les militaires et Isaac se retournèrent et virent un homme d’une cinquantaine d’années, en peignoir, les cheveux bruns encore plein de mousse, qui haletait. La scène aurait pu être drôle si elle n’avait pas été précédée d’un accueil si peu chaleureux.

- Pardonnez-la, elle a tendance à … s’emporter quelque peu, de temps en temps…
- Elle ?
répéta Naomie, perplexe.
- Vous êtes bien Mr Stearns ? demanda Isaac, droit au but.
- En chair et en os. Vous êtes de l’armée, de ce que j’ai cru comprendre ?
- De la Police Internationale,
confirma Billy, un peu gêné. Nous aurions aimé vous poser quelques questions…
- Installez-vous dans le fauteuil, dans ce cas, dit-il en leur montrant ses canapés. J’arrive dans une minute, je vais juste me rhabiller. Tu veux bien leur servir quelque chose à boire ?
- Oui papa
, répondit la voix de fillette alors que le dernier drone encore en l’air se dirigeait vers la cuisine.

A ces mots, leurs trois regards se croisèrent. Avaient-ils bien entendu ?

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Pendant ce temps, à Féli-Cité, le Colonel Cornell recevait enfin le rapport d’une équipe de militaire, envoyée sur place pour l’assister à lutter contre la menace terroriste qui pesait contre l’Etat de Sinnoh. S’il ne s’agissait pas de l’Etat auquel il était affilié, le Colonel avait de suite été choisi pour s’occuper de l’affaire, jugée critique par la Table Ronde, puisque Carlsson avait été mis hors circuit. Aussi Marcus comptait-il bien arrêter les individus responsables de cette supercherie. Pour lui prêter main forte, on lui avait envoyé le Colonel Hesse. S’ils partageaient le même grade, Hesse n’était là que pour prêter main forte, le statut de Ministre de Marcus l’emportant sur le grade militaire dans cette affaire.

Aussi Hesse s’était-il introduit dans le bâtiment, avec pour objectif d’y couper le générateur d’urgence qui se trouvait à la cave. En effet, s’ils avaient pu couper l’électricité du bâtiment à distance, celui-ci était trop bien équipé et le courant était vite revenu. Or, selon Isaac, il était dangereux de s’y introduire avec les appareils en état de marche, car ceux-ci risquaient à tout moment de s’en prendre aux humains et Pokémon comme ils l’avaient fait pour lui, Elodie et le Ministre Carlsson.

En le voyant revenir, le Ministre se précipita vers son collègue. Son équipe avait l’air d’être au complet, et ils n’avaient aucune blessure apparente. Mais Hesse affichait un air maussade, et tenait en main une simple feuille de papier, qu’il tendit à Marcus.

- C’est sorti d’une imprimante alors qu’on passait devant, lança-t-il. Un message des pirates.
- Et qu’est-ce que ça dit ?
demanda le Ministre en attrapant la feuille qu’il lui tendait.
- Tu vas pas aimer… soupira-t-il.

Et il avait raison. Le pirate, quel qu’il soit, réclamait une somme faramineuse en échange de la libération du bâtiment de son virus. Mais ce n’était pas tout. Il demandait aussi que la même somme soit disposée dans pas moins 16 valises. Celles-ci devraient ensuite être cachées à différents endroits de l’Etat de Sinnoh, et il n’en récupérerait qu’une seule. Ce qui faisait, en somme, 16 endroits à surveiller pour avoir une chance de coincer les terroristes.

- C’est surtout la Table Ronde qui ne va pas aimer… grommela Cornell en se retenant de déchirer la feuille.

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Lorsque Patrick Stearns revint, cette fois vêtu d’une chemise bleue et, surtout, d’un pantalon, il fut surpris de voir trois personnes supplémentaires. Aldebert, Stephen et Elodie les avaient rejoints après que Billy leur ait fait signe d’entrer. Cependant, le salon n’était pas adapté à autant d’invités, et les six personnes s’étaient entassées, serrées comme des Froussardine, dans l’unique fauteuil de leur hôte. Le drone était quant à lui revenu, portant maladroitement un plateau avec trois verres d’eau plate. Il avait bien failli les renverser en les tendant aux deux militaires et à Isaac, car il n’était doté que d’une seule pince mécanique assez malhabile. Puis il s’était posé par terre, ne se souciant pas des trois invités supplémentaires.

- Vous êtes du même groupe ? demanda Patrick Stearns, un peu surpris, en s’installant sur une chaise en osier.
- C’est exact, répondit Billy avant qu’Aldebert n’ait le temps d’ouvrir la bouche. Mr Shelley, Professeur Caul et Mademoiselle Ross. Nous enquêtons sur une affaire de piratage informatique.
- Je ne fais pas dans le piratage
, répondit l’homme en faisant une grimace. Je trouve cela dégradant et honteux de chercher des moyens d’exploiter ou d’effacer ce que d’autres ont conçu.
- Peut-être
, répliqua le Major en hochant la tête. Cependant, l’adresse mail utilisée pour entamer le piratage sur lequel nous enquêtons semble liée à vous d’une certaine manière.
- Vraiment ?
s’étonna Stearns, l’air un peu amusé. Votre pirate opère par mail ? Mais qui est l’idiot qui est tombé dans un piège si grotesque ?
- Le Ministre Victor Carlsson, monsieur Stearns
, lança Stephen d’un ton dramatique.

Le sourire de Patrick s’effaça soudainement. Son regard s’arrêtait sur le visage de chacun des membres de l’équipe, comme s’il demandait confirmation de ce qu’il venait d’entendre. Puis il déglutit et s’appuya sur le dossier de sa chaise, comme s’il ne se rendait compte que maintenant à quel point l’affaire était grave.

- Je n’ai rien à voir avec ça, finit-il par dire d’un ton sec. Je n’ai aucune raison de m’en prendre au Ministère, ni à l’Etat. Vous dites que mon adresse mail est impliquée ?
- Peut-être pas la vôtre,
répondit Isaac en essayant de se dégager entre Aldebert et Elodie pour s’avancer. Le nom de famille concorde, c’est tout, mais la coïncidence reste assez grande, puisque vous êtes un expert en informatique.
- Le nom de famille ?
répéta son interlocuteur. Un autre Stearns ? Hum…
- CuteKateStearns
, lança Elodie. Ça vous dit quelque ch…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase que l’homme s’était subitement relevé, fixant Elodie avec des yeux écarquillés, comme si elle venait tout juste de l’insulter avec des mots particulièrement grossiers. Le drone, derrière eux, s’était quant à lui envolé lui aussi, mais restait en suspension en l’air, comme attendant des ordres. Le mouvement de Stearns avait été si rapide qu’Aldebert avait sursauté, faisant se renverser le verre d’eau que tenait Isaac. Elodie, elle, déglutit, incapable de quitter des yeux le regard de l’informaticien. Les deux militaires et Stephen, eux, s’étaient mis en position pour se relever, la main sur le fauteuil, si la situation venait à dégénérer.

- Vous avez bien dit « Kate » ? demanda-t-il faiblement, d’un ton plus triste qu’en colère.
- C’est ça, répondit Elodie en rougissant. Vous… Vous connaissez alors ? Parce que les dossiers de l’Etat ne font mention d’aucune Kate Stearns …
- Parce que les dossiers de l’Etat sont à jour, je suppose
, répondit l’homme en se laissant lourdement retomber sur sa chaise, l’air perturbé, la main sur le front.

S’en suivit un long silence, seulement rompu par le bruit léger du drone. Le regard d’Aldebert passait de ce dernier à son propriétaire, ouvrant la bouche de plus en plus grande, comme s’il comprenait quelque chose. Les autres, par contre, ne semblaient pas encore avoir saisi ce qu’il se passait et attendaient patiemment que Stearns reprenne la parole.

- Mr Stearns, dit lentement Aldebert, attirant les regards vers lui. Arrêtez-moi si je me trompe, mais … est-ce que, par hasard, Kate était votre… votre fille ?
- C’est ça
, répondit l’homme, la mine déconfite en regardant le sol. Kate est morte d’une maladie inconnue. Elle avait à peine 9 ans…
- J’en suis désolé
, dit Aldebert d’un air empathique. Vous savez, moi aussi j’ai deux enfants auxquels je tiens beaucoup. Je ne peux m’imaginer la douleur que c’est, de perdre un être cher…

A sa gauche, Isaac et Elodie détournèrent la tête, l’air un peu gêné. Ils n’étaient pas les enfants biologiques d’Aldebert et tous deux gardaient de bons souvenirs de leurs vrais parents. Malgré tout, les sentiments du vieux professeur étaient réciproques, même s’ils ne les lui disaient pas souvent…

- Vous savez, il y a des années de ça, j’ai connu un scientifique brillant, lança Aldebert d’un air pensif. Enfin, connu, nous ne nous sommes jamais vraiment rencontrés… Le Professeur Fudji, vous connaissez peut-être ? Non ? C’est vrai que ça date… Mais quoiqu’il en soit, comme vous, Fudji a perdu sa fille. Rongé par le chagrin, il a mis en pratique toutes ses compétences pour créer un clone de la petite Amber. A l’époque, j’étais complètement opposé à un tel projet, mais avec le recul et l’expérience de la vie, je pense que je suis devenu bien plus indulgent sur le sujet… Tout ça pour dire que je comprends ce que vous avez fait…

Les regards de tout le monde passaient d’Aldebert à Patrick Stearns, puis bientôt au drone qui volaient derrière eux. Seul Billy semblait ne toujours pas comprendre de quoi il était question, et le manifestait avec une horrible grimace.

- Mais enfin, de quoi est-ce que vous parlez ? demanda enfin le Major.
- J’ai créé une intelligence artificielle sur le modèle de ma fille défunte, répondit sombrement Stearns. J’ai travaillé plus d’une année entière, m’y consacrant nuits et jours… Je ne parlais plus à ma femme, j’ai détourné des fonds de ma société pour financer mes recherches… Mais j’y suis parvenu. Kate, ou plutôt une partie d’elle, vit dans ma maison, à travers mes ordinateurs et mes drones.

Billy ouvrit grand la bouche, mais aucun son n’en sortit. Même s’ils s’en étaient doutés, les autres eurent un frisson aux mots de l’informaticien. Stephen, lui, fixait plutôt Aldebert avec un regard pétillant.

- C’est donc possible, murmura l’écrivain.
- Et ainsi, on se sert du nom de ma fille pour répandre des virus ? demanda Stearns, en se relevant à nouveau, l’air un peu fâché cette fois. Je peux vous aider à coincer cet enfoiré ?
- Attendez, malgré tout le respect que nous vous devons, nous n’avons hélas pas de preuve que n’êtes pas impliqué
, lança Naomie, un peu gênée.
- Vous croyez que je serai assez bête pour braquer les projecteurs sur Kate, alors que je garde son existence secrète depuis tout ce temps ? répondit sèchement Stearns. De plus, celle-ci est pourvue des meilleurs anti-virus et elle peut elle-même lutter contre ces derniers de l’intérieur, et même traquer le pirate. Nous pouvons vous aider.
- C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’un simple virus
, répondit Isaac en joignant les mains d’un air sérieux. Le pirate s’est infiltré dans tout le réseau du bâtiment, et semble être capable de prendre possession de tout appareil électrique ou connecté…
- Porygon-Z
, lança Stearns en soupirant.
- Pardon ? s’étonna Isaac.
- Avant que nos fonds ne soient bloqués par la Sylphe, nous travaillions sur le Projet Porygon, pour créer des mises à jour du Pokémon, lança-t-il. Mais je n’étais pas le seul à détourner des fonds… Ce vieux lascar de Pluton faisait de même, mais pour créer une version pirate de Porygon.
- Pluton ?
répéta Stephen. C’est vraiment son nom ?
- Je ne pense pas, mais il n’aime pas qu’on l’appelle autrement. J’ai appris par la suite qu’il avait eu des liens avec des mouvements terroristes… Mais ce qu’il cherchait à faire avec Porygon, ou plutôt sa version, Porygon-Z, ressemble beaucoup à ce que vous me racontez… Je sais qu’il travaillait sur Motisma, pour comprendre comment ils prennent le contrôle d’appareils ménagers divers…
- Voilà qui parait bien plus pertinent
, lança Billy. Je vais voir si on peut le trouver quelque part…
- Je peux venir avec vous ?
demanda Stearns, insistant. Kate est peut-être capable de réparer les dégâts au Ministère… Et de vous aider à le coincer…
- Bon…
hésita le Major. C’est plus prudent de vous avoir à l’œil pour le moment, j’imagine… Bien, venez.

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Le Colonel Cornell était sur les nerfs. Il attendait les résultats de l’opération en cours qui visait à remettre la valise remplie de billets au pirate, tout en parvenant à localiser ce dernier. Trouver l’argent n’avait pas été simple, le Ministre des Finances s’étant montré très réticent. La Table Ronde avait d’ailleurs dû intervenir pour lui forcer la main. Mais le Colonel avait aussi beaucoup peiné à trouver tous les hommes nécessaires. En temps normal, il n’aurait eu besoin que d’une poignée de militaires ou de policiers, mais il avait dû réquisitionner pas moins de 80 personnes afin de surveiller les seize lieux mentionnés par le pirate. Il était toujours à Féli-Cité, dans un hangar qu’ils avaient transformé à la va-vite en QG de remplacement, en compagnie d’Aldebert, Stephen et Elodie. Les deux vieux parlaient entre eux dans leur coin tandis qu’Elodie aidait le Colonel à prendre des nouvelles régulières de chaque équipe. Naomie et Billy avaient été envoyés aider les troupes du Colonel Hesse sur place, tandis qu’Isaac était reparti avec Mr Stearns dans les bâtiments corrompus.

Les choses tournaient en rond depuis déjà plus d’une heure. Le Colonel était à cran, avec une pression sans précédent sur les épaules. Si le pirate leur échappait, il aurait toute la Table Ronde sur le dos. Leurs réactions quant aux dernières nouvelles de l’affaire ne laissaient rien présager de bon.

- Equipe numéro 4, toujours rien ? demandait-il pour la vingtième fois.
- Négatif, répondait le militaire ou l’agent chargé de la communication.
- Je vous recontacte. Equipe numéro 5 ?

Et ainsi de suite. Elodie, elle, paraissait plutôt s’ennuyer à mourir. Elle était chargée de la communication avec la ville de Joliberge et Feli-cité, qui restaient relativement proches. C’était dans la première que se trouvait le Major, tandis que la seconde était sous la surveillance du Colonel Hesse. Mais il n’y avait toujours rien de spécial et, pour ne pas tomber endormie, l’ingénieure lançait parfois une petite plaisanterie, et le Major enchainait.

- Hey, Billy, tu sais quel Pokémon est le moins performant ? Pyroli, parce qu’il…
- Mademoiselle Ross, je vous prierai de reprendre votre travail de manière sérieuse
, lança le Colonel Hesse depuis son appareil. RàS de notre côté…
- Oups !
s’écria-t-elle, toute rouge. Je suis désolée, Colonel, je …

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’elle fut interrompue par un juron du Ministre.

- Comment ça, la valise n’est plus là ? s’écria-t-il en colère.
- Je vous jure, Mr Cornell, on a rien vu venir… balbutia un policier au téléphone. On s’est éloignés pour régler un incident avec une tondeuse à gazon et…
- Une tondeuse à gazon ?
répéta Cornell, hargneux. Vous êtes des policiers, pas des jardiniers !
- Mais Monsieur, des gens sont venus se plaindre parce que cet appareil fonçait sur les passants…
- Quand bien même, vous étiez en mission, bande d’abrutis !
répliqua Cornell en raccrochant avant de lancer son Pokématos par terre.

Il fallut quelques instants au Colonel Cornell pour se calmer. Il était très en colère d’avoir perdu la seule piste qui lui semblait pertinente. Maintenant, il allait devoir ratiboiser l’entièreté de la ville de Charbourg, en espérant que le pirate s’y trouve encore. Il était en train de rappeler les autres équipes pour les prévenir qu’ils pouvaient récupérer leur valise et revenir quand Isaac et Stearns arrivèrent.

- Ha, Holley, dites-moi que vous avez une bonne nouvelle à m’annoncer… lança-t-il en se mordant la lèvre.
- Le réseau de Ministère est bien infecté par une forme inconnue de Porygon, lança Isaac.
- Et vous avez réussi à nous en débarrasser ? demanda le Ministre, appréhendant la réponse.
- Il faudrait agir depuis la source du mal elle-même pour cela, lança Stearns. Kate est capable de le freiner, mais pas de l’éliminer. Par contre, je confirme qu’il s’agit bien de l’œuvre de Pluton. Du moins ça y ressemble beaucoup.
- Sauf que le susnommé Pluton est un fugitif depuis le démantèlement de la Team Galaxie
, grommela Cornell. Et ce salopard est parvenu à se procurer la rançon sans se faire repérer.
- Où était-ce ?
demanda la voix du drone.
- Heu… à Charbourg… répondit le Colonel visiblement surpris de la prise de parole de l’appareil.
- J’ai peut-être une solution, lança la voix de fillette.

Posté à 23h43 le 24/04/18

L’an 59 après Dieu, l’année de l’Utopie (2/2)



Dorothéa Crowfoot était assise à son bureau, triant quelques dossiers. Elle ne cessait de fixer l’horloge du coin de l’œil. Lorsqu’enfin celle-ci indique 16h30, elle se releva, un peu péniblement, prête à passer à l’action. Elle sentait son cœur battre la chamade dans sa poitrine comme jamais auparavant. L’appréhension et l’excitation étaient telles qu’elle ne se souvenait plus d’avoir été dans un tel état depuis le jour de son mariage avec Stephen.

C’était maintenant ou jamais qu’elle devait agir. L’emploi du temps d’Higgs indiquait qu’à cette heure, il débutait une réunion importante en privé avec le Ministre de l’Urbanisme. Il ne serait donc pas là pour la prendre sur le fait, et, étant elle-même Sous-directrice, sa présence n’éveillerait aucun soupçon.

Elle se dirigea donc vers le septième étage, décidant d’emprunter les escaliers malgré sa hanche qui la faisait souffrir, afin de ne pas être trahie par les caméras des ascenseurs. Elle regretta vite, cependant, et arriva essoufflée à destination. Gravir les escaliers n’était plus de son âge. Mais elle restait déterminée. Avançant d’un air décidé, elle déboulonna dans le couloir, sans accorder le moindre regard aux autres employés. Enfin elle arriva à destination.

L’ordinateur central de la Sylphe Sarl était extrêmement protégé et son accès y était particulièrement règlementé. C’était là que transitaient toutes les données de l’entreprise, et seules quelques personnes haut placées pouvaient y accéder. Dorothéa faisait justement partie de ceux-là, mais elle ne comptait pas se servir de son identifiant cette fois-ci. Car en l’utilisant, c’était ses propres dossiers auquel elle aurait accès. Or, c’était de ceux du Professeur Higgs qu’elle avait besoin.

Et justement, presque par hasard, juste avant une réunion dans une grande salle, elle avait déniché une feuille de papier griffonnée sur laquelle elle avait trouvé tous les identifiants du Professeur Higgs, écrits à la main par ce dernier. Comme elle était encore seule, elle s’était empressée de faire une photo, mais avait fait semblant de rien une fois que les autres avaient commencé à arriver. Puis elle en avait testé quelques-uns, constatant qu’ils fonctionnaient bel et bien.

Cependant, malgré l’accès à quelques données supplémentaires, elle n’avait pas encore eu le nécessaire. Ce qu’elle visait, c’était tous les dossiers secrets du Professeur Higgs, et elle comptait bien les récupérer en accédant à ses fichiers depuis l’ordinateur central. Action qu’elle ne pouvait réaliser qu’en s’identifiant comme le Professeur Higgs lui-même.

Elle observa la grande porte blindée et soupira. Elle touchait enfin au but. Plus que quelques minutes, et elle aurait de quoi faire tomber Higgs auprès de la Table Ronde et de la Justice. Elle pourrait alors l’empêcher de mettre à bien tous ses plans. C’était maintenant que l’avenir du monde se jouait.

Elle approcha d’un écran qui lui demanda de s’identifier. Evidemment, elle y inscrivit le mot de passe, long et compliqué, du Professeur Higgs au lieu du sien. La porte s’ouvrit immédiatement et un petit message de bienvenue s’inscrivit sur l’écran. Sans attendre, Dorothéa s’engouffra, regardant néanmoins derrière elle, pour être sûre que personne ne la suivait.

La salle dans laquelle elle se trouvait était, d’ordinaire, protégée par des faisceaux lumineux dangereux, capables de brûler toute chaire vivante qui y serait exposée. Mais, comme elle s’était précédemment identifiée, ceux-ci s’étaient coupés. Il n’y avait qu’une nouvelle porte à franchir avant d’accéder à l’ordinateur central, en s’identifiant à nouveau, avec un mot de passe différent.

Sûre d’elle, Dorothéa tapota le mot de passe qu’elle lisait sur sa photo. Mais arrivé à son terme, un message lui indiqua un accès refusé. Elle déglutit, mais se dit qu’elle avait peut-être dû faire une simple erreur en indiquant les différents caractères et réessaya. Comme c’était encore un échec, elle se mordit la lèvre et tenta de nouveau, en changeant un caractère qu’elle aurait pu confondre avec un autre. Puis, voyant que cela ne fonctionnait toujours pas, elle commença à paniquer tandis qu’elle réessayait, encore et encore.

- Je peux peut-être t’aider, Dorothéa ?

La Sous-directrice se figea. Son cœur venait de rater un battement, elle avait bien cru qu’elle allait avoir une crise cardiaque. Son index était toujours appuyé sur l’écran, et elle sentait de grosses gouttes de sueur perler à son front. Puis, finalement, elle soupira et se retourna, pour faire face au Professeur Higgs.

- Ha, c’est toi, lança-t-elle d’un ton faussement étonné. Tu n’avais pas un rendez-vous important ?
- Je l’ai décalé
, répondit Higgs, son Noctunoir dans le dos. Tu as un problème ?
- Ho, heu… rien…,
lança Dorothéa tentant tant bien que mal à cacher son embarras. Je peine un peu avec mon… mon mot de passe…
- C’est peut-être l’âge
, dit Higgs en relevant les sourcils. Nous nous faisons vieux tous les deux…
- Oui, peut-être…
- D’ailleurs,
s’exclama Higgs en souriant, ça me rappelle que je voulais te parler au sujet de la retraite.

Le visage de Dorothéa devint soudain blanc comme un linge tandis qu’elle écarquillait les yeux.

- Tu es peut-être plus jeune que moi, mais tu as beaucoup donné pour la Sylphe, et tu as bien dépassé l’âge légal depuis longtemps, continua le Professeur. Et puis, il y a tes problèmes de santé… Je pense qu’il serait bon pour toi d’arrêter, maintenant.
- Je refuse
, lança sèchement Dorothéa. C’est en travaillant que je me maintiens en vie. Vie que j’ai consacrée pour notre entreprise.
- Et pour tout cela, je te remercie, ma très chère Dorothéa
, répondit Higgs en fronçant les sourcils tandis que son sourire s’élargissait. Mais c’est trop tard pour refuser. J’ai déjà rempli les papiers. Tu ne fais plus partie de la Sylphe SARL.

Dorothéa déglutit. Elle sentait ses jambes trembler et se demandait comment elle parvenait à toujours se maintenir debout. Le choc de son renvoi était très lourd pour ses épaules. Incapable de prononcer le moindre mot, elle s’avança, lentement, pour repartir d’où elle venait, fixant le sol. Higgs s’écarta pour la laisser passer, la regardant presque curieusement, sans rien dire. Soudain, elle s’arrêta et fit volte-face, le visage déformé par la colère.

- Tu savais que je viendrais ici, lança-t-elle, furieuse. Les mots de passe… c’était un piège ?!
- Je ne vois pas de quoi tu parles
, répondit Higgs, dont le sourire satisfait disait pourtant le contraire. Ho, d’ailleurs, avant que tu ne partes, ma très chère amie, en reconnaissance de tout ce que nous avons vécu, j’aimerai te rassurer sur un point. A toi, il n’arrivera rien.

Le corps de Dorothéa Crowfoot tremblait encore, mais cette fois plus par haine que par abattement. Furieuse, elle se détourna et avança dans le couloir pour rejoindre l’ascenseur et sortir des bureaux de la Sylphe SARL, ignorant à nouveau les employés qu’elle croisait. Sa jambe lui faisait très mal, mais elle n’en avait que faire en cet instant. Elle se sentait à la fois battue et trahie. Jamais la défaite n’avait eu gout si amer. Une fois seule dans l’ascenseur qui la ramenait à l’entrée, elle frappa de colère le mur de la cabine et éclata en sanglot.

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En ouvrant la valise, l’homme qui s’était donné le nom de Pluton ricana bruyamment. Le dos vouté, le vieil informaticien et ancien scientifique de l’organisation terroriste Team Galaxie était aux anges. Il avait rarement vu autant d’argent d’un seul coup ! Il avait largement de quoi prendre sa retraite et se retirer sur une ile paradisiaque de l’Archipel d’Alola pour ses vieux jours. Pourtant, ce n’était pas encore dans ses projets que de s’arrêter. Son opération avait été un tel succès qu’il pensait au contraire recommencer, en changeant de Ministère. Il ferait mine de retirer son emprise sur la Justice, mais n’en enlèverait pas pour autant Porygon-Z, puis il s’attaquerait à l’Education, à la Gestion, voir aux Finances. Et puisque l’Etat de Sinnoh avait déjà fait sortir 16 fois la somme demandée de leurs caisses, il n’aurait qu’à réclamer la même chose !

A ses pieds, un ventilateur ronronnait à côté d’une tondeuse à gazon. Ses Motisma avaient été parfaits. Alors que l’un offrait une distraction aux forces de l’ordre, l’autre s’emparait discrètement de leur cible. Et comme Pluton l’avait prévu, ils n’avaient pas assez d’hommes que pour assurer une surveillance suffisante. Et puis, quand bien même les Motisma auraient échoué, lui, Pluton, était resté au chaud dans sa cachette et n’aurait pas eu d’ennuis.

Il referma la valise dans un bruit sourd, un sourire narquois aux lèvres. Il devait maintenant remplir sa part du marché et libérer le réseau de la Justice, ou du moins faire semblant. Puis, après cela, il s’attaquerait aux autres Ministères. Il était hilare en repensant à ces stupides membres de la Police Internationale qu’il avait vus mourir depuis une caméra après qu’il ait déclenché le système d’évacuation d’O2 là où ils se trouvaient. Il n’avait hélas pas pu assister à toute la scène, puisque l’image s’était brutalement interrompue. Mais après un tel succès, s’ils s’en étaient sortis, ceux-ci devaient regretter amèrement de l’avoir sous-estimé.

Il arriva devant son grand ordinateur, composé d’une dizaine d’écrans. La plupart d’entre eux n’étaient là que pour assurer la surveillance du dehors, afin d’enclencher un système de sécurité et lui permettre d’abandonner sa cachette si l’Armée venait, par hasard, à fouiner dans le coin. Puis il y avait le grand écran central, qui lui permettait de contrôler Porygon-Z et d’avertir les innombrables Motisma qu’il avait pris la peine d’élever et de cacher dans les bâtiments. Outre tout ce dispositif nécessaire à son travail, la pièce qu’occupait Pluton était quasiment vide. Il n’y avait que quelques appareils ménagers qu’il avait trafiqués pour permettre aux Motisma d’en prendre possession plus efficacement, ainsi qu’une machine de son cru, composée d’un grand cylindre à l’accès fermé et de plusieurs petits boitiers, le tout relié par des câbles à son ordinateur.

Il était en train de pianoter sur son clavier pour baisser l’influence de Porygon-Z quand, soudain, une alarme se déclencha. Pluton leva les yeux et s’étonna de voir, à une de ses caméras, ses Motisma se diriger vers la cage où ceux-ci recevaient leur nourriture quotidienne. Habitués à ce bruit qui était synonyme de repas, les Pokémon ne se posèrent pas de question et affluèrent rapidement. Puis, quand ils furent tous là, mis à part les deux qui se trouvaient à ses pieds, la cage se referma et le champ électrique s’actionna tout autour. Pluton poussa un juron et se leva rapidement de sa chaise, faisant une grimace. Quasiment tous ses Pokémon étaient désormais piégés !

Il eut d’abord un mouvement de recul avant de se rapprocher, ajustant ses lunettes. La cage, il l’avait lui-même conçue, afin de déplacer tous ces Pokémon. L’alarme, elle était habituelle, puisqu’il fallait bien les prévenir quand c’était l’heure pour eux de manger. Mais tout cela, normalement, c’était lui qui les déclenchait. Or, il n’avait rien fait de tout cela. Il se rassit à son siège et entama alors d’annuler l’activation de sa cage. Sans succès.

Son visage se crispait tout en grognant de rage. Quelqu’un se croyait plus malin que lui en le prenant à son propre jeu ! Mais il avait un atout de taille. Porygon-Z n’était pas qu’un simple virus perfectionné. Il pouvait à son tour traquer l’autre pirate qui osait s’en prendre à lui. Il fallait juste le déloger du Ministère afin de concentrer tout son potentiel sur cette unique tâche. Il n’avait jamais pianoté si vite sur son clavier et commençait à regagner un sourire confiant quand, soudain, il entendit du bruit à la porte du fond.

Il se figea, croyant d’abord halluciner. Puis il entendit un nouveau bruit sourd sur la porte blindée, comme si quelque chose frappait fort dessus pour la défoncer. Il se retourna, paniqué, et regarda à ses caméras. Il n’y avait absolument rien d’autre que le décor vide de l’entrepôt sur celles-ci. Même la pièce d’où venait le bruit était censée être vide à les croire. Et pourtant, le bruit persistait et se faisait de plus en plus violent.

Soudain, la porte s’ouvrit à la volée, dégageant un nuage de poussière avant de pendre lamentablement à ses gonds. Puis, rapidement, sortant du nuage, plusieurs militaires et Pokémon s’engouffrèrent dans la salle. Les deux Motisma poussèrent une plainte de mécontentement et s’interposèrent en faisant vrombir leurs moteurs. Mais ils ne feraient pas le poids longtemps.

Serrant les poings, Pluton laissa les deux Motisma se débrouiller sans lui. Il savait qu’à deux, ils ne résisteraient pas aux militaires, mais tous leurs congénères étaient piégés dans une autre pièce. Il avait besoin de l’aide de Porygon-Z plus que jamais. Mais pas à travers l’ordinateur, cette fois. Il allait devoir lui demander de se matérialiser.

Les Motisma luttèrent un instant, mais vainement. Ils étaient en sous-nombre, et les Pokémon des militaires étaient bien trop puissants. Le Charkoss du Colonel Hesse ne fit qu’une bouchée du Motisma infiltré dans le ventilateur, tandis qu’Arbok et Ninjask, les Pokémon de Billy et Naomie, mettaient Ko la tondeuse à gazon. Puis le Machoppeur et le Chimpenfeu de deux autres lieutenants se jetèrent sur Pluton.

Mais alors qu’ils plaquaient au sol l’homme, celui-ci éclata d’un rire gras. Il continua même lorsque le propriétaire du Chimpenfeu lui mettait violemment les menottes et que le Colonel récupérait la valise pleine d’argent.

- Vous êtes en état d’arrestation, pour terrorisme, tentative de meurtre, et tout ce qui va avec, lança-t-il en lui adressant un regard rude. Vous feriez mieux d’arrêter de rire.
- Vous ne croyez quand même pas que des idiots comme vous peuvent rivaliser avec mon génie ?
répliqua Pluton alors que Billy le forçait à se relever.

Le Colonel Hesse fronça les sourcils. Pris d’un doute, il regarda les écrans du terroriste. Sur le plus grand de ceux-ci, une barre de chargement était en train de se remplir. Elle en était déjà à 87%. Et une étrange machine sur le côté s’était mise à trembler tout en émettant une fumée verdâtre.

- Une fois matérialisé, vous allez voir de quel bois se chauffe ma plus belle création ! clama Pluton avec assurance. Mon chef d’œuvre ! Et même seul contre vous tous, il n’aura aucun souci à vous éliminer ! Il est aussi performant virtuellement que physiquement !
- Reculez-vous !
ordonna Hesse. Que tout le monde se place en position pour l’accueillir dignement !

Alors que la barre de chargement finissait d’atteindre les 100%, les Pokémon se plaçaient en première ligne tandis que les hommes se tenaient derrière eux, Billy et un autre maintenant toujours Pluton pour l’empêcher de tenter de fuir. Naomie déglutit en voyant la barre atteindre son terme. La créature qu’ils s’apprêtaient à affronter était celle qui avait pris en otage tout le Ministère. Elle avait déjà entendu parler des Porygon présentés par la Sylphe comme étant des Pokémon capables de s’adapter facilement et de résister à des conditions extrêmes. Alors, forcément, cet adversaire ne laissait rien présager de bon.

Puis, enfin, le cylindre s’ouvrit, laissant s’échapper encore plus de fumée verdâtre, qui s’envola rapidement. Puis la créature qui se trouvait à l’intérieur s’extirpa de là, lentement, se tenant sur une seule sorte de jambe qui flottait à quelques centimètres de sol. Le visage semblait être secoué de tremblements incontrôlables dans tous les sens tandis qu’il poussait un bruit strident, semblable à une plainte. Il faisait à peine quelques centimètres dehors que les Pokémon des militaires se préparaient à s’élancer sur lui. Mais c’était inutile. Porygon-Z s’étala de lui-même, pitoyablement, par terre, sa tête toujours prise de convulsions. Elle resta un instant ainsi, avant de pousser une dernière plainte et de s’immobiliser, au sol.
Tous les militaires regardaient la scène avec étonnement, ne comprenant pas ce qu’il s’était passé. Pluton, lui, semblait effaré et affichait une mine déconfite. Finalement, après quelques secondes de silence, le Colonel Hesse et son Charkoss s’approchèrent. Il posa la main sur le Pokémon et poussa un soupire.

- Cette chose n’est pas vivante, lança-t-il. Ou en tout cas, elle ne l’est pas restée longtemps.

Puis, sans plus attendre, les hommes du Colonel Hesse embarquèrent Pluton tandis que le visage neutre d’une petite fille aux cheveux blonds bouclés apparaissait sur les écrans de Pluton. Le vieil informaticien, en la voyant, eut un petit ricanement, reconnaissant la fille de son ancien collaborateur. Il comprenait mieux son échec. Puis, sans rien ajouter, il se laissa conduire par l’Armée, sans résistance. C’était bien inutile.

<hr>

Le Colonel Cornell s’était empressé d’annoncer la bonne nouvelle à la Table Ronde. Celle-ci s’était dite soulagée et impressionnée par les efforts du Ministre, mais aussi de la Police et de l’Armée, dont la collaboration avait été fructueuse. Cependant, Marcus Cornell s’était bien gardé de parler aux Premiers de l’implication de Patrick Stearns. Celui-ci aurait pourtant été en droit de réclamer une belle récompense pour son aide précieuse, mais c’était lui qui avait demandé de ne pas être plus mêlé à cette histoire.

Pourtant, c’était bien lui qui avait rendu la capture possible. Ou plutôt Kate, sa fille artificielle. Si elle avait été créée sur base des souvenirs d’une enfant de 9 ans, elle avait néanmoins appris beaucoup de chose par elle-même, et notamment à exploiter sa condition de programme informatique. C’était sans souci qu’elle avait récupéré les images des caméras de surveillance de Charbourg, puis de Feli-Cité pour trouver et traquer ceux qui s’étaient emparés de la valise. Ainsi avait-elle suivi des Motisma très discrets jusqu’à un grand entrepôt. Puis, après avoir prévenu le Colonel Cornell, elle avait commencé à pirater les programmes de Pluton à son tour. Ce n’était pas son père qui lui avait appris à faire ça, au contraire ce dernier n’était même pas au courant qu’elle en était capable. Mais ainsi, elle avait truqué certaines caméras de Pluton, pour rendre la prise d’assaut des militaires aussi discrète que possible, et avait attiré les Motisma pour les rendre inoffensifs. Enfin, alors que le Porygon-Z allait se matérialiser, elle avait attaqué le Pokémon, corrompant ses fichiers et altérant ses programmes. La créature qui en était sortie était alors pleine de défauts et n’avait pas survécu plus de quelques secondes à son nouvel environnement.

Toujours surveillé par les militaires, Pluton fut rapidement envoyé dans une prison de haute sécurité de l’Etat de Sinnoh. Son cas serait vite réglé et, comme il était déjà âgé, il passerait certainement la fin de sa vie là-bas. Mr Carlsson, quant à lui, allait de mieux en mieux et avait tenu à sortir de son lit d’hôpital pour remercier les différentes personnes impliquées. Il était en train de serrer la main des militaires quand Aldebert et Stephen se dirigèrent vers Patrick Stearns, qui regardait la scène d’un air absent.

- Mr Stearns, je peux vous parler une minute ? demanda le professeur Caul.
- Et même plus encore, si vous le désirez, répondit-il, un peu surpris. Que puis-je pour vous ?
- C’est au sujet de Kate, et de vous aussi, d’ailleurs
, dit Stephen, l’air un peu embarrassé.
- Vous allez me faire la morale, parce que j’ai joué avec la vie et la conscience humaine en me prenant pour un dieu, c’est ça ? supposa Stearns d’un air sombre.
- Nous aurions pu… commença Aldebert. Mais ce serait plutôt le contraire…

Plus loin, alors que Miss McCullers raccompagnait le Ministre, qui avait encore besoin de repos, le Colonel Cornell se dirigea vers son collègue et lui serra vivement la main.

- Vous avez été parfait, Hesse, lança-t-il avec un grand sourire.
- Je peux en dire autant de vous, Mr le Ministre, répondit celui-ci en lui rendant son sourire. La Table Ronde doit être contente de vous, je ne serai pas étonné de vous voir devenir Général.
- N’en soyez pas si sûr, Colonel
, répondit Cornell. Sachez que j’ai justement fait un rapport très favorable vous concernant.
- Il ne fallait pas…
répondit Hesse en perdant son sourire, l’air un peu gêné. Vous avez le même grade que moi, depuis plus longtemps, c’est à vous que…
- Très franchement, avec le travail qu’on me demande au Ministère, cela me suffit
, répliqua Cornell en lui adressant un clin d’œil. Je suis sûr que vous ferez un excellent Général.

Appuyée contre un mur, Elodie observait Al et Stephen parler avec Mr Stearns, se demandant de quoi ils parlaient. Plus loin, le regard fixé sur un ordinateur, Isaac était en train d’inspecter le réseau des bâtiments avec l’aide de Kate. L’ingénieure sursauta presque quand Naomie vint lui faire la bise avant de partir.

- Tu ne rentres pas avec nous ? s’étonna-t-elle.
- Non, je profite des jours de congé accordés par le Colonel en guise de félicitation, répondit le Lieutenant avec un sourire. J’ai de la famille que je n’ai plus vue depuis un moment, et plein de trucs prévus.
- Ho, hé bien, profite bien, Nao !
s’exclama Elodie en lui faisant signe avant de se tourner vers Billy, qui se dirigeait justement vers elle. Et nous, comment est-ce qu’on va profiter de ces congés ?
- Bonne question,
répondit le Major en souriant. Tu as une idée en particulier ?

Il se positionna à côté d’elle, appuyé contre la façade. Puis, après s’être échangés quelques sourires, il prit une mine un peu plus gênée.

- On n’a pas eu l’occasion de reparler de ce qu’il s’était passé hier… dit-il. Tu sais quand tu…
- Quand j’ai failli mourir et que j’ai tout détruit autour de moi…
marmonna Elodie d’un air sombre. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je n’arrivai plus à me contrôler…
- Mais c’était quand même sacrément efficace
, ajouta le Major d’un air très sérieux. L’air de rien, ça t’a sauvé la vie…
- Je t’ai blessé, Billy…
- Juste des égratignures
, précisa-t-il. Puis, à choisir, je préfère ça plutôt que ta mort par asphyxie…

Elodie resta quelques instants sans rien dire. Puis, finalement, elle enlaça le Major et mit sa tête sur ses épaules, la larme à l’œil. Celui-ci prit quelques secondes avant de réaliser puis la serra fort contre lui, tout en donnant des petites tapes dans le dos de son amie.

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Trois jours plus tard, non loin du village abandonné de Petale Town, Naomie Fleming fit une découverte particulièrement déplaisante. La Volière, qu’elle surveillait depuis plusieurs mois pour le compte de Dorothéa Crowfoot, s’apprêtait à déclencher le Plan Colombeau, celui-là même contre lequel la militaire tentait de lutter. Cependant, malgré tout leur travail, elles n’étaient pas encore prêtes à lancer la contre-offensive nécessaire pour éviter la mort de milliers d’innocents. Par conséquent, c’est maintenant qu’il fallait agir, de l’intérieur, pour retarder le moment fatidique.

S’introduire dans la Volière n’était pas un réel problème. Le bâtiment, à l’écart de toute civilisation, n’était surveillé que par quelques employés et quelques caméras qu’elle avait appris à repérer. Avec l’aide de ses Ninjask, ce n’avait pas été compliqué d’atteindre le toit, puis de suivre les plans qu’elle avait volés pour atteindre son objectif. Suivant ces derniers, elle parvint à rester suffisament discrète que pour ne pas être repérée, se cachant au bon moment et n’hésitant pas à courir quand cela se révélait nécessaire.

Naomie haletait, cachée derrière un mur. Elle se risqua un regard derrière. Comme il n’y avait personne, elle s’élança pour faire quelques mètres supplémentaires avant d’arriver, comme prévu, au système d’aération de la Volière. Sans plus attendre, elle retira de son bonnet un petit appareil qu’elle actionna avant de le placer bien en face du ventilateur déjà en action. L’engin qu’elle venait d’actionner, c’était Madame Crowfoot qui le lui avait confié, à n’utiliser qu’en cas d’extrême urgence. Puis elle se releva, satisfaite, et entama de repartir de là où elle venait.

Déjà, elle entendait depuis la Volière les cris et les plaintes des Pokémon qui respiraient le gaz qu’elle leur avait envoyé. Ils ne le savaient peut-être pas encore, mais ils étaient condamnés. Le gaz leur était mortel, même en de toutes petites quantités, et aucun Oiseaux ne pourrait donc s’envoler depuis la Volière. La mission était d’ors et déjà un succès !

Alertés par les cris des Pokémon, tous les employés de la Volière se précipitaient pour voir ce qu’il se passait. Elle entendait des cris de rage et d’ahurissement des soigneurs et chercheurs qui voyaient les Pokémon tomber comme des mouches, morts. Elle attendit depuis un couloir que les derniers hommes soient passés en courant dans une autre direction pour atteindre à nouveau le toit, de la même manière qu’elle était venue, c’est-à-dire en toute discrétion.

A peine était-elle sortie qu’elle tendait les bras au ciel, afin d’attraper les brassards au bout de cordes qui étaient attachées à ses deux Ninjask. Puis, une fois correctement attachée, elle s’envola, portée par ses Pokémon, à grande vitesse. Elle ne put s’empêcher de garder la Volière sous les yeux pendant quelques instants. Puis, soupirant de soulagement, elle attrapa son Pokématos, tout excitée.

- Madame Crowfoot ! s’exclama-t-elle. C’est fait ! J’ai empêché le Plan Colombeau !
- Quoi !?
s’écria la voix de la vieille dame. Naomie, je vous avais pourtant dit de ne pas agir tout de suite !
- Mais madame, ils étaient sur le point de lâcher les Pokémon en liberté ! Ç’aurait été un vrai désastre !
- Mais nous devons être prudents ! Je ne l’ai pas été assez, hélas… Vous avez besoin d’aide ?
- Il y a pas de souci, je me rapproche de Petale Town, et personne n’a remarqué ma présence. Je …


Soudain, la tête de Naomie fut poussée en arrière et elle lâcha son Pokématos. Les Ninjask furent si étonnés de ce geste soudain et sans logique qu’ils firent quelques mouvement hasardeux. Quand enfin ils furent à nouveau coordonnés, ils constatèrent que quelque chose clochait.

La tête de Naomie semblait fixer le sol. Si une partie de ses bras étaient retenus par les brassards, l’avant de ceux-ci pendait mollement, comme s’il n’était plus animés. Elle ne disait plus rien, plus un mot. Les Pokémon, inquiets, commencèrent à perdre de l’altitude, pour se poser. Une fois qu’ils touchèrent le sol, les pieds de Naomie se laissèrent allés, sans qu’elle ne se réceptionne comme à son habitude. Ce n’est que lorsqu’ils se posèrent que les Pokémon insectes eurent en face des yeux l’horrible vérité.

Une unique flèche transperçait la tête du Lieutenant Flemming, juste au-dessus du nez. Ses yeux étaient toujours grands ouverts, mais elle était pourtant bel et bien morte, dans ses habits de civile, avec son habituel bonnet rayé jaune et vert.

Une nouvelle flèche siffla soudain, se plantant de la même manière dans la tête d’un des Ninjask. Le second tenta de s’enfuir, mais subit le même sort. Se rapprochant silencieusement, la créature responsable de leur mort observait la scène. Il ne s’agissait pas d’un être humain, même si elle en avait la posture et la taille. Elle avait de longs poils noirs comme les ténèbres et son visage ressemblait plus à un museau. De par le sourire sadique qu’elle affichait, la créature exposait ses longues dents pointues. Ses yeux d’un jaune étincelant fixaient le cadavre tandis qu’elle semblait secouée d’un petit rictus. Ses deux mains étaient très différentes l’une de l’autre. La gauche était presque humaine et maintenait une sorte d’arbalète de métal. La droite par contre était pourvue de griffes semblables à celles d’un Mangriff, et retenaient le Pokématos de la défunte.

- Allô ! Naomie ! criait la voix de Dorothéa depuis celui-ci. Réponds-moi ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

Sans y prêter attention, la créature lâcha l’appareil et s’accroupit, fixant le cadavre du Lieutenant. Il lui retira son bonnet de la tête et l’enfonça sur la sienne. Puis il éclata d’un grand rire sadique et, sans plus attendre, consomma sa victime.

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Ils étaient tous rassemblés devant la télévision, interdits, incapables de dire quoique ce soit. Les images du 18 Rue du Piafabec, ravagé par les flammes, les laissaient sans voix. Mais ce n’était pas la seule surprise. Le présentateur n’avait pas hésité à annoncer leur mort à tous, même celle de Stephen ou de Patrick Stearns. Seul le Colonel et Dorothéa, un peu en retrait, n’avaient pas été déclarés décédés dans l’explosion.

- Pourquoi, souffla finalement Aldebert, atterré. Pourquoi…
- C’est une mesure nécessaire, j’en ai peur,
répondit sombrement Dorothéa Crowfoot, assise dans un fauteuil roulant. Je n’ai pas été tout-à-fait honnête avec vous, et je crains que les conséquences de mes actes ne nous rattrapent…
- Mais enfin, Doro, que se passe-t-il ?
s’écria Stephen. Pourquoi avoir raconté aux médias que nous étions morts ?
- C’est mon service qui s’en est occupé
, répliqua le Colonel d’un air sombre. Madame Crowfoot et moi avons jugé qu’il s’agissait de la meilleure solution.
- Et c’était quoi, le problème ?
demanda Isaac, sur les nerfs. Qu’est-ce qui justifie cette mascarade ?
- Naomie est morte
, répondit Dorothéa, l’air à la fois embarrassée et peinée.

A ces mots, Billy se releva d’un bond. Il adressa un regard interrogateur à la vieille dame, puis au Ministre, qui confirma d’un geste de tête. Puis il se rassit, visiblement troublé, alors qu’Elodie l’attrapait par le bras.

- Nous avions toutes les deux découvert ce qu’Higgs complotait, continua Dorothéa, le ton un peu perturbé par un hoquet. Elle a réussi à détruire son projet de l’intérieur et était en train de fuir quand elle m’a contactée. Mais malheureusement, c’est à ce moment-là qu’elle a été tuée… Du moins, je crois, nous n’avons rien retrouvé…
- Si le Lieutenant Fleming a surement sauvé des centaines, voire des milliers de vies, elle a aussi mis les vôtres en danger
, poursuivit le Ministre. Si Higgs parvient à l’identifier, il remontera jusque vous, et nous pensons qu’il est arrivé à un stade où il éliminera toute personne sur son chemin…
- Attendez, je ne fais pas partie de votre équipe, moi !
s’écria Stearns en se levant à son tour.
- Hé bien, suite à la demande de Mr Caul il y a quelques jours, votre adhésion venait d’être acceptée par la Table Ronde, répondit le Colonel. Higgs pouvait donc très bien remonter jusque vous aussi…
- Nous voilà dans une situation très indélicate
… lança Stephen, renfrogné.

Ils restèrent un moment silencieux, partagés entre l’incompréhension, l’inquiétude et la tristesse. Ils n’avaient pas seulement perdu leur maison et leur lieu de travail habituel. C’était toute leur vie qui leur était arrachée, ainsi que toutes les libertés dont ils jouissaient. Finalement, à bien des égards, cette solution était fort proche d’une véritable mort. De plus, il y avait toutes les questions que la situation soulevait. Qu’allaient-ils devenir ? Etaient-ils condamnés à rester cachés, et à attendre que passe le courroux du Professeur Higgs ? Et puis, il y avait la mort de Naomie qui les chagrinait tous. Elle avait partagé leur vie pendant près de huit années, au cours desquelles elle s’était finalement bien intégrée. Elle avait été la plus jeune membre de l’équipe et, pourtant, la première à partir… Puis, soudain, Aldebert se leva.

- Allez, il ne faut pas se laisser abattre, lança-t-il. Dorothéa, tu es sûre que c’est Higgs qui est derrière ça ?
- Oui
, répondit-elle en séchant une larme qu’elle avait à l’œil. Il m’a renvoyée après que j’aie trop fouiné…
- Alors il n’y a pas un instant à perdre
, répondit Aldebert. Naomie a peut-être empêché un de ses plans de se réaliser, mais il risque de le recommencer, ou d’en lancer d’autres ! Et s’il nous croit morts… Alors autant en profiter !
- Al’, qu’est-ce que tu veux dire ?
demanda Isaac.
- Je veux dire qu’il faut se préparer. Se préparer à lutter contre Higgs. Dans l’ombre.

Posté à 09h22 le 02/05/18

Le moment de l'Epidémie (1/2)



D'après Albert Einstein :
L'homme évite habituellement d'accorder de l'intelligence à autrui, sauf quand par hasard il s'agit d'un ennemi.


Elisabeth Hitchcock avait fait sortir la totalité de ses employés pour accueillir comme il se devait l’homme qui l’avait engagée. A défaut de tapis rouge à dérouler, tous les employés avaient troqué leurs salopettes et blouses déchirées par les serres de leurs locataires contre des smokings classes, des vestons noirs et des cravates. Elle-même avait acheté un tailleur sombre très chic pour l’occasion et elle se tenait droite comme un I, n’osant pas bouger d’un pouce en attendant. Cette ornithologue de renom avait aussi changé de coiffure, se faisant un chignon. Elle s’était même lavé les lunettes pour la première fois depuis près d’un mois. Autour d’elle, tous ses subordonnés avaient passé la journée pour faire des efforts vestimentaires. Il faut dire que, s’ils attendaient ce jour depuis longtemps, leur employeur ne les avait contactés que très tard la veille pour qu’ils puissent tout préparer aujourd’hui. Il n’y avait que Lester, la Chimère chargée de la sécurité des alentours, qui semblait ne pas se soucier des apparences. Il n’avait pas changé le peu de vêtements qu’il portait depuis la première fois qu’Elisabeth l’avait vu, malgré la crasse et l’odeur insoutenable qui s’en dégageait. Contrairement aux autres employés qui semblaient dans leurs petits souliers à l’idée de la visite, Lester paraissait plutôt s’ennuyer, chipotant avec son arbalète, son vieux bonnet rayé sur la tête. Elisabeth aurait bien tenté de le réprimander, mais elle avait bien trop peur de sa réaction et elle évitait à tout prix de s’approcher de lui, passant plutôt par des intermédiaires.

Enfin, après quelques minutes d’attente, des silhouettes apparurent à l’horizon. Ils étaient plusieurs hommes et Pokémon à se diriger vers eux. Elisabeth fit rapidement taire les murmures de ses employés d’un geste de bras, tout en ajustant ses lunettes pour être sûre de ce qu’elle voyait. Quand enfin elle reconnut le vieillard qui semblait mener la marche, elle eut un grand sourire. Elle attendit qu’il soit assez proche d’eux pour quitter le rassemblement et marcher vers lui d’un air solennel.

- Soyez le bienvenu à la Volière de Pétale-Town, Professeur Higgs, lança-t-elle une fois en face de lui et tout en lui serrant la main. Vous avez fait bon voyage ?
- Un très agréable voyage, ma très chère Hitchcock
, la remercia le Professeur Higgs en lui adressant un sourire. J’ai eu beaucoup de plaisir à marcher dans les bois jusqu’à vous. Vous en avez de la chance de travailler dans un environnement si calme, si sain…

Elisabeth hocha la tête en lui rendant son sourire. Il est vrai qu’elle n’aurait pu rêver mieux comme lieu de travail. Le plus proche village de la Volière était Pétale-Town, mais ce dernier était abandonné de toute population humaine depuis plus de vingt ans. La zone était entourée par les arbres et ils n’avaient quasiment aucune visite extérieure. Il n’y avait pas plus tranquille. Elle s’écarta et invita d’un geste du bras le Professeur à avancer. Elle le regarda serrer les mains de ses employés un à un puis détourna la tête pour observer les personnes et Pokémon qui accompagnaient le Professeur.

Elle reconnut immédiatement Red, le Maitre de l’Etat de Kanto-Jotho. Le dresseur avait tout juste une trentaine d’années et Elisabeth, toute bonne célibataire qu’elle était, ne put s’empêcher de l’observer sans ménagement, comme un gourmet au régime devant une pâtisserie, avant de remarquer que quelqu’un d’autre l’observait. Un Pokémon violet, qu’elle ne connaissait pas, un peu plus grand qu’un homme et dans une posture identique, la regardait avec un air étonné. Elle rougit et, comme un enfant pris sur le fait, elle détourna le regard et observa plutôt les autres personnes présentes. Il y avait l’une ou l’autre femme aux cheveux roses, qui devaient être des Infirmières, même si elles ne portaient pas l’uniforme conventionnel. Un Noctunoir en retrait observait le Professeur les bras croisés, presque immobile. Elle ne reconnaissait pas les autres personnes présentes, mais les identifia comme étant des gardes du corps, en vue de leur équipement.

Enfin, alors qu’Higgs terminait de rencontrer les employés, Elisabeth se dirigea vers lui, sortant de la poche de son tailleur une télécommande avec un unique bouton qu’elle présenta au Ministre. Ce dernier l’attrapa de la main droite, puis se tourna vers les employés de la Volière. Il sourit paisiblement et écarta les bras.

- Mes biens chers camarades, lança-t-il. Lorsque la Volière a été victime, il y a trois ans, d’un vil attentat qui fit disparaitre tous nos efforts en un instant, j’ai bien cru un moment que nous avions échoué. Mais depuis, vous vous êtes appliqués d’arrache-pied, et deux autres Volières sont même nées dans d’autres régions afin de garantir le Plan Colombeau. Et aujourd’hui, enfin, nous allons pouvoir le mettre d’application.

Il s’arrêta un instant et baissa les bras. Les employés écoutaient attentivement les paroles du Professeur et Elisabeth, juste à côté, trépignait d’impatience. Même derrière lui, Red avait un grand sourire sur le visage, comme si c’était le jour de son anniversaire, et Mewtwo paraissait captivé par les mots du Ministre.

- Le plan Colombeau, répéta Higgs en soupirant. Ces Pokémon Oiseaux vont maintenant prendre leur envol, tout comme dans les deux autres Volières. Et, en parcourant le monde, ces Pokémon vont débarrasser la planète de l’oppressante et exécrable présence de l’être humain. Personne ne verra rien venir. Les symptômes ne se déclareront pas avant quelques jours, et il sera alors trop tard. Pour tout le travail que vous avez effectué en entretenant ces Oiseaux libérateurs depuis l’éclosion, et au nom de Dieu, je vous remercie. Vous êtes la pierre qui démarre l’édifice de notre Paradis à venir.

Et sans plus attendre, il appuya sur le bouton. Comme prévu, le toit de la Volière s’ouvrit, lentement. Rapidement, les premiers Oiseaux s’en échappèrent, sous les cris de joie des employés qui les observaient. Des Rapasdepic, des Roucoups, des Colombeau, des Etourvol… C’était des dizaines d’espèces de Pokémon Oiseaux migrateurs qui s’envolaient, prêts à propager inconsciemment un virus inoffensif pour les Pokémon, mais mortel pour l’homme. Devant ce spectacle, la concrétisation de plusieurs années de travail, les employés de la Volière acclamaient et applaudissaient les Pokémon ainsi que le Professeur. Elisabeth elle-même sautait sur place, oubliant toute retenue.

Le Professeur, quant à lui, ne disait rien. Il se contentait de regarder les Pokémon partir dans différentes directions. Au même moment, Vygotsky et Léo devaient avoir déclenché la même procédure dans leurs deux autres établissements. Il resta un instant sans bouger puis poussa un soupir de soulagement et se détourna, prêt à retourner sur ses pas.

- Vous ne restez pas avec nous, Professeur ? s’étonna Elisabeth Hitchcock en le voyant partir. Nous avions prévu une petite fête pour célébrer le début de l’Opération Colombeau…
- Hélas, je suis attendu autre part
, répondit-il aimablement. Mais faites donc, amusez-vous. Vous l’avez bien mérité. Encore merci pour tout…
- Alors ça y est, ça commence pour de bon ?
demanda Red en se rapprochant du Ministre, le sourire aux lèvres.
- Je ne te caches pas, mon très cher Red, que c’est surtout parce que mon adversaire me force la main que j’ai décidé de lancer la riposte si vite, dit-il cette fois sombrement en se pinçant la lèvre. Mais en soi, c’est peut-être mieux ainsi. D’ailleurs, il est temps pour moi de rejoindre ce coriace adversaire qu’est Dorothéa Crowfoot.

Il fit quelques pas puis s’arrêta brusquement. Red évita de justesse la collision et s’écarta tandis que le vieil homme se retournait pour faire signe à Lester Cushing de les suivre. La Chimère, qui était restée de marbre devant la libération des Oiseaux, sourit, exposant ses dents pointues, avant de les suivre. Il en avait enfin terminé avec ce travail si peu distrayant. Les choses sérieuses allaient pouvoir démarrer.

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Le réveil indiquait 16h lorsqu’il se manifesta dans un grand bruit strident, vite éteint par la main tâtonnante du Professeur Caul. Quelques minutes plus tard, ce dernier se décidait à se lever, lentement. Son lit était certainement l’une des zones les plus confortables de leur planque, le matelas étant de première qualité. Mais il était déjà tard et, même s’ils étaient revenus de leur mission aux aurores, tous les autres étaient déjà au boulot. Depuis près de trois ans, ils s’étaient habitués à un rythme de travail très différent, préférant bien souvent profiter de la quiétude de la nuit pour ne pas être dérangés. Il enfila un pull-over en laine que Dorothéa lui avait maladroitement tricoté après l’avoir entendu se plaindre que les nuits étaient fraîches puis alla rejoindre les autres.

Stephen était aux fourneaux. Il avait préparé des crêpes pour célébrer la réussite de leur infiltration à la Sylphe, la veille. S’il n’avait pas pris part à celle-ci, il avait néanmoins participé à son élaboration, imaginant un plan pour faire croire au Professeur Higgs que tous les intrus se trouvaient au même endroit alors qu’en vérité Isaac et Aldebert s’introduisaient dans sa base de données. En voyant son camarade arriver, il lui montra une pile de crêpes encore chaude et l’invita à se servir. Puis, alors qu’il allait s’occuper à nouveau de ses poêles, il se retourna soudain et claqua des doigts pour attirer son attention.

- Al’, ton pantalon ! s’écria-t-il, partagé entre l’exaspération et l’amusement.
- Je suis plus à l’aise comme ça, répondit Aldebert en ronchonnant avant de répandre du sucre sur son assiette. Ce n’est pas comme si on avait de la visite prévue aujourd’hui.
- Ha, on ne sait pas, Doro pourrait très bien passer nous rendre visite pour prendre des nouvelles
, lança l’écrivain, que la perspective de revoir sa femme attrayait. Ça fait un moment…

Depuis qu’ils s’étaient faits passés pour morts, l’équipe tout entière vivait cloitrée dans plusieurs planques. Celle-ci se trouvait à l’ouest de Jadielle et il s’agissait d’une des mieux équipées. C’était le Colonel Cornell qui s’était chargé de trouver les endroits à aménager, en faisant marcher ses relations dans l’Armée et les différents Ministères. Puis Dorothéa était largement intervenue afin de rendre leur quotidien plus agréable, leur fournissant tout le matériel dont ils avaient besoin. Néanmoins, ils regrettaient tous leur vie d’avant et la douce chaleur du 18 Rue du Piafabec.

S’ils étaient officiellement morts dans cet incendie, ils n’étaient pas pour autant restés inactifs. Au contraire, ils avaient continué à enquêter en secret sur différentes affaires d’Etat, profitant de l’aide bienveillante du Ministre Darwin, mis dans la confidence par le Colonel. Et puis, surtout, ils avaient élaboré une stratégie afin de contrer les plans du Professeur Higgs.

Chacun y avait mis du sien. Aldebert avait redoublé d’effort en laboratoire et collaboré en secret avec des scientifiques engagés par Dorothéa et qui partageaient leurs convictions. Elodie avait laissé libre cours à son imagination et avait inventé de nombreux outils, dont les fameuses bombes à gaz et à spores qui s’étaient révélées extrêmement efficaces lors de leur assaut de la Sylphe. Outre divers piratages, facilités par Stearns et Kate, Isaac avait beaucoup travaillé sur sa Combinaison Booster, en élaborant même une seconde à l’usage de Billy qui avait appris à s’en servir. Enfin, Stephen, quand il ne faisait pas la cuisine et n’assistait pas ses amis dans leurs tâches, écrivait des témoignages, dans le but de servir leurs intérêts s’il venait à leur arriver quelque chose.

Aujourd’hui, ils étaient sur le point d’atteindre leur objectif final. Provoquer la chute du Professeur Higgs. Grâce aux données qu’ils avaient subtilisées, ils avaient désormais accès à de nombreux dossiers. C’est en épluchant ces derniers qu’ils comptaient relier le Ministre de la Santé à différents évènements et complots. Puis, une fois que leur dossier serait assez fourni, ce serait au tour du Colonel d’activer la machine juridique. Trainé devant les tribunaux, la lumière faite sur ses agissements et ses projets immoraux, Higgs perdrait son poste de Ministre, puis sa liberté, son entreprise, tous ses biens. Il en serait alors terminé de toutes ses machinations et l’homme qu’on considérait encore comme un saint serait alors vu tel qu’il l’est vraiment.

Isaac et Patrick Stearns étaient d’ailleurs sur le coup. Ils étaient en train de fouiller dans ces fameuses données volées, trompant les diverses protections qui étaient encore présentes afin d’accéder aux informations les plus croustillantes. Ils étaient épaulés par Kate, en interne, et ils étaient si concentrés sur leur tâches que, à côté d’eux, leurs crêpes en étaient devenues froides.

Billy et Elodie, par contre, étaient de sortie. Ils avaient beau avoir leur nom sur une tombe d’un cimetière, les commerçants de la ville ne les connaissaient pas. Aussi faisaient-ils tranquillement les courses, tout en restant néanmoins vigilants, une rencontre fortuite n’étant pas exclue. Ils avaient d’ailleurs prévu d’acheter du champagne et de quoi faire la fête. Le succès de leur dernière mission signifiant aussi un possible retour à la vie normale.

Une fois son petit-déjeuner terminé, le Professeur Caul alla enfiler un pantalon avant d’aider son ami à faire la vaisselle. Les deux vieillards aussi pensaient avec mélancolie au repos qui devrait, en toute logique, leur être bientôt accordé. Mais il leur restait tout de même pas mal de travail devant eux, et un dernier projet, plus personnel, à terminer.

- Tu serais partant pour une séance, après, Steph’ ? demanda Aldebert en essuyant une poêle.
- Quoi, sans Patrick ? répondit l’écrivain.
- Il est sur quelque chose de plus urgent, mais si on prend de l’avance, il ne nous en voudra pas, non ? En plus, la pipe que j’ai conçue avec Elodie marche de tonnerre, ses spores sont d’une qualité exceptionnelle, et j’ai hâte de tester ça !
- Bon, pourquoi pas, après tout, on n’a pas besoin de nous pour le moment
, dit Stephen d’un air songeur. C’est d’accord. Mais passe-moi d’abord les couverts, que je les lave.

Une fois la corvée vaisselle expédiée, ils se dirigèrent vers le petit laboratoire de fortune dans lequel Aldebert travaillait. Chapignon, d’ailleurs, était déjà là-bas, s’y étant aménagé une couchette. En passant devant les deux informaticiens, qui ne remarquèrent même pas leur passage, Aldebert ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à l’écran. Sur ce dernier, une barre de chargement progressait lentement, en l’attente de l’ouverture d’un fichier nommé « Paradis ».

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En passant devant un des nombreux tableaux qui ornaient les couloirs de l’Ile Union, André Malraux s’arrêta quelques instants. Il s’agissait du portrait d’Astrid Roosevelt, peint lorsqu’elle était âgée de 70 ans. Une femme forte et brillante, aussi froide qu’intelligente. Le vieux majordome avait longtemps côtoyé la vieille Première Ministre, qui était arrivée presqu’en même temps que lui, même si elle était déjà plus vieille que lui. Il avait appris ses habitudes et ses goûts et l’avait servie jusqu’à sa retraite. Aujourd’hui, plus de dix ans après le départ de la Dame d’Acier, c’était à son tour de penser de plus en plus à la fin de sa carrière. Son corps ne pourrait plus tenir plus de quelques années, et il se voyait obligé de déléguer des tâches à ses employés, alors même qu’il gérait tout le personnel de l’Ile depuis bien longtemps. Ses courtes nuits étaient de plus en plus difficiles à supporter et un peu de repos lui ferait le plus grand bien. Pourtant, il n’avait aucune envie de quitter l’Ile Union. D’une certaine manière, à l’instar d’Astrid Roosevelt, lui aussi avait consacré sa vie aux 5 Etats. Pourtant, de lui, on ne parlerait surement jamais dans les livres d’histoires…

Il secoua la tête, comme pour se débarrasser de ses pensées. Puis il hâta le pas, espérant que le thé et le café qu’on lui avait demandé ne se soit pas trop refroidis pendant qu’il rêvassait. Arrivé au bout du couloir, il frappa à la porte. Puis, quand la voix grave du Premier lui répondit, il l’ouvrit.

Un instant, André Malraux eut une impression de Déjà-vu. Le Colonel et Ministre de la Justice de l’Etat de Kanto-Jotho, Marcus Cornell, était dans un fauteuil, face à son patron, le Premier Ministre Darwin, juste à côté de la cheminée éteinte. Si la chaleur des flammes était absente et que le mobilier avait beaucoup changé depuis, la scène qu’il avait en face des yeux lui rappelait énormément le dernier entretien privé d’Astrid Roosevelt. Mais cette fois-ci, c’était le successeur de cette dernière qui faisait face au Colonel Cornell. Le majordome s’avança, cachant son air troublé avec succès, mais en jetant tout de même un regard sur son plateau. Il n’aurait pas été étonné d’y voir un chocolat chaud, la boisson favorite de Madame Roosevelt. Mais comme il n’en était rien, il chassa l’idée de ses pensées et installa le plateau pour que les deux hommes y aient accès facilement. Puis, après une révérence modérée par son dos endolori, il sortit de la pièce.

- Vous disiez donc, Marcus ? dit Francis Darwin en attrapant sa tasse de thé noir d’une main.
- Que nous touchons au but, répondit-il en souriant. L’opération dont je vous parlais a été un succès et l’équipe est en train d’analyser les dossiers que nous avons dérobés. Ils m’ont déjà envoyé un petit aperçu. Des mails, des notes, des enregistrements… Il y a tout ce dont nous avons besoin, et ce n’est pas fini !
- Voilà qui est réjouissant
, répondit le Premier Ministre en hochant la tête. Et pendant ce temps, Higgs ne se doute de rien ?
- Ça, j’en suis moins sûr
, concéda Marcus en se mordant la lèvre. Il a vite deviné qu’il y avait un problème avec les caméras de sécurité, mais il n’y aucun moyen pour lui de découvrir où sont allés le Professeur Caul et Mr Holley, grâce à notre support informatique qui a effacé les traces.
- Et s’il se doutait de quelque chose ?
demanda Darwin, l’air soucieux. Vous ne pensez pas qu’il pourrait vouloir… frapper un grand coup ? Vous m’aviez parlé d’une histoire de maladie et de Pokémon Oiseaux…
- Ne vous inquiétez pas de cela, Mr Darwin
, répondit Cornell d’une voix confiante alors qu’il attrapait son café. Ce n’est pas le genre à se précipiter, de toute façon, et c’est ainsi que nous allons l’avoir. En frappant vite et fort.

Francis Darwin ne répondit pas, se contentant de sourire. Les derniers mots que lui avait adressés son prédécesseur étaient « Méfiez-vous du Ministre de la Santé. ». Il avait dû attendre plusieurs années que Marcus vienne lui parler du sujet pour qu’il comprenne de quoi Madame Roosevelt voulait parler. Depuis lors, et en secret, il se tenait informé des différentes opérations du Ministre de la Justice de son Etat. C’était même lui qui avait proposé, quelques mois avant, qu’ils cambriolent les bureaux de la Sylphe. Il était à ce moment-là loin de se douter qu’ils allaient réellement mettre son idée saugrenue d’application. Mais au moins celle-ci semblait s’être révélée efficace…

Soudain, le Pokématoss du Colonel vibra dans sa poche. Quelques secondes plus tard, alors qu’il l’attrapait et recevait l’appel, quelqu’un tambourina à la porte. Francis Darwin, intrigué, se leva pour ouvrir et découvrit son vieux majordome qui lui adressait un regard grave. Avant qu’il n’ait le temps de lui demander ce qu’il voulait, le Colonel, derrière lui, laissait s’échapper un juron. Le Premier Ministre déglutit, se renfrognant. Quoique Mr Malraux puisse vouloir lui dire, quelque chose lui disait que ça n’allait pas lui plaire.

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Cela faisait maintenant un peu plus d’un an que Dorothéa Crowfoot ne quittait plus son fauteuil roulant. Depuis longtemps déjà, ses jambes la faisaient souffrir et elle avait même été opérée à plusieurs reprises à la hanche. Mais malgré tous ses efforts, elle avait fini par céder à la facilité du fauteuil, estimant qu’à plus de 80 ans, elle devait se faire une raison. Elle parvenait néanmoins encore à se tenir debout mais ne le restait jamais très longtemps et évitait tant que possible de se lever. Au moins avait-elle pu équiper son fauteuil de nombreux avantages technologiques. Un boitier au bout de son accoudoir droit était connecté à ses données personnelles, et elle y avait installé plusieurs applications plutôt pratiques.

Malgré l’état de ses jambes, Madame Crowfoot n’avait rien perdu de son esprit. Elle restait parfaitement consciente de son environnement et n’avait aucun trouble de la mémoire. Sa vue elle-même était restée parfaite tout au long de sa vie et elle n’avait jamais eu besoin de lunettes. Même piégée dans son fauteuil, elle n’avait jamais lâché prise. Elle avait utilisé une partie de sa fortune accumulée pour fonder un laboratoire privé à Oliville. Elle avait ensuite engagé plusieurs scientifiques de sa connaissance, des hommes de confiance qui ne la trahiraient pour rien au monde. Ainsi, bien qu’elle ait été écartée de la Sylphe, elle ne s’était jamais arrêtée de travailler.

Estimant que le moteur dont elle disposait n’était pas assez puissant, elle avait demandé à Elodie de lui bricoler de quoi aller un peu plus vite. Aussi pouvait-elle désormais monter jusque 30Km/h. Elle n’hésitait d’ailleurs pas à aller bien plus vite que nécessaire, au grand dam des deux militaires à qui le Ministre Cornell avait demandé de garder un œil sur elle et d’assurer sa protection. En ce moment-même, dans le Parc naturel de Doublonville, la vieille dame fonçait au pas de course, suivie par deux hommes en sueur qui n’en revenaient pas de devoir courir pour rester à sa hauteur, tandis qu’elle klaxonnait pour que les piétons s’écartent de son chemin.

Apercevant enfin celui pour qui elle avait fait le déplacement, elle ralentit soudain jusqu’à s’arrêter. Ses deux garde-du-corps ne purent s’empêcher de pousser un soupir de soulagement et en profitèrent pour reprendre leur respiration. Dorothéa, cependant, ne faisait pas attention à eux. Elle observait le Professeur Higgs d’un air suspicieux. Son ami de jeunesse était assis, seul, à une petite table sur laquelle était dressée un plateau d’échec. Il la fixait sans rien dire, la tête reposant sur ses doigts croisés.

Elle examina les alentours. Il n’y avait que des familles venues profiter du Parc Naturel, ainsi que quelques jeunes dresseurs, et personne ne semblait faire attention au Professeur Higgs. Pour beaucoup, ce n’était qu’un vieil homme solitaire attendant peut-être un partenaire pour passer le temps. Mais Dorothéa n’en restait pas moins intriguée. Etait-il vraiment venu seul ? Ou bien l’un de ses agents était-il infiltré dans la foule des visiteurs, ou caché dans les fourrées, prêt à intervenir ?

- Restez-ici, dit-elle aux militaires. Surveillez la zone. Si vous remarquez quoique ce soit de suspect, vous intervenez.
- Bien, madame !
lança le premier homme, qui semblait un peu plus haut gradé que son comparse, d’une voix grave.

D’un simple geste du doigt, elle commanda à son véhicule de se diriger vers le Professeur. Celui-ci resta parfaitement immobile jusqu’à ce qu’elle soit en face de lui. La table était tout juste à la hauteur de l’ancienne Sous-Directrice de la Sylphe, si bien qu’elle était parfaitement installée pour discuter, voir pour jouer.

- Bonjour, Higgs, dit-elle d’une voix glaciale une fois arrivée.
- Bonjour, ma chère Dorothéa, répondit le Professeur sans changer de position. Comment vas-tu, depuis la dernière fois ?
- Tu veux dire depuis que tu m’as mise à la retraite ?
répliqua-t-elle d’un ton cynique. Hé bien, ouvre un peu les yeux ! Je ne tiens plus sur mes guibolles.
- Je vois
, acquiesça Higgs en baissant les mains. Triste destin des vivants que de vieillir. Même si, objectivement, je dois reconnaitre que je suis plutôt épargné par les affres du déclin et de la décrépitude.
- Tu m’as demandée de venir uniquement pour te moquer de moi ?
réagit Dorothéa d’un air sombre en fronçant les sourcils.
- Non, seulement, j’espérai que nous pourrions simplement discuter autour d’une partie d’échec, comme au bon vieux temps.

Dorothéa resta un instant sans bouger avant de laisser s’échapper un petit rire. Il devait se douter qu’elle était impliquée dans ce qu’il s’était passé la veille à la Sylphe SARL. On lui avait volé ces mêmes dossiers qu’elle avait tenté de voler 3 ans auparavant. Mais cette fois, il n’avait pas pu l’en empêcher. Discuter avec lui revenait surement à risquer sa vie autant que si elle avait réellement incarné un des pions sur l’échiquier, mais l’occasion présentait tout de même quelques avantages. Peut-être Higgs, sous l’émotion, révèlerait-il quelque chose d’important. De plus, c’était un homme discret, qui ne se risquerait pas à tenter quelque chose en plein milieu du Parc. Enfin, elle pouvait compter sur les militaires si quelque chose devait se produire.

- Hé bien, pourquoi pas, après tout, dit-elle en soupirant, le visage confiant, tout en se redressant un peu dans son fauteuil.
- Je prends les noirs, si ça ne te dérange pas, dit Higgs.
- C’est donc à moi de commencer, dit-elle en saisissant un pion qu’elle fit avancer de deux cases.

Les vingt premières minutes, la partie se déroula sans aucun échange de parole, les deux joueurs ayant les yeux rivés sur le plateau, comme si tout autour d’eux avait cessé d’exister. Durant toutes les années où ils avaient travaillés ensemble pour la Sylphe, il leur était arrivé plus d’une fois de jouer aux échecs. Les parties étaient toujours plus longues et plus serrées à force que Dorothéa pratiquait. Pourtant, elle n’avait jamais réussi à mettre le Roi de son adversaire en échec et mat. A l’époque, elle n’y voyait pas d’inconvénients, car elle jouait seulement pour le plaisir et passer le temps en compagnie de son ami. Mais aujourd’hui, la situation était différente. Aujourd’hui, elle jouait pour gagner et montrer au Professeur qu’elle pouvait le battre, aussi bien au jeu que dans la réalité.

- Tu sais ce que j’apprécie le plus aux échecs ? demanda Higgs en déplaçant une tour.
- Ton haut taux de victoire ? proposa Dorothéa, désobligeante tandis qu’elle réfléchissait aux prochains coups à donner.
- Non, pouffa-t-il légèrement avec un grand sourire. Il s’agit d’un des rares jeux qui ne doit rien au hasard. C’est le summum, l’apothéose de la stratégie. Seul l’esprit est directement mis à l’épreuve. Plus qu’un jeu, c’est un art. Un art sans œuvre, sans rien de palpable, l’abstraction par excellence. Et pourtant, il s’est montré plus durable encore que tout livre ou peinture. Les règles ne changent jamais et malgré tout, il n’y a pas une seule partie qui ressemble à une autre.

Dorothéa, qui n’écoutait d’abord que d’une oreille distraite, abandonna le plateau des yeux pour se concentrer sur les paroles de son adversaire. Elle cligna des yeux à trois reprises, l’air de plus en plus intriguée.

- Et que dire de toute sa symbolique, poursuivit-il. Chaque pièce, même la plus insignifiante, est capable de faire tomber le Roi, celui contre qui tous les efforts sont concentrés. Car le but n’est pas d’éliminer un maximum de pièces, mais bien de se débarrasser de son adversaire, quelques soient les dommages collatéraux, quitte à sacrifier de puissants alliés dans la bataille.
- Tu m’en diras tant…
l’interrompit Dorothéa. Et toi, Higgs, quel est le Roi que tu souhaites faire tomber ?
- Question difficile
, soupira Higgs. Une partie d’échec, malgré sa complexité et les innombrables possibilités qu’elle propose, ne reflète malheureusement pas la réalité dans sa globalité… Si seulement faire tomber une seule tête pouvait suffire…

Dorothéa venait de déplacer son fou quand il prononça ces mots. Elle releva la tête d’un air méfiant. Son adversaire regardait le sol d’un air un absent, comme plongé dans ses pensées. Elle songea à attirer son attention en actionnant son klaxon, histoire de tenter de lui faire avoir une crise cardiaque, mais il sembla revenir subitement à la réalité.

- Dis-moi, Dorothéa, comment va ton mari ? demanda-t-il.

Cette fois, la vieille dame déglutit. Elle resta quelques secondes sans bouger, faisant son possible pour cacher son malaise et feindre la colère.

- Tu sais très bien que Stephen est mort il y a trois ans, Higgs, lança-t-elle d’un ton aussi sec que possible. C’est mesquin de me le rappeler.
- N’essaye pas de me mentir, Dorothéa
, répondit Higgs en déplaçant son roi avant de croiser à nouveau les doigts tout en la fixant. Lui et toute son équipe sont censés avoir péris dans les flammes, il y a trois ans. Pourtant, je suis persuadé qu’Aldebert se trouvait dans mes locaux hier soir.

Dorothéa poussa un soupire. Elle essayait de ne pas regarder le Professeur Higgs, se concentrant plutôt sur l’échiquier. Elle savait avant de se lancer dans la partie que, s’il lui avait demandée de venir, c’était avant tout pour lui parler de la veille. Cependant, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir mal à l’aise. Elle n’entendait plus le bruit des touristes ou des Pokémon autour d’elle. Elle avait l’impression d’être piégée avec le Professeur Higgs, quelque part dans le vide absolu de l’Univers. Pourtant, elle n’avait aucune envie de se laisser abattre. Elle serra les poings et releva la tête d’un air décidé.

- Peut-être bien, lança-t-elle sur un ton de défi. Peut-être bien sont-ils réellement en vie. Peut-être bien étaient-ils chez toi, hier soir. Mais alors, peut-être bien sont-ils tombés sur des documents que tu n’aurais pas voulu voir entre leurs mains ? Et alors, peut-être bien, cela va-t-il entrainer ta chute ?
- C’était donc bien votre objectif
, répondit Higgs en hochant la tête, sans quitter Dorothéa des yeux. Mais pensez-vous vraiment que cela suffira pour faire tomber mon Roi ?

A ces mots, un grand sourire apparut sur le visage de Dorothéa. Elle eut même un petit ricanement avant de déplacer son Cavalier, de manière à menacer le Roi du Professeur.

- Echec, annonça-t-elle. Une fois ces données présentées aux Premiers et à la Justice, tu vas finir sous les verrous. Tes entreprises seront démantelées et tes associés se joindront à toi dans un cachot.
- Et cela signifiera-t-il réellement que j’aurai perdu ?
répliqua Higgs d’un ton irrité en déplaçant son Roi sur l’unique case possible. Ma chère Dorothéa, je te pensais pourtant plus maligne et avec assez d’informations dans ta manche. Tu te souviens certainement du Plan Colombeau, que ton amie a essayé de détruire de l’intérieure, il y a trois ans ?

Le sourire de Dorothéa s’effaça soudain à l’évocation du Lieutenant Flemming. Ils se regardaient désormais avec un air sévère, sans cligner des yeux.

- Votre petite incursion chez moi m’a forcé à déclencher la riposte, soupira-t-il. Le Plan Colombeau est en marche. Certes, avec les données que vous m’avez volées, vous avez de quoi trouver un vaccin facilement. Mais c’est trop tard. Mes Oiseaux parcourent le monde et répandent mon virus. En ce moment, une grande partie de la population est déjà infectée et destinée à une mort douloureuse, mais rapide. Vous n’aurez pas le temps de soigner tout le monde. Cette épidémie que j’ai déclenchée va ravager l’espèce humaine. Que je sois en prison n’y changera rien. Vous êtes condamnés.

Il avait insisté sur ce dernier mot. Pourtant, Dorothéa continuait de soutenir son regard. Après quelques secondes, elle attrapa sa dernière Tour et la garda en main avant de rire à nouveau, s’attirant les foudres dans le regard d’Higgs.

- Allons, Higgs, répondit Dorothéa. On s’en doutait que tu ne resterais pas les bras croisés. C’est pour ça qu’on a tant tardé avant de s’infiltrer chez toi. Nous devions d’abord mettre en place de quoi rendre ta riposte tout-à-fait vaine.
- C’est-à-dire ?
questionna le Professeur en haussant les sourcils.
- Il vaut mieux prévenir que guérir, comme dit l’adage, lança Dorothéa. Naomie s’était procuré un échantillon de ton fichu Virus avant de mourir. Et pendant ces trois dernières années, Aldebert a collaboré avec mon laboratoire pour fabriquer capable de lutter contre ta vermine. Puis, nous avons fait en sorte de vacciner l’ensemble de la population à son insu.
- Je te demande pardon ?
répliqua Higgs après quelques instant de silence pesant.
- Notre sérum est composé d’anticorps spéciaux, qui peuvent s’introduire par voie orale, et qui restent dans l’organisme plusieurs mois, continua Dorothéa en jouant avec sa Tour dans sa main. Et pour le distribuer dans le secret, nous l’avons simplement glissé dans des produits de marque consommés partout dans le monde, dont je m’étais liée avec les directeurs pendant que je travaillais pour toi. Selon nos estimation, c’est environ 99,7 % de la population humaine qui est concernée, et donc hors de danger. Ce n’est pas parfait, mais soigner les derniers malades ne sera pas difficile pour autant.

Dorothéa eut la satisfaction de voir que le Professeur, s’il ne laissait rien paraitre sur le visage, serrait ses doigts les uns entre les autres très fort, comme pour réprimer sa colère. C’était elle qui avait eu l’idée de soigner en avance tout le monde à l’aide de différents produits. Naomie lui avait alors présenté Mr Florey, PDG de l’entreprise de Soda Cool, et grâce à leurs relations combinées, ils avaient eu de quoi toucher quasi l’ensemble des humains de la planète. Malheureusement, trois ans auparavant, leur sérum n’était pas encore prêt, et c’est pour cela que Naomie s’était vue obligée d’agir avant le lâcher des Oiseaux. Puis, une fois Aldebert dans la confidence, les recherches avaient fait un bond prodigieux. Depuis près de 3 mois maintenant, leur médicament était distribué à la population sans que personne n’en sache rien, au travers du Soda Cool et de bien d’autres produits populaires. Il était alors venu l’heure d’attaquer Higgs, sans crainte de sa riposte.

- Mais le plus beau, Higgs, lança Dorothéa avec un sourire victorieux sur le visage, c’est que maintenant que tu as lâché les Oiseaux, il suffit que nous en récupérions un pour prouver que toutes tes manigances sont bien réelles. Après tout, quel est le poids de quelques données volées, qui pourraient tout-à-fait être inventées, si elles ne sont pas accompagnées de preuves irréfutables ? En clair, Higgs, nous t’avons mis … en échec et mat.

Elle avait dit ça d’un ton théâtral en prenant un Cavalier du Professeur avec la Tour qu’elle triturait dans tous les sens depuis quelques minutes déjà. Et, en effet, ainsi positionnée, celle-ci semblait piéger le Roi du Professeur, qui n’avait pas de fuite possible. Elle s’appuya alors bien fort dans son fauteuil, un grand sourire satisfait aux lèvres, observant avec malice son adversaire, immobile, qui regardait maintenant l’échiquier sans trahir le moindre sentiment, mais qui respirait néanmoins avec force. Puis après, quelques instants, il poussa un profond soupir.

- Je t’avouerai, ma chère Dorothéa, que je suis vraiment très impressionné, dit-il enfin en se mordant la lèvre. Je t’ai peut-être sous-estimée… Mais ton plan pour vaincre le Plan Colombeau n’en reste pas moins brillant. Sur ce point, je m’avoue vaincu.

Dorothéa continuait de sourire en penchant la tête, l’air satisfaite. L’entendre dire ces mots était un véritable enchantement pour elle. Elle s’apprêtait maintenant à se retirer en actionnant son fauteuil roulant quand le Professeur se saisit soudain de sa dame pour prendre la Tour qu’elle venait de placer, libérant ainsi son Roi de la menace qui pesait sur lui. Elle pâlit soudainement et déglutit, subitement prise d’un mauvais pressentiment.

- Cependant, lança le Professeur sans lâcher sa dame. Tant que le Roi est encore debout, tout n’est pas perdu. Car si le Plan Colombeau ne portera pas ses fruits… Je peux encore atteindre mon objectif d’une autre manière. Echec.

Dorothéa se redressa, observant l’échiquier avec une pointe de panique. Comment n’avait-elle pas vu la Dame menacer sa Tour ? Elle était tellement obnubilée par son plan de base et sa victoire sur le Plan Colombeau qu’elle avait relâché sa garde. A moins qu’Higgs n’aie triché sur ce coup ? Mais plus que pour son Roi, elle s’inquiétait des paroles de son adversaire.

- Qu’est-ce que tu veux dire par là ? demanda-t’elle en plaçant une pièce entre son Roi et la Dame d’Higgs. Tu n’as plus d’occasion de faire quoique ce soit, ce soir, tu seras en prison !
- Pour cela, il faudrait qu’ils m’attrapent
, répondit Higgs en prenant la dite pièce d’un Fou et en menaçant à nouveau le Roi. Mais ce soir, l’Ile Union ne sera plus qu’un tas de cendres fumantes. Ce soir, je passe à l’offensive d’une toute autre manière. Echec et Mat.

Cette fois, le Mat était prononcé à raison. Dorothéa ne voyait aucune échappatoire. Mais au-delà de la partie, elle craignait désormais pour sa vie, et celles de ses amis. Elle dévisageait le Professeur d’un air presque effrayé. Celui-ci se releva alors soudain et, à l’instant même, des bruits d’explosion et des cris retentirent non loin. Dorothéa tourna la tête et vit des touristes paniqués courir dans tous les sens, comme pour fuir. Un nuage de poussière s’élevait de l’endroit où ses garde-du-corps attendaient et l’un d’eux en sortit, pris d’une quinte de toux, avant de recevoir dans le torse un rayon lumineux provenant du ciel. Lorsqu’elle releva la tête, elle reconnut alors avec horreurs ces mêmes créatures que celle qui s’en était pris à elle quelques années avant. Mais cette fois, il n’y avait pas un unique Pokémon, mais bien une dizaine de Genesect qui tiraient dans tous les sens, provoquant d’innombrables dommages autour d’eux.

- Tu m’as empêché de faire tomber le Roi d’une manière que je trouvais un peu plus douce et discrète, lança Higgs. Mais rien ne m’empêche d’agir désormais dans la folie des grandeurs et dans la plus grande violence qui soit. C’est finalement presque trop simple, mais tu ne m’auras pas laissé le choix. Je te dis maintenant adieu, ma très chère Dorothéa. Mais, si ça peut te rassurer, je pense que tu seras la première pour qui j’éprouverai quelques regrets…

Puis comme il terminait de dire ces mots, il se détourna pour partir, calmement, en contraste avec le vent de panique qui secouait le reste des hommes qui couraient pour leur vie. Dorothéa voulut alors lui répondre et le suivre, mais elle ne fut pas assez rapide. Elle reçut un coup de TechnoBuster dans le dos, ce qui fit exploser son fauteuil roulant. Son corps inanimé retomba lourdement plus loin, morte. Mais personne ne se souciait plus d’elle et les Genesect continuaient de ravager tout sur leur passage.

Higgs, lui, essayait de ne plus y penser. Il avait redouté cette éventualité mais n’était pas pour autant totalement pris au dépourvu. Il allait finir cette partie d’échec avec une stratégie certes moins fine, mais terriblement efficace. Il venait de commencer cette guerre dont l’humanité ne se relèverait pas. Autour de lui, ces hommes et ces femmes qui criaient n’étaient qu’un avant-goût de ce qu’il réservait à l’humanité. Il devait maintenant rejoindre ses hommes, dont une petite partie, il le savait, était déjà en route pour un premier coup d’éclat qui allait faire grand bruit.

Posté à 09h35 le 02/05/18

Le moment de l'Epidémie (2/2)



Aldebert et Stephen venaient de terminer leur expérimentation. Toutes les nouvelles données avaient été retranscrites par Stephen dans un vieux cahier. C’était déjà le quatrième que l’écrivain utilisait à cette fin, et il était rempli aux trois-quarts par l’écriture manuscrite de l’écrivain. Heureusement, à priori, ils avaient maintenant terminé, au bout de plusieurs années de récolte, de rassembler toutes les informations nécessaires. Aldebert attendait donc avec impatience que Patrick Stearns achève le travail. Cependant, celui-ci était occupé avec Isaac et ils ne voulaient pas le déranger, même s’ils trépignaient d’impatience à l’idée de voir les résultats après tant de temps.

Pour fêter cela, Stephen voulait préparer un bon repas. Il ouvrit le frigo et en retira plusieurs ingrédients pour préparer sa spécialité, le Canarticho à l’orange. Cependant, constatant l’absence des fruits nécessaires, il demanda à Aldebert si celui-ci n’avait pas vu les agrumes. Ayant reçu une réponse négative, il répéta la question à trois reprises aux deux informaticiens avant que ceux-ci ne réagissent. Eux non plus ne savaient pas où étaient les oranges. Un peu ronchonnant, il ouvrit la porte de l’atelier d’Elodie pour lui demander si elle en avait bien achetés, mais constatant que l’ingénieure était très occupée avec Billy, il referma bien vite la porte, l’air gêné, et décida, finalement, qu’il allait improviser une nouvelle recette.

Il était en train de préparer la viande quand il sentit vibrer dans sa poche son Pokématoss. Il abandonna immédiatement son couteau, s’essuya bien vite les mains sur son tablier et l’attrapa, le sourire aux lèvres. Il n’y avait que sa femme pour le contacter de temps à autre depuis qu’on avait feint sa mort. Il avait justement envie de la revoir pour célébrer avec elle leur victoire à venir sur leur adversaire et leur futur retour à une vie normale.

- Ha, Doro, ça tombe bien, je compte bien te voir ce soir, je suis en train de préparer du Can…
- Mr Shelley, c’est Marcus Cornell à l’appareil
, l’interrompit ce dernier d’une voix grave.

Stephen fronça immédiatement les sourcils et tourna légèrement son regard vers son appareil, l’air à la fois déçu et surpris. Mais ce qui le perturbait un peu plus, c’était le ton utilisé par le Colonel. On aurait dit qu’il avait une mauvaise nouvelle à annoncer. Marcus Cornell ne le contactait quasiment jamais, et passait toujours par Billy, qui était officiellement le chef de l’Equipe, même si cette dernière était censée ne plus exister. Repensant à ce qu’il avait vu dans l’atelier, il se dit que le Colonel n’avait peut-être tout simplement pas réussi à le joindre cette fois-ci. Il se mordit la lèvre, tentant de se persuader que ce n’était qu’un appel de routine.

- Colonel ? répondit l’écrivain, déclenchant le regard interrogateur d’Aldebert, non loin. Vous appelez pour être tenu au courant des avancées d’Isaac et de Patrick ?
- Hélas, non, Mr Shelley…
répondit son interlocuteur d’une voix hésitante. Je crains que nous ayons sous-estimé la réplique du professeur Higgs… Je… Je suis désolé, Stephen… Il a tué Dorothéa…

Ces derniers mots résonnèrent plusieurs fois dans la tête de Stephen Shelley. Il restait silencieux et immobile, le regard comme perdu. Il avait l’impression que quelque chose venait de se briser en lui, quelque chose qu’il ne pourrait jamais réparer. C’était comme si toutes ses forces l’abandonnaient et il finit par baisser le bras qui tenait le Pokématoss et pendait maintenant mollement le long de son corps, pareil à une liane suspendue à une branche. Il se sentit ensuite tomber et se retint juste à temps en s’étalant avec ses coudes sur son plan de travail, faisant tomber la viande de Canarticho par terre dans ses mouvements. Il entendit vaguement Aldebert l’appeler par son nom, un peu paniqué, mais il ne chercha pas à lui répondre. Il ne tenait plus son appareil et sa vision semblait troublée. Pourtant, il avait l’impression de voir la femme qu’il avait épousée lui adresser des signes avant de disparaitre petit à petit. Il sentit ensuite que plusieurs mains se saisissaient de lui et le forçaient à s’asseoir sur une chaise. Mais rien autour de lui n’avait plus d’importance. Que ce soit leur lutte contre le Professeur, ses Projets avec ses amis, ses idées de livres… Plus rien n’aurait plus la même saveur, maintenant que Dorothéa était partie.

Isaac et Patrick avaient dû se mettre à deux pour aider Stephen à s’installer sur un siège. Aldebert, quant à lui, s’était glissé dans son laboratoire pour en sortir différents médicaments qu’il était prêt à appliquer à son ami après l’avoir ausculté. Il tenait sa main sur son front pour prendre sa température quand Elodie et Billy arrivèrent, alertés par les cris. Isaac les informa de ce qu’ils avaient vu, c’est-à-dire que l’écrivain semblait avoir fait un malaise, puis un petit bruit attira l’attention de Billy. C’était le Pokématoss de Stephen, qu’il attrapa.

- Allô ? lança-t-il en s’éloignant un peu de l’écrivain pour ne pas gêner les soins qu’on lui prodiguait.
- Major Campbell ?! s’écria la voix inquiète du Colonel, qui mit immédiatement Billy au garde-à-vous, par réflexe. Comment va Stephen, je lui parlais et soudain il a cessé de répondre…
- Il a fait un malaise, apparemment, Colonel
, répondit le Major en jetant un coup d’œil vers l’écrivain, voyant Aldebert et Patrick qui se disputaient quant à la marche à suivre pour le soigner. Vous appelez pour un renseignement, je suppose ?
- Non, Major, écoutez-moi attentivement
, lança précipitamment le Colonel. La situation est grave et je crois que je ne suis pas innocent quant au malaise de Mr Shelley. Je viens de lui annoncer que sa femme était morte…
- Madame Crowfoot est morte ?
répéta Billy d’une voix forte, l’air stupéfait et attirant vers lui tous les autres regards. Mais… Comment…
- C’est le Professeur Higgs le responsable
, annonça le Colonel. Il a fait un carnage au Parc Naturel, à l’aide de Pokémon non-identifiés, mais qui seraient les mêmes que celui utilisé par le Professeur Neville il y a 8 ans. Mais ça ne s’arrête pas là.
- Attendez, Higgs a déclenché un massacre ?!
s’exclama le Major, apparemment sidéré, tandis que tous les autres, excepté Stephen, se rapprochaient pour écouter la conversation. Mais pourquoi est-ce qu’il a fait ça ? Il est devenu fou ?
- Apparemment, cela s’apparente à une déclaration de guerre
, maugréa Marcus Cornell. D’autres attaques ont été déclenchées un peu partout, avec de lourds bilans. Mais, surtout, en ce moment même, plusieurs bateaux hostiles sont en route vers l’Ile Union. Ils vont prendre d’assaut la capitale du Monde.
- Bordel de merde…
, ne put s’empêcher de dire Billy, l’air anxieux. On peut faire quelque chose pour vous aider?
- Pas vraiment, je suis sur place avec Mr Darwin et les autres Premiers. On est en train de réfléchir à comment organiser l’évacuation… Mais vous, vous devez aussi vous mettre à l’abri et vous préparer ! Rejoignez la base de Celadopole. Le Général Hesse s’y trouve, et je vous y rejoindrais dès que possible.
- Entendu
, approuva le Major en hochant la tête. Bonne chance, Colonel.
- Vous aussi.


Le Colonel coupa la communication et poussa un grand soupir. Apparemment, la mort de sa femme avait fait un terrible choc pour Stephen Shelley. Mais ils n’avaient pas le temps de se morfondre ou de pleurer la perte d’un proche. La situation était terriblement grave. Ils avaient déclenché, sans le savoir, une terrible réaction en chaine. Dorothéa n’était que la première victime. S’ils ne faisaient rien, ils risquaient fort de tous y passer. Il rejoignit la salle des opérations, où étaient rassemblés les 5 Premiers, ainsi que plusieurs responsables militaires. Tous avaient les yeux braqués sur des écrans. Vers l’ile Union se dirigeaient pas moins de dix navires armés. Mais l’Armée n’était pas restée les bras croisés et le comité d’accueil était prêt à les intercepter.

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Il n’existait qu’une seule et unique voie maritime praticable pour se rendre sur l’Ile Union. Effectivement, et depuis des années, des mines étaient déposées et entretenues par les forces de la Marine, tout autour de la capitale du monde, dans le but de rendre impossible toute invasion. Seul un couloir de 20 km de large pour près de 200km de long était libre de tout engin explosif, mais il était extrêmement surveillé par les navires de l’Armée. Cette route, rebaptisée Chenal Diplomatique, partait des mers frontalières d’Hoenn et de Sinnoh, et il fallait donc longer ces dites mers pour pouvoir emprunter ce chemin. Et toute tentative d’utiliser une autre trajectoire était tout simplement suicidaire, en vue du nombre d’engins explosifs qui attendaient paisiblement à la surface de l’eau.

Cependant, quelques heures auparavant, des bateaux avaient sonné l’alerte. Ils avaient détecté plusieurs vaisseaux inconnus, qui refusaient de répondre aux contacts qu’ils tentaient d’établir. L’information avait rapidement été relayée à l’Ile Union et les mesures avaient été prises en conséquence.

C’était à l’Amiral Weiss qu’avait été confiée la mission de diriger les opérations. Sans plus tarder devant cette menace exceptionnelle, il avait réquisitionné tous les marins disponibles à la base de l’Ile Union et annulé toute opération en cours sur le Chenal Diplomatique. Ainsi, en ce moment-même, dix Cuirassés de près de 263 mètres de long pour 39 mètres de largeur au maitre-bau étaient disposés pour faire barrage aux bateaux ennemis, à environ 115km des côtes de l’Ile Union. Ils laissaient entre chacun d’eux un espace d’environ 1km800 et formaient une ceinture quasi inviolable. Il était tout bonnement impossible de passer sans devoir les affronter, et ils étaient tous lourdement armés.

Outre leurs Cuirassés, ils disposaient du soutien de cinq navires collecteurs de renseignements, du même calibre que ceux qui avaient sonné l’alerte. Petit et peu armés, ils étaient néanmoins équipés de sonars efficaces, ainsi que de brouilleurs et détecteurs de signaux, prêts à intercepter les messages de leurs adversaires. Un travail peut-être peu glorifiant, mais hautement nécessaire en combat naval.

Afin de prendre d’assaut les navires ennemis de l’intérieur, l’Amiral Weiss avait aussi réclamé la présence de cinq Porte-hélicoptères. Les véhicules en vol étaient armés de charges explosives en plus des Pokémon des pilotes, œuvrant ainsi comme Snipers. Ces hélicoptères avaient déjà fait leurs preuves pour saborder des bateaux pirates dans le passé. Qui plus est, trois équipes de la Brigade aérienne, des soldats de l’Armée entrainés pour les combats aériens sur le dos de leurs Pokémon, avaient proposé leur aide dans la défense de l’Ile.

Mais enfin, et c’était là l’arme la plus redoutable de la Marine, ils profitaient de la présence de trois sous-marins d’attaque, équipés de puissantes torpilles, et escortés par un petit banc de Léviator. Ces bâtiments de guerre étaient non seulement très discrets mais disposaient surtout d’une force de frappe colossale. C’était dans l’un d’eux, le Magellan VI, que l’Amiral Arthur Weiss attendait les informations concernant les positions des bâtiments ennemis.

Lorsqu’enfin on le contacta pour lui communiquer les données qu’il réclamait, il attrapa des objets en métal et les disposa sur une grande carte bleue quadrillée représentant le Chenal Diplomatique, sous le regard curieux de ses stratèges et de son Capidextre. Ainsi, au final, ils avaient à faire à huit Cuirassés aux dimensions légèrement plus petites que les leurs, chacun suivis par plusieurs aéroglisseurs, des véhicules plus rapides mais non armé, destinés à prendre les terres d’assaut. On avait aussi compté 3 Croiseurs, des navires aux dimensions plus modestes que les Cuirassés, mais spécialisés dans la lutte anti-aérienne, qui semblaient mener l’attaque, comme pour protéger les Cuirassés des menaces venues du ciel. Enfin, sur les côtés, des Dragueurs de Mines suivaient, plus en retrait, prêt à agir s’ils venaient à être poussés vers les explosifs. Tous ces bâtiments tenaient une formation en pointe de flèche vers le milieu de leur barrage de Cuirassés.

L’Amiral et ses hommes eurent un petit moment de discussion avant de décider de la marche à suivre. Ils ne devaient surtout pas ramener tous les Cuirassés des deux bords vers le centre, car il y avait risque que des navires ennemis en profitent pour passer par la brèche qu’ils créeraient. Au contraire, ils ordonnèrent à ces derniers de s’avancer légèrement, afin de leur donner l’occasion d’encercler leurs ennemis et d’empêcher toute tentative de fuite. Puis ils se penchèrent sur le cas des Croiseurs. Engager l’assaut des hélicoptères et de la Brigade Aérienne était bien trop risqué tant que ces trois navires étaient en état. Mais si les prendre d’assaut depuis les Sous-marins était envisageable, l’Amiral préférait écarter cette hypothèse tant qu’ils étaient capables de faire le travail depuis les Cuirassés. Le Magellan VI disposait de puissantes torpilles, capable à terme de couler n’importe quel bâtiment. Mais ils étaient limités en charge sans pouvoir faire le plein. Ces coups violents devaient donc être lancés avec réflexion et parcimonie et seul l’Amiral avait le droit de commander un tir de torpilles.

Enfin les ennemis se profilaient à l’horizon. Les différents Capitaines des Cuirassés le firent immédiatement savoir à l’Amiral, qui n’attendait que cela pour transmettre ses différents ordres à l’aide de différents codes propres à la Marine. Les premiers hélicoptères décollèrent pour tenter une approche et les canons des autres navires pointèrent les Croiseurs, prêts à les cribler de partout quand ils seraient à portée.

Enfin, la bataille s’engagea. Les coups de canons retentissaient des deux côtés. Cependant, la portée de leurs tirs semblait plus restreinte que celle de leurs adversaires, ce qui contraint les Capitaines à se lancer à leur poursuite pour pouvoir leur tirer dessus, tout en encaissant eux-mêmes les bombardements adverses en attendant. Une position très inconfortable.

A l’abri dans son sous-marin, son tricorne sur la tête et son bras droit caché sous son manteau, l’Amiral n’en restait pas moins inquiet. D’après les récolteurs d’informations, les adversaires manœuvraient pour reculer et ainsi rester un maximum à l’abri de leurs attaques. De plus, les hélicoptères envoyés en reconnaissance avaient rapidement été dégommés par les Croiseurs. Le Colonel Von Stradonitz, chef de la seconde brigade aérienne, et son Roucarnage étaient même passé à deux cheveux de la mort. En se triturant la moustache, Arthur Weiss se tâtait. La situation était encore gérable sans son intervention, mais il n’aimait pas risquer la vie de ses hommes s’il pouvait en épargner.

- Amiral ! s’écria l’un de ses subordonnés au garde-à-vous. Les Premiers désirent s’entretenir avec vous. Ils sont en compagnie du Ministre Cornell de Kanto-Jotho.
- Cette vieille fripouille,
grommela Arthur, le regard dur. Lancez la communication.

Aussitôt un grand écran sur le côté s’alluma, dévoilant les 5 Premier Ministres qui siégeaient d’ordinaire à la Table Ronde. Cependant, en ce moment, ils se trouvaient dans une pièce plus petite, sans autre meuble que des armoires. Ils paraissaient tous très préoccupés par la situation. Il savait que l’Ile Union disposait d’une base militaire, mais que cette dernière n’était, contrairement aux rumeurs, pas très occupée. On y retrouvait surtout les bureaux de quelques haut-gradés mais très peu d’hommes. S’il ne parvenait pas à empêcher les bateaux d’atteindre l’ile, les Chefs d’Etat seraient certainement tués sans pouvoir opposer une grande résistance. L’air tout aussi inquiet, son ami Marcus Cornell l’observait avec appréhension.

- Amiral Weiss, pouvez-vous nous éclairer sur la situation ? demanda Meredith Robespierre, la Première de Sinnoh, nommée depuis seulement 2 ans à ce poste après avoir occupé le poste de Ministre du Tourisme dans sa région et connue pour sa petite taille.
- Nos adversaires ont mis le paquet, seulement deux Cuirassés de moins que nous, et trois Croiseurs en plus qui nous empêchent d’approcher par la voie des airs.
- Vous vous concentrer sur ces trois-là, je suppose ?
demanda le Premier de Kalos, Frederick Descartes, d’un ton sec.
- Evidemment, répondit Weiss en tentant tant bien que mal de cacher son agacement face à un homme qui voulait lui apprendre son métier. Ils ont l’avantage de tirer plus loin que nous, seulement, et tentent de rester hors de notre portée.
- Alors qu’attendez-vous pour lancer des torpilles depuis vos sous-marins ?
questionna Mr Descartes, un peu sur les nerfs. Qu’on en finisse vite !
- Mr le Ministre, nos munitions sont en stock restreint
, lui rappela Weiss. Les épuiser directement serait une erreur.

L’homme semblait sur le point de répliquer, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Le Ministre Darwin et son homologue d’Hoenn, le vieux Gandhi, prirent ensuite la parole pour demander des compléments d’informations et pour lui transmettre d’autres nouvelles. Pendant ce temps, l’Amiral voyait son ami observer un autre écran, qu’il ne pouvait pas voir. Enfin, quand il eut terminé de parler avec les Premiers, le Colonel décida d’intervenir.

- En vue de leurs positions actuelles, pourquoi ne pas tenter un tir de torpilles sur les Cuirassés qui se trouvent derrière les Croiseurs ? proposa-t-il. Même juste un, sa carcasse prendra du temps avant de couler et devrait gêner les Croiseurs, non ?
- Et nous pourrions ainsi les atteindre avec nos propres Cuirassés
, s’exclama Weiss, enthousiaste. Bonne idée.
- Ha, enfin, vous vous réveillez
, lança Descartes, acerbe.
- Je vais en discuter avec mes hommes puis nous passerons à l’attaque, répondit Arthur en fronçant les sourcils. Nous restons en communication, je suppose ?
- C’est exact, on vous laisse avec le Colonel
, répondit Darwin. Il s’y connait mieux que nous en stratégie militaire et nous avons aussi des choses à préparer…
- Bien reçu.


Il attendit quelques instants, que les Premiers se retirent, pour afficher sa mine agacée à son ami, qui ne put s’empêcher de sourire devant la grimace.

- Gnagnagna, les torpilles ! Comme si je n’y avais pas pensé !
- Ils ne savent pas ce que c’est
, lui rappela Cornell. Aucun de nos Ministre n’était dans l’Armée auparavant.
- Tu es sûr ? Il me semblait que la petite Robespierre avait quitté la Brigade aérienne après trois semaine parce qu’elle avait le mal de l’air.


Finalement, l’ambiance était plus détendue qu’on ne l’aurait cru. Le Colonel restait inquiet pour son ami, piégé dans une enveloppe de métal à plusieurs centaines de mètres de la surface. Les missions en sous-marins, ça pouvait aussi mal se passer. Mais il ne laissait rien paraitre pour autant et l’Amiral semblait d’ailleurs étrangement détendu.

Finalement, approuvant l’idée du Colonel, Arthur Weiss envoya ses ordres de manœuvres aux différents Capitaines sous ses ordres. Puis, en prenant bien soin de se tenir au courant via les collecteurs de données, les canons des trois sous-marins se mirent à pointer deux Cuirassés, choisis pour leurs positions qui pourraient se révéler gênantes pour les Croiseurs en fuite. Ils attendaient simplement les ordres de l’Amiral pour faire feu.

Celui-ci avait les yeux fixés sur un sonar, un talkie dans sa main gauche, prêt à faire relayer ses instructions. De son côté, Marcus Cornell l’observait sans rien dire. Soudain, le Ministre de la Justice reçut une demande de communication de la part de Von Stradonitz. Il allait la prendre quand il vit son ami commander d’un geste théâtral et d’une grosse voix de faire feu.

Aussitôt, les torpilles s’élancèrent depuis Magellan IV, V et VI. Les Léviator qui les escortaient s’étaient écartés, comme ils avaient été habitués à le faire quand ils voyaient plusieurs phares s’allumer sur les sous-marins. Les projectiles filèrent sans souci vers leur cible et provoquèrent un grand fracas en les percutant. Le choc était si puissant que, de la surface, on avait vu les Cuirassés faire de grands mouvements incontrôlables, alors qu’il s’agissait de base de véritables géants. Très vite, plusieurs Capitaines envoyèrent un message encourageant à l’Amiral, lui annonçant que, conformément à leur plan, les Croiseurs étaient maintenant bigrement ralentis et, bientôt, à portée de leurs canons.

- Prenez ça dans les dents ! s’exclama l’Amiral en sortant sa main droite disproportionnée de sous son manteau. On va leur faire regretter d’être venus sur notre terrain de jeu !

Autour de lui, Capidextre faisaient de petits bonds réjouis et ses hommes aux commandes se permirent quelques applaudissements. S’ils n’avaient pas encore gagné, plus personne n’avait de doute sur cette éventualité. Il ne faudrait plus longtemps pour éliminer les Croiseurs, puis saborder les Cuirassés serait tâche aisée.

L’Amiral adressa un grand sourire victorieux à son ami depuis l’écran. Mais celui-ci ne regardait pas vers lui. Il avait une mine atterrée, comme si on venait de lui annoncer une très mauvaise nouvelle. Puis comme il tournait la tête vers lui, Arthur Weiss sentit son estomac se nouer. Ils n’avaient pas eu besoin d’échanger le moindre mot. Il savait que quelque chose clochait.

Puis, soudain, une détonation retentit et fit basculer le Magellan VI, faisant presque perdre l’équilibre à Arthur Weiss. Plusieurs voyants et alarmes s’étaient enclenchés et la murmure des conversations s’était tue immédiatement. Tous les regards était fixés vers l’Amiral, qui était soudain devenu blanc comme un linge Puis les secousses reprirent, accompagnées de bruits d’explosions. Les différents instruments du sous-marin s’emballaient dans tous les sens et, aux commandes, tout le monde semblait pris au dépourvu.

- Qu’est-ce que c’est Marcus ? demanda l’Amiral, l’air pataud.
- Ils n’attaquent pas seulement via bateaux… Ils ont trois énormes dirigeables, qui s’étaient cachés dans les nuages… Ils sont en train de vous larguer des centaines de bombes…
- Je vois… On a trahi notre position en tirant nos torpilles
, lança Weiss en étalant son énorme main droite sur la tête. C’est bête… Je suppose qu’ils vont en répandre aussi sur nos Cuirassés ?
- D’après Von Stradonitz, ça a l’air parti dans ce sens, mais l’un des trois se dirige plutôt vers l’Ile Union sans rien larguer…
- Alors c’est ça… Ils vont envahir l’ile par la voie des airs, contrairement à ce qu’ils ont voulu nous faire croire… Ils sont ingénieux…
- Il est…
rectifia Marcus en se mordant les lèvres. Arthur… Vous n’avez pas de moyens d’évacuation, dans vos sous-marins ?
- Non,
répliqua Weiss avec un rire forcé. Quand bien même, vous n’avez pas le temps de venir nous secourir.
- Arrête, Arthur, il doit bien…
- Adieu, Marcus,
l’interrompit l’Amiral. Et merci pour tout.

Et sans attendre la réponse de son meilleur ami, avec qui il avait traversé tant d’épreuves, tant de péripéties, il coupa la communication. Il rappela immédiatement Capidextre qui courait partout d’un air paniqué et poussa un profond soupire en retirant son tricorne de sa tête pour l’appuyer contre son ventre.

- Un capitaine meurt avec son navire…

Puis une nouvelle charge explosive éclata, déclenchant une fissure dans la coque déjà endommagée. Et l’eau s’engouffra en déchirant le reste du métal sur son passage avant d’emporter tous les hommes du Magellan VI vers la mort.

___________________________________________


De l’autre côté de l’écran désormais éteint, le Colonel était resté bouche-bée, incapable de prononcer le moindre mot. Son ami lui avait épargné le spectacle de sa propre mort en coupant la liaison. Mais ce n’était pas possible. L’Amiral Weiss ne pouvait pas être mort. C’était impensable ! Et pourtant, au fond de lui-même, Marcus savait qu’il ne reverrait plus jamais son vieil ami et partenaire.

Il lui fallut encore quelques minutes avant de se ressaisir. Il avait les joues humides, n’ayant pas su retenir quelques larmes de couler, et ses yeux étaient rougis. Il se frotta rapidement le visage pour ne rien laisser paraitre et lança une nouvelle communication. Le Colonel Von Stradonitz répondit en l’espace de quelques secondes, grâce à son Holokit, qu’il portait au poignet. En vue du décor derrière lui, il était toujours en vol sur son fidèle Roucarnage.

- Seconde Brigade aérienne au rapport, lança-t-il l’air grave.
- Comment a évolué la situation, Colonel ? demanda le Ministre, inquiet.
- Les pertes sont lourdes, répondit-il. 4 Cuirassés ont été entrainés vers le fond, ainsi que les collecteurs de données et 3 Porte-hélicoptères. Cependant, ils ont aussi touché leurs propres navires, ce qui semble rétablir un peu l’équilibre…
- Et que font les dirigeables ?
demanda Marcus.
- Ils se sont séparés. L’un vers l’est, l’autre vers l’ouest. Je suppose qu’ils veulent détruire les autres navires encore debout qui étaient à l’écart…
- Et le troisième ?
- Il file droit vers vous
, soupira l’homme. Il a une vitesse qui atteint presque 100km/h. En clair, vous avez à peu près une heure pour vous préparer…
- Vous m’aviez dit que vous et vos hommes allaient tenter de s’approcher pour voir ce qu’ils avaient comme matériel. Vous avez réussi ?
- Alors, la bonne nouvelle, c’est que ce dirigeable-là ne parait pas équipé de charges explosives à larguer
, dit Von Stradonitz en hochant la tête. Cependant, y a l’air d’y avoir un sacré paquet de monde à l’intérieur, et il y a une piste de décollage. Quelques dresseurs sur leurs oiseaux sont venus pour nous attaquer et nous tenir éloignés.
- Des dresseurs ?
répéta le Ministre de la Justice.
- Je le sais parce que j’en ai reconnu l’un ou l’autre, précisa-t-il. Albert de Mauville et Alizée de Cimetronelle… Comme ils étaient en supériorité numérique, on a battu en retraite et ils sont revenus dans leur véhicule après.
- Je vois… Colonel, partez avec les hélicoptères. Retournez sur les Continents. On aura besoin de vous là-bas.
- Message reçu, Mr le Ministre
, répondit l’homme, l’air un peu mal à l’aise. Bonne chance de votre côté.

La communication coupa. La bataille du Chenal Diplomatique était un vrai désastre. Chaque Cuirassé comptait plus de mille hommes, et presque 200 par sous-marin. Et cela ne comportait que les pertes alliées, puisque, d’après Von Stradonitz, leurs adversaires avaient aussi eu beaucoup de pertes lors du largage des bombes par les dirigeables. Et dire que ce n’était encore que le début des hostilités…

Mais l’heure n’était pas aux tourments et aux constats. Si le chef de la Seconde Brigade aérienne ne se trompait pas, alors un dirigeable rempli de dresseurs allait débarquer sur l’Ile Union dans environ une heure. Ils n’avaient plus beaucoup de temps pour réagir.

Lorsqu’il annonça les dernières nouvelles aux 5 Premiers, les réactions furent diverses. Le plus âgé, Mr Gandhi, retira ses lunettes en poussant un soupir, incapable de dire quoique ce soit. Descartes s’était levé d’un bond pour donner un coup de pied dans la Table Ronde, avant de cracher un juron sous la douleur. Darwin, lui, s’était relevé aussi vite que son collègue, mais pour adresser un regard perturbé et interrogatif à son Ministre de la Justice. Puis il était retombé mollement sur sa chaise, l’air penseur. Madame Robespierre, elle, s’était saisie de son Pokématoss, afin de contacter des personnes qu’elle connaissait et qui, normalement, participaient à la Bataille du Chenal Diplomatique, tandis qu’Urbain Faraday, le Premier d’Unys, tentait de la rassurer. Seul Mr Malraux, le vieux Majordome et seul non politicien à être autorisé à entrer dans cette pièce légendaire était resté stoïque, restant discret au fond de la pièce.

- De combien d’hommes disposons-nous sur l’ile Union ? demanda finalement Mr Faraday d’une voix tremblante.
- Environ une trentaine, répondit le Colonel. Seule la cinquième Brigade aérienne et quelques officiers supérieurs sont actuellement sur place. Nous avons beaucoup de matériel, mais presque pas d’hommes…
- Et selon, vous, ce serait suffisant ?
demanda Gandhi en remettant ses lunettes sur son nez, d’un ton qui montrait qu’il savait déjà quelle serait la réponse.
- Non, nos adversaires ne sont peut-être pas des militaires entrainés, mais surement des dresseurs qui le sont tout autant, avec de puissants Pokémon. Et un tel dirigeable en transporte surement une centaine.
- Alors dans ce cas il faut évacuer !
s’écria Descartes, sur les nerfs. Qu’on apprête un hélicoptère et que la cinquième Brigade nous escorte !
- Ce n’est pas si simple, monsieur
, répondit le Colonel, une pointe d’agacement dans la voix. D’après le Colonel Von Stradonitz, certains dresseurs peuvent justement quitter le dirigeable et pourraient vous prendre en chasse. Et fuir par un autre sens serait difficile à cause des conditions météorologiques qui règnent autour de l’île Union.
- Vous vous foutez de moi, Cornell ?!
s’écria Descartes en faisant de grands mouvements. Vous êtes militaires aussi, je vous rappelle, votre travail est de nous garantir la sécurité, pas de nous abandonner à la mort !
- Descartes, cessez immédiatement !
lui lança sèchement Francis Darwin. Le Colonel ne fait que nous communiquer les faits, il n’est pas responsable de ce qu’il nous arrive.

C’était un peu faux en réalité, pensait Cornell, et Darwin le savait très bien. C’était eux qui avaient déclenché la machine infernale de la Guerre, en pensant au contraire arrêter le Professeur Higgs dans sa folie. C’était encore lui qui avait recommandé à son ami le plan par lequel le Magellan VI s’était trahi. S’il essayait de ne pas le montrer, les remords envahissaient le Colonel au point de le faire transpirer à grosses gouttes. Il n’avait qu’une envie, réparer ses erreurs, quitte à perdre la vie. Il ne savait d’ailleurs pas quoi faire. L’ile Union semblait condamnée, et la fuite compromise. Or, les 5 Etats avaient besoin de leur Premier Ministre respectif. La perte des Chefs d’Etats au tout début de la Guerre risquait bien de démoraliser tout le monde et susciter un état d’abattement général. Et en tant que militaire, Marcus savait que le moral des troupes était tout aussi important que l’équipement ou le nombre d’hommes.

- Si je puis me permettre, intervint Mr Malraux au fond de la pièce.

Tous les Ministres se tournèrent vers le vieux majordome. Mr Gandhi, qui connaissait bien le domestique, semblait le premier surpris à le voir intervenir pendant leur réunion. Il était toujours resté le plus discret possible, ne parlant que si on lui posait une question. Descartes poussa un grand soupir dédaigneux, comme si l’intervention de leur homme à tout faire n’était pas digne d’importance. Faraday et Robespierre, par contre, semblaient très intéressés par la prise de parole du Majordome. Enfin, le Ministre Darwin observait ce dernier avec curiosité. Il avait une petite impression de déjà-vu.

- J’ai peut-être une solution à vous soumettre pour vous permettre d’évacuer l’Ile Union en toute sécurité, lança-t-il après une grande inspiration. Mais nous devons nous presser.

Posté à 09h36 le 09/05/18

Le Moment du Discours



D'après Albert Einstein :
Je ne sais pas comment sera la troisième guerre mondiale, mais je sais qu'il n'y aura plus beaucoup de monde pour voir la quatrième.


L’ile Union était secouée d’un vacarme assourdissant. C’était presque une centaine de dresseurs qui venaient de prendre l’ile d’assaut, sans oublier leurs nombreux Pokémon et les quelques Chimères qui les accompagnaient. Sortant en trombe du dirigeable qui les avait transportés, ils s’étaient immédiatement précipités vers l’unique et immense demeure de l’ile, le grand manoir qui accueillait non seulement les 5 Premiers, mais aussi les bureaux de plusieurs grandes pointures de l’Armée.
Si plusieurs militaires n’avaient pas tardé à les accueillir sauvagement, ils ne faisaient pas le poids face à tant d’adversaires. Les soldats étaient dépassés et tombèrent rapidement, l’un à la suite de l’autre, tués sans remord par les assaillants. Ainsi, rapidement, les hommes du dirigeable s’introduisirent à l’intérieur de l’immense bâtiment, symbole du pouvoir politique de l’époque.
Seulement, si les opposants avaient l’avantage du nombre, les militaires à l’intérieur avaient celui du territoire, qu’ils connaissaient bien mieux. C’était la première fois pour tous les dresseurs qu’ils posaient le pied sur l’ile, et plus encore dans le Manoir. Aussi les quelques soldats restants s’étaient-ils organisés pour leur donner le plus de fil à retordre que possible, malgré leur nombre infiniment inférieur. Au moins, se battre dans des couloirs étroits présentait l’avantage de limiter le nombre de Pokémon ou de Chimères à affronter en même temps.

Parfois, lorsqu’une attaque trop puissante surgissait, certains murs tremblaient. Dans la pièce de la Table Ronde, barricadée avec des meubles transposés là-bas exprès, Mr Malraux attendait, seul. Il avait dû insister pour que les Premier acceptent sa proposition qui, très vite, s’était révélée être la seule envisageable. Quelques militaires parmi ceux présents s’étaient portés volontaires pour l’assister dans cette mission. Il s’agissait pour la plupart d’hommes qui se sentaient endettés envers l’un ou l’autre Supérieur, ou qui n’avaient plus rien à perdre. Des hommes qui étaient prêts à donner leur vie pour la survie des 5 Premiers et des hauts-gradés présents.

Lui-même se situait dans la même optique. Il était parfaitement conscient des dangers qu’encourrait l’équilibre du Monde en ce moment-même. Il avait assisté de ses propres yeux à l’entretien entre le Professeur Higgs et les Premiers alors en place, il y a 26 ans. Il l’avait vu les menacer de perturber le monde et de l’offrir aux Terroristes de la Team Rocket s’ils n’accédaient pas à ses demandes. Un chantage odieux qu’il n’avait, à l’époque, guère compris. Ce n’est que par la suite qu’il avait saisi les conséquences d’un tel évènement. Et depuis tout ce temps, et surement bien plus encore, le même homme tirait les ficelles dans l’ombre pour atteindre son objectif. Le Majordome n’était pas encore très sûr de concevoir correctement quel était le but précis du Professeur Higgs. Mais une chose était sûre, il était prêt à mettre le monde en danger pour y parvenir, peu importe le nombre de morts.

Ne rien faire revenait alors à lui laisser la place et à abandonner les 5 Etats à leur triste sort. Mais, pour Mr Malraux, il en était hors de question. Toute sa vie, il l’avait consacrée au service des 5 Etats. Certes, son rôle pouvait paraitre bien ingrat, mais il restait nécessaire afin de garantir aux Dirigeants du Monde l’environnement adéquat à leur travail. Il avait toujours été d’une loyauté sans faille envers chacun d’entre eux, du plus brillant au plus mauvais, du plus sympathique au plus agaçant, qu’importe les origines ou les idées.

Cependant, serrant un petit boitier en main, André Malraux ne pouvait s’empêcher d’appréhender les minutes à venir. Il avait beau être fixé sur son destin et savoir que, de toute façon, il n’y avait aucun retour en arrière possible, il avait peur. Peur de mourir. N’est-ce pas le propre de l’homme ? La malédiction de ces êtres de chair et de sang qui, contrairement aux autres créatures, vit tous les jours de sa vie avec la conscience que pend au-dessus de lui une épée de Damoclès, inévitable, la mort, contre laquelle il serait bien vain de lutter ? Est-ce que c’est douloureux de mourir ? Et y a-t-il seulement quelque chose après ? Tant de questions, tant d’incertitudes qui le tiraillaient désormais alors même qu’il se trouvait aux portes de cette destinée.

Enfin, il entendit des bruits de choc retentir dans le couloir proche. Le dernier militaire était en train de combattre avec acharnement les envahisseurs. Mais il ne pourrait pas résister très longtemps. Le vieux majordome sentait la sueur glisser le long de son corps et son cœur battre plus rapidement que jamais, comme pour rentabiliser ses derniers instants. Il poussa un profond soupir, regardant une dernière fois le boitier. Il s’imagina un instant abandonner son idée et prier leurs ennemis pour qu’ils l’épargnent. Mais une autre pensée chassa bien vite cette idée saugrenue de son esprit. Il songea à cette femme qu’il avait tant admirée. La Dame de Fer, Astrid Roosevelt, qui, 10 ans après son départ, laissait encore un souvenir intense au vieillard. Cette femme aux idées brillantes, capable de convaincre n’importe qui, de voir clair dans le jeu de ses adversaires. La femme qu’il avait secrètement admirée pendant toute sa vie pour son parcours hors du commun. Si seulement elle avait été là, aujourd’hui, pour faire face à cette menace inédite. Mais, puisqu’elle n’était plus de ce monde, c’était à lui et aux nouveaux Premiers Ministres de faire perdurer son héritage.

Soudain, la porte barricadée se mit à trembler dans un grand bruit. André Malraux redressa la tête, le regard décidé fixant l’encadrement de celle-ci, baissant les bras pour les cacher sous la Table Ronde. Les meubles qui empêchaient son ouverture vibraient à chaque nouveau coup, menaçant de s’écrouler.

Enfin, un dernier coup résonna, dévoilant derrière plusieurs dresseurs et Pokémon qui s’engouffrèrent à l’intérieur sans attendre. Il s’agissait, pour la plupart, de jeunes hommes et de jeunes femmes. Il y avait aussi, parmi les Pokémon, plusieurs créatures étranges, le dos voûté, qui mêlaient l’apparence des êtres humains avec celle de l’un ou l’autre Pokémon. Puis, au centre, l’air assuré et très confiant, un homme aux cheveux blonds d’une cinquantaine d’année, avec un manteau vert, s’avançait lentement, comme pour que chacun de ses pas fasse un effet dramatique, escorté par son Rhinastoc et son Milobellus. Si cet homme avait d’abord un grand sourire satisfait, en voyant que le Majordome était assis seul à la Table Ronde, il se renfrogna, l’air agacé. Ce n’est que lorsqu’il s’arrêta de marcher qu’André Malraux le reconnut comme étant Koner, l’Aigle Tour de Sinnoh, l’un des rares dresseurs de son âge, mais connu pour son expérience et ses talents.

- C’est quoi cette blague ? s’exclama-t-il, fâché. Où sont les 5 Premiers ?
- En sécurité
, répondit sèchement le Majordome. Vous ne pourrez pas les atteindre.
- Tu te fiches de moi, le vieux ?
répliqua Koner en faisant une grimace. Tu nous fais perdre du temps ! Dis-nous où ils sont ! Ou bien…

Sur ces mots, il claqua des doigts et les dresseurs exécutèrent un geste. Pokémon comme Chimères se mirent alors en position, prêts à se jeter sur le vieux majordome s’il n’accédait pas à la demande de leur chef. Mais pour toute réponse, André Malraux pouffa de rire.

- Tu trouves ça drôle ? lança l’Aigle Tour avec un air narquois. De mourir comme ça, si lamentablement ?
- Je ne meurs pas lamentablement
, répliqua Mr Malraux en montrant le boitier qu’il tenait en main. Mais pour mes convictions.

A la vue du boitier, le visage de l’Aigle Tour pâlit soudainement et il fit un pas en arrière. Il avait maintenant une expression effrayée et paniquée. Il fit un geste pour empêcher ceux qui n’avaient pas compris la situation de se précipiter et déglutit.

- Hé ho ! Calme avec ton truc ! s’exclama Koner avec beaucoup d’appréhension dans la voix. Tu vas quand même pas faire un truc aussi con ? Tu vas pas détruire la Table Ronde comme ça ?
- Et pourquoi pas
, répondit André Malraux sereinement. Ce n’est qu’un meuble, après tout.

L’Aigle Tour écarquilla des yeux puis, d’un signe de main, donna l’ordre aux autres dresseurs dans la pièce de fuir au plus vite. Ils étaient en train de s’exécuter avec précipitation, criant à ceux qui se trouvaient dans les couloirs d’évacuer le Manoir au plus vite. Mais il était trop tard pour eux.

Mr Malraux, quant à lui, alors que les derniers envahisseurs quittaient en trombe la salle de la table Ronde, eut l’impression d’apercevoir les 18 Premiers Ministres qu’il avait servis dans sa carrière, tous rassemblés autour de lui, lui adressant un regard solennel. Les dernières divagations d’un vieillard.

- Mesdames, messieurs, chuchota-t-il dans un dernier sourire. C’était un honneur.

Et sans plus attendre, pour ne laisser aucune chance aux ennemis de l’Etat, il appuya sur le bouton du boitier.
L’immense déflagration que venait de déclencher le vieux Majordome secoua l’entièreté de l’ile. Toutes les charges explosives qu’ils avaient pu trouver avaient été disposées dans les endroits stratégiques du Manoir de l’Ile Union, et même en dehors de celui-ci. Le bâtiment en flamme s’écroula rapidement comme un château de carte, emportant avec lui la vie d’une centaine d’hommes et de femmes venus à l’origine pour cette même destruction, ainsi que les Pokémon et Chimères qui leur prêtaient main forte. Le dirigeable lui-même, en vol stationnaire trop proche du bâtiment, s’enflamma rapidement, à cause de ses grosses quantités d’hydrogène inflammable. Un véritable enfer de flammes et de gravats.

Même à l’abri dans un Bunker secret, les 5 Premiers, les Officiers et derniers militaires cachés crurent un instant que le plafond allait s’écrouler sur eux. Leur abri tint bon, cependant. Il avait été conçu pour résister à n’importe quel assaut imaginable. Une construction ancienne mais efficace. Le Colonel en ignorait l’existence, et même les Premiers semblaient avoir été surpris en y entrant. On y accédait en suivant un long tunnel caché sous une trappe de la réserve, un endroit que les politiciens ne devaient surement pas côtoyer souvent.

Ils n’avaient aucun moyen de savoir ce qu’il se passait en haut. Cependant, ils avaient avec eux le Général Baudouin Nobel, un expert un explosifs. C’était lui et quelques-uns de ses hommes qui avaient installé en catastrophe les dispositifs responsables d’une telle apocalypse. Il savait plus ou moins combien de temps ils devaient encore rester à l’abri avant de sortir sans trop de risque. Mais, selon lui, avec un tel coup d’éclat, l’Ile devait effectivement être débarrassée de la vermine. Il conseillait de rester encore un moment, le temps que le Manoir ait fini de s’écrouler. Il faudrait certainement dégager le passage au niveau et après la trappe, mais ils disposaient de quelques Pokémon entrainés pour les aider et les escorter contre les éventuels survivants. Puis, avec l’aide de la 5ème Brigade Aérienne, ils profiteraient de la nuit pour s’envoler en direction les différents Etats du Monde.

Le Colonel Cornell accompagnerait le Ministre Darwin. Leur destination était Céladopole, où œuvrait d’ores et déjà le Général Hesse pour se préparer à combattre les forces du Professeur Higgs. C’était aussi là-bas que l’équipe du Professeur Caul était censée se rendre. Tous les autres Ministres allaient eux aussi rejoindre une place stratégique et mener la résistance face à cette offensive surprise.

Mais au final, si les 5 Premiers Ministres étaient sains et saufs, le bilan de cette première attaque envers les 5 Etats était très lourd. On compterait plus tard environ 20 000 disparus dans les deux camps sur le Chenal Diplomatique, plus les 100 dresseurs et une vingtaine de militaires sur l’Ile Union. Tout cela annonçait dès lors la peinture avec laquelle serait coloré ce tragique tableau de l’histoire humaine. La Guerre ne faisait que commencer.

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Le Professeur Higgs était assis dans un grand et confortable siège en cuir blanc, croisant les doigts sous sa tête. Il observait sans rien dire les centaines d’hommes et de femmes rassemblés devant lui, rangés en rang d’oignon, debout, qui le fixaient tous avec la même intensité. La plupart d’entre eux étaient des dresseurs de tous les âges qui, un jour, avaient croisé son chemin. Le vieux Ministre aurait été capable de tous les nommer et de donner les circonstances de leur rencontre, mais cela n’aurait été qu’une perte de temps. Aujourd’hui, à l’aube de cette ultime guerre, ils attendaient les paroles de leur leader pour leur donner le courage et la volonté nécessaires afin de monter sur le champ de bataille.

Si les dresseurs occupaient une place importante de la grande pièce dans laquelle ils se trouvaient, il n’y avait pas qu’eux. Un petit groupe de créatures vaguement humaines, des Chimères créées par Léo, étaient à l’écart, mais patientaient dans la même attitude que les hommes et les femmes. Ils étaient pourvus de griffes, de crocs, d’épines, mais surtout de la même volonté que toutes les personnes présentes. Parmi elles, il y avait l’ancien Colonel Lester Cushing, qui semblait brûler d’impatience d’aller au combat.

Plusieurs scientifiques se tenaient sur les côtés. N’appartenant pas aux escadrons qui allaient risquer leurs vies directement, ils ne s’étaient pas mélangés aux dresseurs et avaient quitté leur poste pour être sur place lorsque le Professeur commencerait à parler.

Juste à sa droite, un peu derrière lui, se tenait tout un groupe d’Infirmières Joëlle. Elles avaient tronqué leur uniforme habituel pour un équipement plus pratique, semblable à la tenue des militaires de l’Armée. Elles avaient beau venir de villages totalement différents, dispersés sur l’ensemble des 5 Etats, et être âgées d’âges différents, il aurait été impossible de les différencier. Juste devant elles, comme menant le groupe, le Docteur Vygotsky admirait la scène avec un large sourire, dévoilant ses dents impeccablement blanches. Contrairement aux Infirmières, il était habillé avec un smoking clair très voyant et parfaitement propre, dans lequel la lumière se reflétait presque. Ses mains étaient cachées dans des gants tout aussi blancs. Il n’y avait que ses cheveux blonds et gras qui venaient gâcher son allure. Il avait beaucoup de mal à rester en place, sentant l’excitation le tirailler, malgré son âge aussi avancé que le Professeur Higgs.

Plus calme et encore plus en retrait, Léo était dos appuyé contre une des larges machines, parsemée de voyants de lumière qui clignotaient. Il savait déjà ce que le Professeur Higgs allait tenir comme propos, l’ayant aidé à répéter et à modifier à plusieurs reprises son texte qu’il préparait déjà depuis des années. Devant lui, Red et Mewtwo se tenaient juste à la gauche du Professeur. Le dresseur de légende avait un grand sourire et fixait les dresseurs avec assurance, comme le Professeur le lui avait appris. Il était la figure de proue du navire, celui que tout jeune dresseur respectait et suivrait, où qu’il aille. Mewtwo, lui, semblait plus intéressé par les Chimères. Comme lui, ces dernières n’étaient pas parfaitement humaines, et il se sentait plus proche de ces créatures à l’aspect inhabituel.

Pour finir, de nombreux écrans étaient disposés partout dans la pièce, montrant que, dans d’autres dirigeables, on attendait avec la même hâte les mots du Professeur. Xanthin, par exemple, apparaissait avec toute une horde d’hommes et de femmes dissimulés sous une combinaison de son invention. D’autres dresseurs d’importance, Maitres ou anciens Maitres, attendaient avec leurs propres subordonnés. D’autres groupes d’Infirmières, exactement similaires à celles du Dr Vygotsky, affichaient la même expression neutre. Et puis, il y avait tous les autres hommes et femmes qui, de près ou de loin, participaient de plein gré à cette Guerre.

Enfin, le Professeur se redressa sur le dossier de son siège. Il prit appuie sur les accoudoirs et se leva, lentement. Tout le monde, que ce soit dans ce dirigeable ou dans un autre, retint sa respiration, sans oser bouger, et encore moins parler. Tout était calme et silencieux, comme si aucune âme ne vivait. Puis un sourire serein apparut sur son visage et il écarta les bras et ouvrit les mains, comme en signe d’accueil.

- Mes chers amis, commença-t-il doucement. Il n’aura pas échappé aux plus attentifs d’entre vous que je ne suis pas un grand admirateur de l’être humain.

Il marqua une pause et ses mains se fermèrent légèrement alors qu’il avait toujours les bras écartés. Comme il avait commencé, Léo, derrière lui, s’était légèrement redressé, adressant un regard intrigué à son mentor. A sa droite, Vygotsky était sur le point de se briser lui-même sa mâchoire à force de sourire ainsi.

- Mes chers amis, soupira le Professeur en cachant désormais ses bras dans son dos, se tenant le plus droit possible. Je n’aime pas l’homme, et vous le savez.

A nouveau, il s’arrêta de parler. Il était passé d’un visage accueillant et sympathique à un regard dur et froid, les sourcils froncés. Déjà les spectateurs, qu’ils se trouvent devant lui ou non, se sentaient incapables de faire le moindre geste, et même Lester Cushing écoutait d’une oreille attentive.

- Non, mes chers amis, répéta Higgs en hochant la tête. Je hais l’humanité sur tous ses aspects. Je déteste toutes ces choses qui font de nous des êtres humains. Je ne vous parlerai pas de cet orgueil insensé qui nous fait croire que nous sommes plus importants que les autres êtres vivants de cette planète. Une arrogance qui dépasse même le cadre des espèces, puisque l’homme peut éprouver autant de mépris pour un de ses semblables que pour le plus insignifiant des insectes. Une insolence unique dans l’histoire du vivant, qui fait de nous les créatures égoïstes que nous sommes, nous qui croyons que tout nous est permis et ce, peu importe les conséquences sur autrui !

Il s’interrompit, observant minutieusement les réactions de ses auditeurs, qui restaient sans voix. Il voulait donner à chacun l’impression que ces paroles s’adressaient à eux en particulier, et non à leur voisin.

- Et pourtant, reprit-il en balayant l’air de son bras droit, le gauche toujours dans son dos, cette indifférence face au malheur se transforme en jalousie grotesque quand il arrive à notre entourage de connaitre un moment de bonheur. Deux solutions se présenteront alors pour cette vulgaire créature que nous représentons, la recherche d’une situation similaire ou la destruction des biens d’autrui. Seul nous importe notre cas et nos envies, et personne d’autre que l’individu n’a le droit d’être heureux ! Une infecte convoitise qui anime le cœur de chaque membre de cette stupide humanité contre laquelle nous nous soulevons aujourd’hui !

S’il avait commencé à parler calmement, le Professeur s’exprimait désormais de plus en plus fort, d’une voix puissante et rude, une lueur de supériorité dans les yeux.

- Et que dire des autres défauts ! s’exclama le Professeur. Je déteste cette haine qui habite l’homme et le pousse aux pires des actes, comme je déteste cette avidité sans fin, cette soif de biens matériels sans aucune valeur qui agit comme carburant pour cette espèce abominable ! Je déteste ces désirs écœurants que peuvent éprouver les plus pervers d’entre nous et qui jouissent du malheur des autres comme s’il s’agissait d’un mets raffiné. Je déteste cette oisiveté sans bornes, cette torpeur et cette nonchalance lorsque l’occasion nous est donnée de faire enfin quelque chose de bon, de réparer les erreurs, ou, tout simplement, d’agir pour un bien ! Et pire encore, lorsque justement, nous nous activons autour de nous, le but est tout autre ! Il ne s’agit que de se donner bonne figure pour garder une conscience tranquille, ce qui rejoint l’égoïsme immonde de l’homme. J’exècre tout cela ! Et puis il y a tout le reste, cette pitié ridicule, ce narcissisme alarmant, et j’en passe tellement ! Impossible de tous les citer !

Il s’arrêta à nouveau en poussant un grand soupire. Tous les spectateurs écoutaient toujours avec autant d’attention que lorsqu’il avait démarré, si ce n’est encore plus. L’expression des hommes montrait à quel point ceux-ci semblaient mal à l’aise. Son propre cœur battait à la chamade à l’idée de prononcer ces mots, de dire enfin tout ce qu’il pensait, sans retenue ni limite. Même Léo, qui était censé connaitre le texte du Professeur, paraissait captivé, comme si les mots du Professeur étaient autant de poignards qui se plantaient dans son cerveau. Red, de son côté, avait dégluti à plusieurs reprises, ne pouvant s’empêcher de se reconnaitre à certains passages du discours. Finalement, il n’y avait que Vygotsky pour paraitre toujours aussi confiant et souriant.

- Mes chers amis… Oui, pour tout cela, je hais l’humanité, répéta le Professeur Higgs d’une voix plus calme. Et pourtant, vous comme moi en faisons partie. Ce n’est pas un choix que cette appartenance à l’espèce la plus méprisable de l’Univers. C’est une destinée inévitable et tragique. Moi-même n’ai-je pas ressenti la haine, l’envie ou encore cette odieuse fierté ? Je suis moi-même l’incarnation de tout ce que je déteste le plus au monde. Je suis un être humain.

Il serra soudainement le poing droit en le plaçant devant sa poitrine, fixant l’assemblée avec toujours autant d’intensité, son regard balayant la pièce de droite à gauche.

- Mais pourtant, il y a plus de 60 ans, Dieu est venu à ma rencontre, moi, ignoble et abject humain, s’écria Higgs d’une voix de plus en plus bienveillante. Ce n’est pas moi qui l’ai fabriqué comme ça, subitement, non. C’est lui qui s’est imposé à moi, me confiant alors une tâche à accomplir afin de sauver ce monde en perdition. Pour ce faire, et avec mon aide, il a pris la forme de cette fantastique Machine, capable des plus grands Miracles, afin de me soutenir de manière bienveillante tout au long du chemin tout tracé que j’ai emprunté. Un chemin qui m’a permis de rencontrer chacun d’entre vous, pour que vous puissiez nous prêter main forte.

Léo plissa les yeux, un sourire s’étalant quelque peu sur son visage. Il ne s’était pas attendu à ressentir autant d’émotions quant aux paroles du Professeur. C’était tout autre chose que les répétitions auxquelles il avait déjà assistées. Lui-même se sentait unique, pour être l’un des membres les plus importants de son entourage. Il savait que c’était justement le but du discours du Professeur, rabaisser les auditeurs pour mieux les valoriser par la suite. Et si l’effet fonctionnait si bien sur lui qui était au courant des objectifs, alors c’était surement le cas aussi pour la foule.

- Ensemble, mes très chers amis, nous allons construire un Monde Nouveau ! rugit le Professeur Higgs en faisant de grands gestes des bras, d’un air assuré. Un monde dans lequel toutes ces choses que nous détestons ne seront plus que des souvenirs ! Il en sera fini de l’orgueil, de la jalousie ou de la haine ! Il n’y aura plus rien de tout cela, pas même une petite trace ! La nature reprendra ses droits, sous l’œil bienveillant de Dieu ! Un monde où tout écart, ou toute dérive humaine serait sévèrement réprimée, notamment avec l’appui de notre Gardien de l’Ordre !

A sa gauche, Red avait récupéré un sourire confiant, presque hautain. Au fond de lui, il se sentait encore plus particulier que tous les autres, puisque c’était à lui qu’était revenu le partenariat avec ce fameux Gardien de l’Ordre dont Higgs parlait. Mewtwo, lui, ne réagit pas. Cela faisait longtemps déjà que le Professeur l’avait convaincu que, malgré ses origines tourmentées, il avait la possibilité de rendre le Monde meilleur en servant ce Dieu si puissant et bienveillant. Mais il avait aussi appris à rester humble quant à sa supériorité.

- Notre objectif se trouve donc là ! reprit Higgs, en tendant les mains comme s’elles retenaient quelque chose à l’intérieur, les doigts se crispant de plus en plus au fur et à mesure qu’il parlait. Nous allons exterminer cette exécrable humanité et tous les maux qui vont avec ! Je pourrai très bien commencer ici-même, en claquant des doigts, pour que nous nous entretuions tous ! Mais ne serait-ce pas là un terrible gâchis, mes chers amis ? Non, car nous laisserions s’en tirer le reste des hommes, qui, au contraire de nous tous, est encore aveuglé par sa propre condition et incapable de comprendre notre Cause. Aussi, devons-nous occire l’ensemble de cette humanité défaillante !

Il ferma les yeux et baissa la tête, réprimant un petit rire. Les Chimères voisines de Lester Cushing ne purent alors s’empêcher de jeter vers ce dernier un regard inquiet. La créature au bonnet rayé avait un sourire presque aussi grand que celui du Dr Vygotsky, exposant des dents pointues et déjà tâchées de sang après sa première implication au génocide programmé par le Professeur. Toutes les Chimères avaient été entrainées à tuer, mais aucune d’entre elles n’avait autant d’entrain à le faire que cet être sans pitié. Après l’avoir vu en action, juste avant de rejoindre le dirigeable, elles avaient presque été effrayées par ses méthodes bestiales.

- Imaginez, mes chers amis, ce Monde à venir, lança Higgs en levant les yeux au plafond d’un air mélancolique. Un Monde calme et paisible, sans défaut, pour que vivent sereinement les Pokémon que nous avons tant exploités, ainsi que les Chimères, cette nouvelle génération d’êtres intelligents mais qui ne répèteront pas les mêmes erreurs que nous avant eux… Un monde régit par Dieu et ses serviteurs. Outre notre Gardien, qui sera certainement l’Autorité suprême, capable d’empêcher toute menace de resurgir, nous pourrons compter sur la Charité, ces femmes qui, depuis plus de quarante ans déjà, agissent au plus près de Dieu. Ces Elues de l’Humanité, seul vestige de ce qu’était la figure humaine, des infirmières totalement dévouées à Dieu. Nous pourrons compter sur elle pour assister Mewtwo dans sa tâche, mais aussi pour venir en aide aux créatures vivantes qui auront besoin de leur soutien.

Tout en parlant, il avait désigné le petit groupe d’infirmières. Si celles-ci étaient restées de marbre, Vygotsky, lui, avait bien failli faire une crise cardiaque tant il débordait de bonheur. Il avait travaillé des décennies pour créer la Charité, ces femmes à la fois bonnes et redoutables. Elles étaient sa plus grande fierté, l’œuvre de sa vie.

- Mes chers amis, reprit finalement le Professeur Higgs avec un large sourire. Nous nous battons pour notre Cause et nos Idées. Notre guerre est une guerre idéologique. Mes chers amis, nous nous battons pour la garantie de la Paix sur Terre, pour le futur des Pokémon et des Chimères qui nous succèderont. Notre Guerre est une guerre de paix. Mes amis, nous nous battons pour rendre à Dieu ces Terres que l’homme s’est appropriée au fil des générations, en dépit des autres êtres vivants, et qu’il a dégradées sans aucune gêne. Notre Guerre est une guerre territoriale. Mes très chers amis, nous nous battons pour tuer nos ennemis jusqu’au dernier, quitte à nous acharner pour ne plus jamais que la graine de cette société impure ne germe à nouveau. Notre guerre est une guerre… d’extermination.

Soudain, il releva le bras droit bien haut, les doigts de la main tendus et écartés, sauf le pouce qui était replié, comme pour se le cacher à lui-même. Aussitôt, tous les dresseurs, toutes les infirmières, les chercheurs, les Chimères, ses plus proches alliées, tous ceux qui assistaient à son monologue l’imitèrent en poussant des cris de joie. Cela faisait des années qu’ils étaient déjà endoctrinés au point de suivre le Professeur, où qu’il aille. Au point de donner leur vie pour son objectif final. Au point de participer au génocide le plus radical de l’histoire du monde sans le moindre remord.

- Ensemble, nous allons créer un Paradis digne de Dieu, cria Higgs pour enhardir ses hommes. Mais avant d’arriver à cet aboutissement, la concrétisation de nos rêves, nous devons d’abord faire sombrer la Terre en Enfer !

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La ville de Celadopole avait été choisie par le Général Hesse afin d’accueillir le QG de l’Armée dans la région de Kanto pour gérer cette situation de crise hors du commun. Très rapidement, les différentes bases de la région s’étaient vidées pour se diriger vers cette métropole. On attendait au final près de 14 000 militaires sur place. Dans cette situation toute particulière, de nombreux bâtiments avaient été réquisitionnés. Ainsi, le Centre Commercial de la ville n’avait jamais été aussi plein, même en jour de solde. En effet, une grosse partie de la population de la ville avait reçu l’ordre de s’y rendre en l’attente d’une évacuation presque totale.
Partout dans le monde, on avait recensé des diverses attaques comme celle du Parc Naturel de Doublonville, effectuée par des Pokémon, des dresseurs ou des Chimères. Mais la ville qui avait été la plus touché n’était autre que Safrania, dont plus personne ne parvenait à avoir aucune nouvelle. Mais grâce aux images satellites, l’Armée avait pu admirer l’ampleur du carnage et, surtout, les différents dirigeables du Professeur Higgs. Celadopole étant la ville la plus peuplée la plus proche, il avait donc été décidé de mettre en sécurité ses habitants dans d’autres lieux, tandis que l’Armée ferait son possible pour anéantir les forces ennemies.

Aldebert, Stephen et Patrick étaient en train de patienter au rez-de-chaussée du Centre Commercial. Le Professeur semblait être sur les nerfs. Isaac, Elodie et Billy n’étaient pas restés avec eux, appelés par le Général Hesse à le rejoindre dans l’Ancien Casino, qui s’était révélé être un QG idéal pour accueillir les forces de l’Armée et prévoir des différentes marches à suivre. Il appréhendait beaucoup la suite des évènements. Assis à côté de lui, son ami écrivain avait toujours un air abattu. La tête baissée, il n’avait rien dit depuis leur arrivée en ville. Patrick Stearns, enfin, pianotait sur un ordinateur en observant distraitement un couple supplier deux militaires postés à l’entrée pour qu’ils les laissent sortir rechercher leur enfant, qui devait certainement être encore dehors.

Enfin, après plus d’une heure d’attente, alors qu’il faisait presque nuit, les portes s’ouvrir pour laisser passer quelques citoyens escortés par des policiers et des militaires. Les parents qui n’avaient cessé de réclamer le droit de sortir se précipitèrent vers un enfant d’une dizaine d’année. Puis ce fut le tour d’Elodie, Isaac et Billy de passer l’entrée. Aldebert se leva immédiatement, et même Stephen releva légèrement la tête. Rien qu’en observant leur tenue, le Professeur Caul déglutit. Billy portait une tenue militaire qu’il n’avait pas quand il les avait quittés. De même, Isaac avait revêtu sa Combinaison Booster personnalisée, tandis qu’Elodie semblait bien mal à l’aise dans un drôle de veston renforcé, utilisé d’ordinaire par les forces de l’ordre pour éviter d’être blessé. Tout cela confirmait ses soupçons.

- Les enfants ! s’exclama-t-il avec un air horrifié. Ne me dites pas que …
- Al’, j’ai 62 ans
, lui rappela Isaac en soupirant.
- Et moi 46 ans, mais je reconnais que je suis restée très jeune physiquement, lança Elodie avec un rire forcé.
- Peut-être, mais vous restez mes enfants, répliqua Aldebert. Je refuse que vous alliez sur le champ de bataille !
- Al’, écoute-moi,
répondit Isaac d’un air sévère. C’est toi qui nous as convaincus de ne pas baisser les bras après la mort de Naomie. On ne peut pas abandonner maintenant que la menace n’a jamais été aussi grande.
- Mais … mais je…,
balbutia Aldebert, larmoyant. Je ne veux pas vous perdre… Je ne veux plus perdre personne …

Il éclata soudain en sanglot, attrapant sa tête dans sa main crispée, comme pour cacher son visage. Isaac déglutit, l’air amer, puis se rapprocha pour prendre le vieil homme dans ses bras et lui chuchoter des mots rassurants à l’oreille, vite rejoint par Elodie. Si Stephen Shelley était chamboulé par la mort de sa femme, cela n’avait pas laissé le vieillard indifférent non plus. Il avait lui aussi perdu un être cher, une amie d’enfance. De plus, ces longues heures passées à réfléchir lui avait causé bien du tracas, et un sentiment de culpabilité de ne pas avoir réussi à arrêter Higgs à temps l’avait envahi. Toutes ces émotions, mêlées aux sombres perspectives d’avenir, laissaient Stephen complètement abattu.

- Ecoute, Al’, reprit Isaac en enlaçant toujours son père adoptif. Le monde entier est en guerre. Nous mieux que quiconque savons comment nous y prendre face à certaines menaces. Abandonner maintenant, c’est condamner le monde et offrir la victoire à Higgs. Doro n’aurait pas voulu de ça.
- Je … je sais bien
, hoqueta le Professeur en serrant ses épaules de ses mains.
- Tout un régiment se dirige vers nous en ce moment même, reprit Isaac. Par chance, les quelques dirigeables, eux, prennent une autre direction, surement pour rejoindre Johto ou une autre région. Les villes sur leur chemin sont en train d’être évacuées, mais, vous, vous devez attendre ici, le temps qu’on ait repoussé les troupes ennemies. Tu n’es pas un combattant et tu ne l’as jamais été. Promet moi de rester ici, avec les autres. Et moi, je te promets de revenir en vie avec Elodie et Billy.
- Tu… Tu me le jures ?
gémit Aldebert.
- Je te le jure, assura Isaac d’une voix assurée.
- Pareil, confirma Elodie d’un ton plus doux.
- Allez, viens, on va s’asseoir…

Billy vint à leur rescousse pour aider le vieux Professeur à rejoindre son banc à côté de Stephen et de Patrick. Une fois qu’il fut réinstallé, Isaac demanda à l’informaticien de s’entretenir quelques minutes avec lui, pour lui demander de veiller sur les deux autres en leur absence, ce que l’homme accepta directement. Puis, après l’avoir étreint une dernière fois, ils se dirigèrent tous les trois dehors. Le Général Hesse les attendait.

- Vous êtes prêts ? demanda-t-il d’un ton inquiet.
- Parfaitement, confirma le Major Campbell.
- Bien, soupira le Général. Prions pour que tout se passe bien…

Puis, accompagnés des centaines de militaires et policiers, ils se dirigèrent vers l’entrée est de la ville. Un gros nombre de soldats, d’autant que les éclaireurs n’avaient pas annoncé un grand nombre de dresseurs ennemis, mais le Général Hesse ne voulait prendre aucun risque. Il fallait tout faire pour empêcher leurs adversaires de pénétrer l’enceinte de Celadopole. Il fallait tout donner pour épargner les habitants.

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Ils n’étaient qu’une trentaine de dresseurs à marcher en direction de la ville de Celadopole. Cependant, ces derniers avaient été triés sur le volet pour leur habileté en combat Pokémon et pour leur équipe particulièrement puissante. Beaucoup d’entre eux avaient un jour affronté Red, qui, s’il avait gagné à chaque fois, avait dû reconnaitre l’étendue de leur talent. C’était d’ailleurs lui qui menait la marche, en compagnie de Mewtwo, son partenaire de toujours. Tous leurs Pokémon bénéficiaient d’une bénédiction de la part de Dieu et leurs capacités avaient donc été améliorées pour l’occasion des affrontements.

Cependant, Red n’était pas le seul à mener l’attaque ce jour-là. Un grand nombre de Chimères les accompagnaient, donnant à leur marche un côté un peu surréaliste. Ces créatures aux silhouettes improbables créaient un véritable arc-en-ciel de couleur. On pouvait compter presque une centaine de têtes dans cet étrange défilé. Un carnaval macabre, annonciateur du génocide à venir.

S’il n’avait aucun doute sur leur utilité au combat, Red n’en restait pas moins agacé par la présence de la Nouvelle Génération. Il redoutait un excès de zèle de leur part, comme ce qu’il avait vu à Safrania. Car, s’ils étaient là aujourd’hui, c’était surtout pour une mission reconnaissance. Ils combattraient une heure, peut-être plus, avant de se replier pour adapter leur offensive suivante, au chaud à Safrania, là ou patientait le gros des troupes. Il ne fallait pas prendre de risque aujourd’hui, et simplement prendre la température dans les rangs ennemis.
Soudain, le dresseur légendaire leva la main, pour stopper son régiment Un grand sourire s’étala sur son visage. Il voyait enfin les forces ennemies apparaitre. Celles-ci leur étaient supérieures en nombre, à n’en point douter. Les militaires paraissaient les attendre sur la Route 7, à encore un gros kilomètre de la ville. C’était maintenant que les choses sérieuses commençaient.

- Voilà le comité d’accueil, lança-t-il en se tournant vers ses camarades. Montrons leur de quoi Dieu est capable !

Il leva le poing en cachant le pouce et fut imité par les dresseurs et une majorité des Chimères. Mais quelques-unes parmi celles-ci, surexcitées, ne purent patienter plus longtemps et se dégagèrent des rangs pour courir vers leurs adversaires. Red réprima son envie de les rappeler et entraina plutôt le reste de ses troupes à leur suite, prêt à participer à leur premier massacre. Seul Mewtwo se contenta simplement de s’élever, afin d’observer le combat de loin. Il n’avait pas l’intention d’intervenir, ou seulement s’il le jugeait nécessaire. Pour cette fois seulement, il n’était là que pour envisager la suite des opérations.

Etonnement, Lester Cushing ne faisait pas partie des quelques Chimères impatientes. Au contraire, il était resté à l’arrière et avait passé la marche à parler avec ces dernières, pour les stimuler et les pousser au combat. En tant qu’ancien militaire, il savait parfaitement que les premiers attaquants n’étaient que de la chair à canon, dont le sacrifice était nécessaire pour permettre ensuite au gros des troupes de passer à l’attaque dans de meilleurs conditions. Comme il l’avait prévu, ces dernières n’atteignirent jamais les rangs de leurs adversaires, ceux-ci ripostant rapidement en concentrant leurs efforts sur eux avec des attaques à distance. Mais en conséquence de cela, la voie était au moins plus sûre pour les attaquants suivants.

L’ancien Lieutenant-Colonel continuait d’avancer, calmement, son arbalète dans la main gauche secouée de tremblement dû à l’excitation qu’il tentait tant bien que mal de contenir. Il s’était laissé dépasser par la plupart des dresseurs et des autres Chimères. Aussi quand il arriva au niveau des combats, il s’arrêta, la main droite pourvue de griffes acérées sur le cœur, secoué d’un rictus malveillant. Devant lui, les Pokémon s’affrontaient entre eux, tandis que les humains faisaient leur possible pour lutter contre les Chimères, à l’aide d’armes diverses. Au loin, on entendait le son des explosions et les hurlements de douleurs. Les cris d’effroi et de souffrance résonnaient dans ses oreilles comme une douce mélodie mélancolique qui parcourait son corps et son âme. C’était pour ce moment que Lester Cushing était venu au monde. Il n’y avait que sur le champ de bataille qu’il pouvait éprouver ce bonheur absolu, l’épouvantable satisfaction de côtoyer la mort à chaque instant. Il en avait de tels frissons qu’il pouvait presque en jouir. Et il avait bien l’intention de savourer ces délicieux moments.

Enfin, un militaire qui venait de mettre à terre une Chimère avec l’aide de son Pokémon se précipita vers lui, un long cimeterre à la main, en hurlant de rage. Le sourire de Lester s’élargit. La rage du combat n’avait pas pris beaucoup de temps avant de gagner leurs adversaires. D’un geste rapide, il brandit son arbalète, visa et tira sur l’homme, le touchant à l’épaule droite. La douleur lui fit lâcher son arme et, avant qu’il ne puisse réagir, Lester bondit et attrapa sa tête avec les puissantes serres de Guériaigle qui lui servaient de pieds. Il la pressa comme un citron, la faisant exploser sous le regard horrifié de son Nostenfer, qui tenta de se replier. Mais si les ordres étaient de se concentrer sur les humains, Lester ne l’entendait pas de cette oreille. Qu’il s’agisse d’humains, de Pokémon, de Chimères, d’ennemis ou d’alliés, ils étaient tous égaux face à la mort intrinsèque de la guerre. Aussi chargea-t-il rapidement un nouveau carreau à son arme, puis abattu sa cible au vol.

Cette première action le satisfaisait déjà plus qu’il ne l’espérait. Il relâcha le cadavre mais retira de son uniforme une des médailles qu’il arborait, et la fourra à l’intérieur du bonnet de Naomie. Puis il se lécha les babines en constant que deux autres militaires avaient assisté à la scène. S’ils avaient été impuissants, ils paraissaient bien motivés à venger leur ami, ce qui signifiait donc qu’ils n’allaient pas tarder à s’en prendre à lui, eux aussi. Il leur adressa un regard de défi et écarta les griffes, prêt à les plonger dans leur corps et à répandre leur sang dans sur le champ de bataille. Si le Professeur Higgs avait parlé d’un Paradis à venir, Lester Cushing s’y trouvait d’ors et déjà.

Posté à 09h47 le 09/05/18

Le Moment du Discours (2/2)



Pas très loin de là, deux dresseurs menaient les affrontements contre les militaires. Le premier, Koga, avait longtemps été Champion d’arène avant d’être promu par Red au titre de membre du Conseil. Cet homme d’une cinquantaine d’année suivait un entrainement et un régime strict, qui le maintenaient dans une forme olympique. Il était très adroit de ses mains et se battait à l’aide de couteaux qu’il n’hésitait pas à lancer, en sortant de nouveaux de diverses cachettes sans crier gare. Il était rapide et vif d’esprit, et en totale synergie avec ses Pokémon. Grotadmorv et Migalos capturaient Pokémon et soldats avant que leur dresseur ne leur donne le coup de grâce. Le second dresseur, plus jeune, restait plus en retrait, en compagnie de ses Pokémon. Comme Koga, il était un membre du Conseil depuis presque 20 ans. Il se prénommait Clément et cachait son visage sous un masque. Il se concentrait malgré les bruits alentours et semblait en mesure de prévoir à l’avance certains gestes de ses adversaires. Son Noadkoko et son Flagadoss empêchaient quiconque de s’approcher de lui et mettaient à mal leurs cibles. Tous deux faisaient partie de cette équipe d’élite sélectionnée par Red, et combattaient aux côté de plusieurs Chimères qui, cependant, faisaient pâle figure à côté des dommages que ces derniers provoquaient.

Deux militaires venaient de se faire piéger par la toile du Migalos et, tandis qu’ils faisaient leur possible pour s’en dépêtrer, le Grotadmorv se dirigeait vers eux, prêt à les immobiliser complètement. Leurs Pokémon, un Rhinoféros et un Grolem, essayaient de les rejoindre pour leur prêter main forte. Cependant, les Pokémon de Clément leurs barraient la route et esquivaient leurs attaques sous les ordres de Clément. Même quand Grolem se détourna d’eux pour attaquer leur dresseur, Flagadoss bloqua son tir de pierres et lui cracha un jet d’eau qui le mit très mal à l’aise. La situation commençait à virer au cauchemar et Grotadmorv finissait d’atteindre les deux soldats paniqués qui le frappaient comme ils le pouvaient avec leurs armes, inutiles sur ce type de Pokémon. Ils voyaient déjà Koga se rapprocher d’eux, un sourire au coin, la lame prête à leur trancher la carotide.

Subitement, une petite sphère de métal apparut aux pieds de Koga. Le ninja poussa un juron et fit un bond en arrière tandis qu’un nuage de spores s’échappait de l’objet. Il plaça immédiatement un morceau de tissus sur son visage, tout en continuant de reculer. Cependant, Grotadmorv et les militaires, eux, tombèrent aussitôt endormis quand la poudre atteignit leurs narines. Clément cria à ses Pokémon de reculer, mais ceux-ci ne furent pas assez rapides pour échapper au Zoroark qui lacéra Noadkoko et Flagadoss au flanc, ce qui permit à Rhinoferos de se débarasser de Flagadoss d’un coup de corne bien placé et à Grolem de s’enfuir en roulant. Clément, malgré son masque semblait très énervé et fixait les trois nouveaux arrivants.

Elodie tenait dans sa main deux autres bombes qu’elle était prête à envoyer contre les dresseurs en fonction de leur réaction. Elle avait un regard furieux et peiné, et semblait ne pas du tout apprécier être là. A côté d’elle, Isaac, sous sa combinaison, observait Koga en se mordant la lèvre, déçu qu’il ait réussi à éviter leur arme soporifique. Enfin, Billy tenait une dague de la main droite et une Pokéball dans l’autre, observant son Zoroark et Clément.

Sans attendre, Migalos envoya vers eux son fil gluant mais résistant, les obligeant à se séparer. Isaac, le plus rapide, fit quelques zigzag pour éviter la sécrétion puis libéra Fibonacci nez à nez avec l’araignée. L’Amonistar attrapa alors la tête de ce dernier avec ses tentacules et entreprit de l’attaquer tout en faisant son possible pour éviter les crochets de son adversaire. Voyant cela, Koga se précipita vers Isaac, tout en lançant ses couteaux avec brio et précision. Malgré sa vitesse, Isaac sentit le contact de deux poignards avec son ventre, mais, heureusement, sa combinaison avait été pensée pour être très résistante. Malgré tout, Koga faisait preuve d’un zèle hors du commun et l’informaticien avait du mal à se rapprocher, se demandant d’où son adversaire sortait une telle quantité de lame.

Elodie, elle, s’était rapprochée des militaires, vite rejointe par leurs Pokémon, qui l’aidèrent à les dégager du Grotadmorv endormi. Mais l’appel de la chair fraiche et simple d’accès avait aussi attiré quelques Chimères qui ricanaient comme des hyènes en les encerclant. Elle libéra aussitôt Métamorph, et se saisit de ses orbes, prête à répliquer.

Noadkoko était à peine remis de l’attaque précédente que Zoroark en remettait une couche, à l’aide de Lance-flamme. Le Pokémon, pris de panique, se mit à gigoter dans tous les sens malgré les ordres de son dresseur et finit par trébucher sur le corps de Flagadoss. Clément les rappela aussitôt, puis para avec la même Ball le coup de dague de Billy qui s’était rapproché de lui par derrière. Il ricana en voyant l’air surpris du Major, et une autre sphère sembla s’envoler de sa poche pour libérer devant lui un Xatu. Les yeux du Pokémon s’illuminèrent et Billy se sentit projeté en arrière par l’attaque Psyko. Il se releva rapidement, mais dût ensuite esquiver de justesse des débris lancés à son encontre par le Pokémon, qui ne daignait pas se rapprocher de lui.

Pendant ce temps, Isaac continuait de se rapprocher de Koga. Malgré sa combinaison protectrice, les lames avaient réussi à traverser légèrement sa manche droite, mais sans provoquer plus que des égratignures. Cependant, l’informaticien pouvait lire sur le visage indécis de son adversaire qu’il n’avait plus beaucoup de réserve. Il gardait deux couteaux en main, hésitant à les lancer. Isaac profita de cet instant d’anxiété pour se lancer sur lui. Arrivé juste en face de lui, il freina brusquement et recula précipitamment, évitant ainsi le coup de lame que Koga lui destinait, puis, d’un geste des jambes, le désarma. Koga cria un juron en secouant ses mains endolories par le coup reçu, puis tenta de se jeter par terre pour récupérer ses couteaux qui s’étaient plantés dans le sol. Mais, avant qu’il ne les atteigne, le Metang d’Isaac l’attrapa dans le dos et l’immobilisa, avant de le forcer à se mettre à genoux. Sous la colère, le ninja du Conseil des 4 cracha par terre. Son Migalos, constatant que son dresseur était vaincu, cessa de gigoter. Il s’était largement défendu contre Fibonacci, qui était couvert de blessures au visage. Isaac l’obligea à retourner dans sa ball et entreprit ensuite de mener Koga à l’écart. Il était leur prisonnier.

Avec l’aide de Grolem, Rhinoferos et Metamorph, affronter les Chimères n’avait pas été si difficile que cela. Elodie avait même put épargner ses bombes de réserves. Cependant, cela ne l’avait pas empêchée d’avoir quelques secondes de stress intense, quand une Chimère s’était jetée sur elle, toutes griffes de sortie. Elle avait lâché un grand soupir de soulagement quand Grolem l’avait durement repoussé de son corps robuste, puis n’avait pu réprimer un sourire quand Métamorph était parvenu à faire glisser une autre Chimère qui s’était trop rapprochée. Finalement mis en déroute, la plupart des Chimères se mirent à fuir, abandonnant les blessées à leur sort, car Rhinoferos et Grolem semblaient bien motivés à s’assurer qu’ils ne poseraient plus de problème. Un peu réticente à cette idée, Elodie hésita, puis les laissa achever leurs adversaires pour aller aider le Major.

Zoroark s’était glissé entre son dresseur et le Xatu de Clément. S’il était immunisé aux pouvoirs psychiques de base, il ne parvenait pourtant pas à atteindre son adversaire, malgré sa grande vitesse. C’était comme si Clément était en mesure de prédire ses mouvements, ou de lire dans ses pensées. Cependant, ce dernier n’en restait pas moins agacé par la tournure des évènements. Puis, comme Elodie se rapprochait, elle se figea et se concentra elle aussi. Aussitôt, Clément parut perturbé et se retourna vers elle, l’air surpris. Il eut un mouvement de recul, puis sursauta quand il sentit le Major glisser sa dague sur son cou. Aussitôt, il poussa un cri d’effroi et leva les mains en signe de capitulation. Il n’avait été déconcentré que quelques secondes, mais cela avait suffi au Major pour prendre l’avantage et à son Zoroark pour abattre le Xatu qui n’était plus secondé par son maitre.

- C’est bon, c’est bon ! cria Clément. Je me rends, me tuez pas !
- Alors ça, c’est drôle, parce que je pense pas que vous fassiez beaucoup de prisonniers, vous
, lui susurra Billy avec un malin plaisir.

Clément ne répondit pas, ravalant sa salive bruyamment. Il était vrai que leurs ordres à eux étaient de faire un maximum de victimes humaines. Il adressa un regard à la fois effrayé et intrigué vers Elodie, qui accourrait vers eux. Cette femme avait dégagé des perturbations psychiques telles qu’il avait perdu son influence. En la voyant s’approcher de plus près, il n’en crut pas ses yeux, puis chassa cette idée de son esprit. Si cette femme leur ressemblait beaucoup, elle ne pouvait pas être une Infirmière Joëlle. C’était impossible. Elles étaient toutes de leur côté.

- Beau boulot, s’écria Elodie.
- Je te retourne le compliment, je pense que tu m’as sacrement aidé, pour le coup, non ? répliqua Billy avec un sourire.
- C’est possible, lui répondit-elle en lui rendant son sourire. On ferait mieux de le rame…
- Non !
cria soudain Clément avec un air paniqué. Non attendez, je suis votre al…

Billy allait resserrer son étreinte pour l’obliger à se taire, mais l’homme au masque se tut soudain au même moment où Billy ressentait une douleur au torse. Surpris, il relâcha Clément, qui tomba à genoux, un carreau planté dans son corps au point que le bout de celle-ci avait aussi légèrement blessé le Major qui se tenait derrière lui. Effrayée, Elodie poussa un cri de stupeur et se retourna pour voir, un peu plus loin, une Chimère au pelage noir les fixer, un grand sourire de dents pointues au visage. Il avait d’étranges pattes semblables aux serres d’un rapace et ne portait qu’un simple short et un bonnet rayé sur la tête. Le tout était parsemé de tâches de sang encore fraîches.

- Merde, s’écria Billy, le visage crispé, son regard passant de la Chimère à Clément, qui était incapable de dire quoique ce soit, fixant ses mains pleine de son propre sang.
- Mais … mais pourquoi ! s’exclama Elodie avec un mouvement de recul, épouvantée. Pourquoi est-ce qu’il a fait ça ?
- Ha ! Il me semblait bien qu’il y avait comme une fausse note dans cette douce symphonie !
lança la Chimère en faisant quelques pas vers eux, les bras le long du corps.
- Ne t’approche pas ! cria Billy, furieux.
- Hum ? Voilà que vous paraissez déjà plus enclin à vous laisser abandonner à votre vraie nature ! répliqua Lester avec un air satisfait en cessant de s’avancer. Vous savez, vous devriez plutôt me remercier d’avoir tué un de vos adversaires !
- Non mais t’es complètement malade
, répondit Billy, l’air outré.
- On ne voulait pas le tuer ! réagit Elodie. On ne veut tuer personne, nous !
- Ha vraiment ?
s’étonna Lester en prenant un air faussement intrigué. Pourtant, ma chère, pouvez-vous m’affirmer avec certitude que vous n’éprouvez aucun sentiment positif sur le champ de bataille ? Ne serait-ce que de la satisfaction quand vos stratégies fonctionnent convenablement, ou bien du soulagement quand une Chimère qui vous prenait pour cible est tuée ou blessée avant d’atteindre sa cible ?

A ces mots, Elodie prit un air effaré et fit à nouveau un pas en arrière. Le sourire de Lester s’élargit un peu plus et il se lécha même les babines devant la réaction de l’Ingénieure. Billy continuait d’observer la Chimère, très méfiant. A ses pieds, Clément était finalement tombé totalement et ne bougeait plus d’un pouce. Zoroark se tenait prêt à intervenir au moindre signe de son maitre.

- Je … je ne veux tuer personne ! répéta Elodie, un peu paniquée.
- Quelle hypocrisie ! cracha la Chimère en écarquillant les yeux. Un tel déni est contre nature ! Nous côtoyons la mort tous les jours, ne serait-ce que pour nous nourrir. Doit-on comprendre que ces vies que nous ôtons sont moins importantes que les nôtres ? Nullement ! Car en vérité, c’est la vie, quelle qu’elle soit, qui n’a aucune valeur ! La mort est inhérente à celle-ci, et sans cette dernière, il n’y aurait aucun intérêt à naitre ! La mort est la seule chose capable de donner une saveur à notre futile existence ! Il n’y a rien de plus agréable que de la côtoyer en permanence ! Il n’y a que comme cela qu’on se sent véritablement vivant !
- T’es complètement taré
, lui lança Billy, manifestement très énervé. Puisque tu tiens tant que ça à voir la mort, je vais pas me gêner !

Le Major se mit donc à avancer, l’air déterminé, son Zoroark sur les talons et la Ball d’Arbok prête à l’usage. Elodie, le visage blême, les jambes tremblantes, restait en retrait, complètement bouleversée par les mots de la Chimère au pelage noir. Elle avait toujours été une fervente adepte de la vie, se refusant à tuer et préférant désarmer ou endormir ceux qui tentaient de s’en prendre à elle. Mais dans ce contexte de guerre, elle n’avait pas protesté à venir sur terrain, à risquer sa vie et, surtout, à risquer celles des autres, alliés comme ennemis. Elle avait laissé les Pokémon des militaires tuer devant ses yeux sans protester. Alors, cette créature pouvait-elle avoir raison ? Les questions et les doutes se bousculaient soudainement dans sa tête, la laissant désemparée. Heureusement, il n’y avait aucun autre adversaire dans les parages, du moins pour le moment, pour profiter de l’occasion. Mais la voir dans cet état était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase de Billy. Il allait faire regretter à cette Chimère d’avoir ainsi ébranlé son amie.

Mais alors qu’il se rapprochait de la Chimère, qui le regardait avec un air gourmand sans réagir, attendant le bon moment, il se figea soudainement. Il écarquilla les yeux et ses bras retombèrent mollement le long de son corps, une expression de stupeur sur le visage. Contrariée, la Chimère releva un sourcil, l’air déçu.

- Hé bien ? Tu ne veux plus me montrer la mort ? demanda-t-elle.
- Ce… Ce bonnet… balbutia Billy d’une voix tremblante, sentant une larme perler à ses yeux. Où… Où as-tu trouvé ce bonnet ?

Le visage de la Chimère se fendit à nouveau d’un sourire des plus malsains lorsque celle-ci comprit à qui il avait à faire. Il éclata d’un rire de folie en se frappant le visage de sa main pourvue de longues griffes et se détourna quelques secondes, comme s’il avait du mal à se retenir. La rage était en train de prendre le dessus chez Billy qui serrait tellement les poings qu’il invoqua par erreur Arbok à ses côtés. Il avait reconnu le bonnet de Naomie Fleming sur la tête de la Chimère. Et en vue de sa réaction, la créature avait compris pourquoi il était si intéressé par les origines de ce couvre-chef. Elodie, quant à elle, poussa une exclamation de stupeur en saisissant à son tour ce qu’avait remarqué le Major Campbell.

- Non mais quelle chance ! s’écria finalement Lester, les traits toujours déformés par l’hilarité. Si je comprends bien, t’es le Major Jesaisplusquoi, le supérieur de cette fille qui s’était infiltrée à la Volière !
- Qu’est-ce que tu lui as fait !?
aboya Billy, envahi par la haine.
- Je l’ai tuée, évidemment ! répliqua la Chimère, les doigts crispés et le corps pris de tremblement incontrôlables, comme s’il était excité rien qu’à l’idée de se remémorer ce moment. Elle n’a même pas vu le coup partir, tu aurais vu ça, on aurait dit que sa surprise s’était gravée sur son visage ! Tu peux pas savoir quel bien fou cette petite pute m’a fait, ni comme sa chaire était délicieuse ! C’était la première fois depuis des années que je dépiautais quel…

Il s’interrompit pour attraper la patte que le Zoroark dressait contre lui, dans l’objectif de le lacérer, à l’aide de son arbalète. D’un geste vif, il repoussa ainsi le Pokémon sur sa gauche, dressa ses propres griffes à la main droites, pivota dans le même sens, et tenta de les enfoncer dans le corps du Pokémon. Cependant, si celui-ci avait été surpris par la riposte soudaine et inattendue, il parvint à éviter l’attaque de justesse, en laissant son corps rouler avant de se redresser et de bondir en arrière pour s’éloigner. Lester parvint à freiner son mouvement de bras mais continua de tourner sur lui-même jusqu’à faire à nouveau face à ses adversaires. Zoroark était très rapide et il avait bien failli ne pas le voir venir tant il était subjugué par ses souvenirs. Mais maintenant que le combat commençait enfin, il pouvait se concentrer sur ce-dernier avec toute l’allégresse et plaisir possible. Il prit quelques secondes pour se faire un plan de la situation. Le Pokémon Ténèbre était le plus proche et le plus rapide, une menace à éliminer en priorité. Le Major, quand à lui, se rapprochait à toute vitesse vers lui, serrant sa dague à deux mains. La rage pouvait se lire sur son visage, une rage qui, si elle pouvait décupler ses forces, risquait de l’empêcher de réfléchir. Enfin, l’Arbok, plus en retrait, se rapprochait lui aussi à son rythme, mais sans être un danger immédiat.

Lester ricana en attrapant dans son carquois un carreau qu’il installa d’un geste machinal à son arbalète, tout en bandant cette dernière avant de la braquer en direction du Major. Puis, au dernier moment, il changea de cible, alors même que le militaire s’était préparé à se jeter par terre pour éviter le tir et il brandit plutôt son arme en direction du Zoroark. Celui-ci s’était approché sur sa gauche et s’était précipité en voyant que son dresseur était visé, comme pour tenter d’empêcher le coup. Mais en voyant la pointe de la flèche filer sur lui, le Pokémon se figea et, par réflexe, cracha une gerbe de flammes. Le carreau n’en fut pas pour autant stopper et se planta dans son bras droit, lui arrachant une plainte de douleur. Mais les flammes avaient le mérite d’avoir surpris la Chimère qui avait dû reculer pour les éviter, alors qu’il prévoyait de se jeter sur le Pokémon une fois distrait par sa blessure, comme il l’avait déjà fait avec quelques militaires auparavant.

Ce mouvement de recul venait ternir toutes ses prévisions et le Major Campbell était désormais assez proche de lui pour l’attaquer. Le militaire se jeta sur lui, prêt à lui trancher dans le lard avec sa dague, mais Lester parvint d’un mouvement vif de sa main droite à attraper celles de son adversaire entre ses griffes, quitte à se couper à la paume sur la lame. Il fronça les sourcils d’un sourire mauvais et en profita pour donner un coup au visage du Major avec son arbalète. Le Major, le corps chancelant, abandonna son arme sous la violence du coup mais parvint, avec une pirouette presque acrobatique, à faire lâcher sa propre dague à Lester d’un coup de jambe. Puis, comme il tombait à terre, il la ramassa en vitesse et plongea à nouveau en visant son cou. Mais cette fois c’était avec ses serres puissantes que la Chimère attrapa son arme, serrant sa main avec la ferme intention de lui en briser tous les os.

C’était sans compter Zoroark. Si son bras droit pendait lamentablement, les griffes du gauche s’apprêtaient à lui percer les yeux. Lester parvint à éviter l’attaque en relâchant son étreinte et donna un coup de genoux dans le torse du Zoroark qui en eut le souffle coupé. Puis il le repoussa bien vite contre son dresseur, afin d’éviter d’avoir une réplique de ce dernier. Sur le temps que Billy et Zoroark ne se relèvent, il recula de trois pas en attrapant un nouveau carreau qu’il positionna avant de tirer en riant vers ses deux adversaires. Mais si la flèche filait droit vers la tête de Billy, elle s’arrêta subitement en plein vol, à quelques centimètres de son crâne. Lester laissa échapper une exclamation de surprise et constata que la jeune femme s’était rapprochée d’eux, et qu’elle avait cette même attitude de concentration intense que les télékinésistes les plus doués. Il poussa un juron mais afficha une expression réjouie. Décidemment, ce combat était plein de surprises et de rebondissements. Il était aux anges. Devant lui, Campbell et son Pokémon étaient de nouveau debout, prêts à riposter, et Arbok arrivait enfin à leur niveau.

La douleur tiraillait le poignet droit de Billy, mais, à cet instant précis, il s’en moquait bien. Il n’avait qu’une envie, c’était d’abattre cet enfoiré, le responsable de la mort du Lieutenant Fleming. Lui et Zoroark se jetèrent à nouveau sur lui, côte à côte. La Chimère s’était saisie d’un nouveau carreau avec sa main gauche, sans l’installer à son arme, et s’était mis en position pour les accueillir. Mais une fois assez proche de lui, Zoroark expulsa à nouveau ses flammes de sa gueule et Billy brava la chaleur pour l’attaquer avec sa dague. Enfin, il parvint à toucher Lester au bras droit, provoquant une effusion de sang. Mais pas en reste, ce dernier plongea le carreau qu’il tenait dans son autre main dans la joue du Major et, d’un geste vif, le fit remonter jusqu’à son œil. Billy cria de douleur et recula, aveuglé par le liquide rougeâtre qui s’échappait de sa plaie. Il eut un mouvement de recul, trébucha et tomba au sol. Lester fit une grimace de plaisir et leva sa jambe pour attraper un bras ou une jambe de son adversaire avec ses serres. Mais Zoroark profita qu’il soit sur une seule jambe pour foncer sur lui et lui faire perdre l’équilibre. Il allait le lacérer quand il sentit les puissantes griffes de Lester s’enfoncer dans son torse plus que nécessaire.

Le visage de Zoroark se figea dans une expression de stupeur, le souffle coupé. Il était couché sur la Chimère qui lui souriait de ses dents pointues de prédateur. Sans crier gare, Lester se releva légèrement et enfonça alors ses dents dans le cou du Pokémon, lui déchiquetant la carotide. Le Pokémon, incapable de bouger tant la douleur était insupportable, émit un dernier couinement pitoyable et se laissa retomber, mort. Son dresseur, qui venait tout juste de se relever, cria à la mort et se prépara à reprendre l’attaque quand, soudain, la douleur fut trop forte au niveau du poignet. Il ne put s’empêcher de lâcher son arme en l’attrapant avec son autre main, comme dans une tentative vaine de soulager sa douleur.

Déjà Lester se relevait, le visage ensanglanté du sang de Zoroark, un sourire sadique au visage. S’il avait été blessé par les derniers assauts, il était encore en état de se battre avec vigueur. Mais l’Arbok du Major se dressait maintenant face à lui, tout en sifflant avec colère. Il exposait sa large collerette comme pour l’intimider, ce qui était bien inutile. Au contraire, c’était autant de chaire que le Pokémon exposait à Lester, qui n’avait que l’embarras du choix pour l’attaquer. Allait-il le mordre à mort, le cribler de carreaux, lui presser le visage, ou encore le lacérer ? Tant de possibilités qui laissaient la Chimère d’autant plus satisfaite. Mais ce serait trop bête d’expédier le combat trop vite, il voulait encore en profiter au maximum, quitte à être plus blessé que nécessaire !

- Décidément, cette guerre me comble de bonheur ! lança-t-il en léchant son propre sang au bras droit. Dis-moi, est-ce qu’en plus tu n’es pas l’apprenti du Major Cornell ?
- Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
lui répondit Billy, le regard assassin.
- Simplement que lui et moi, c’est une chouette histoire. Même si on s’est très peu côtoyés. Il ne t’a jamais parlé de moi ?
- Ta grosse gueule !
lui cria Billy en attrapant sa dague par terre avec la main gauche, prêt à repartir à l’assaut malgré les cris d’Elodie, derrière lui, qui le priait d’abandonner.
- Han, allez, je suis sûr qu’il doit répéter mon nom dans son sommeil ! se moqua la Chimère. Le Lieutenant-Colonel Lester Cushing ? Non ?

Il fallut quelques secondes à Billy pour se remémorer à quelle occasion il avait entendu ce nom la première fois. Mais c’était à l’Amiral Weiss qu’il devait ces mots. Un peu moins de vingt ans plus tôt, il lui avait parlé de cet officier qui n’avait pas hésité à exécuter des Sbires de la Team Rocket, parmi lesquels figurait alors le frère du Colonel.

Il n’en fallut pas plus pour décider Billy à passer à l’attaque à nouveau, cette fois aux côté de son Arbok, le Pokémon qu’il avait déjà du temps où lui-même faisait partie du mouvement terroriste. Il avait la rage au ventre. Son estime pour le Colonel et pour le Lieutenant le poussait à agir malgré son état et son adversaire qui restait malgré tout d’un niveau supérieur au sien. Ses forces décuplées par l’adrénaline, le militaire se jeta sur le responsable de tant de désastres, bien décidé à en finir avec lui.

A nouveau Lester esquiva l’attaque, presque sans effort, simplement en reculant. L’Arbok, derrière Billy, enchainait avec des tentatives de morsure tandis que son dresseur tranchait l’air dans l’espoir de toucher la Chimère. Un sourire moqueur au visage, celle-ci finit par asséner un nouveau coup de genoux dans le torse de Billy et se prépara à le lacérer au visage. Mais Arbok repoussa son dresseur pour lui éviter les blessures et Lester décida donc de concentrer ses efforts sur le Serpent. Il donna un puissant coup de griffe dans la collerette puis attrapa avec ses serres le Pokémon au niveau du cou. Ainsi incapable de fuir, il entreprit de le lacérer et de le mordre pour faire un maximum de dommage. Le visage d’Arbok fut rapidement terni de rouge et cessa de bouger après quelques secondes de gestes vains pour se dégager. Voyant que sa cible ne réagissait plus, il la relâcha et se retourna à nouveau vers Billy, qui se relevait péniblement plus loin.

- Tes deux Pokémon sont morts, chantonna-t-il avec excitation. Et tu es le prochain sur la liste. Puis, dès que ce sera fait, je m’occuperai de ton amie hypocrite qui accoure vers nous pour te venir en aide. Ses pouvoirs ne suffiront pas contre moi.
- Va te faire foutre
, lui cracha Billy en haletant, chancelant quelque peu.
- Dis-moi, Cornell est présent ? demanda Lester en se léchant les babines. Parce que je pourrai lui montrer ta tête pour le provoquer au maximum. Sinon, je prendrai quelque chose de moins encombrant.
- Tu ferais mieux de fermer ta gueule et d’être plus attentif !
lui cria Billy en s’élançant à nouveau vers lui.

Lester se préparait à l’intercepter avec son arbalète quand, soudain, il remarqua l’ombre au sol. Il se retourna, mais pas assez vite, et Arbok, qui s’était relevé malgré ses innombrables blessures, enfonça ses crocs dans son épaule, à la base de son cou. La douleur lui fit échapper une plainte et, ainsi déstabilisé, il en oublia le Major qui lui planta sa dague dans son flan avant de la remonter vers sa poitrine d’un coup sec. Lester cracha du sang et, alors qu’Arbok le relâchait et que le Major reculait, il tituba, la main droite sur sa plaie, le regard perdu et effaré. Puis, alors qu’il tombait à genoux, ses forces l’abandonnant, il éclata d’un rire de folie.

- Quelle sale surprise ! cria-t-il, le visage crispé par la douleur malgré son sourire toujours présent. Je pensais pas… qu’il aurait encore la force…
- Arbok ne ressent pas la douleur
, répliqua Billy, reprenant son souffle avec difficulté, enfin satisfait. C’est un Pokémon expérimentale des Rocket.
- Rocket, hein ?
ricana Lester en courbant le dos, se retenant de tomber avec son bras gauche qui avait lâché l’arbalète. Voilà… qui est … ironique !


Dessin par Orbelune


Il cracha un filet de sang, incapable de se retenir. Le Major Campbell se rapprocha de lui et lui arracha la bonnet de Naomie de sa tête, répandant son contenu, divers objets que Lester avait volé sur les cadavres de ses victimes, au sol. Puis, toujours en colère, il asséna un dernier coup de pied sur le dos de Lester, qui s’étala lourdement au sol dans un cri étouffé qui se changea bien vite en de nouveaux rires.

Billy resta un instant à l’observer, hésitant. Mais en voyant que la plupart des militaires alliés au loin semblaient se replier, et que trois Chimères l’observaient, l’air interdites, sur leurs quatre pattes, il décida de se replier lui aussi, abandonnant Lester à son sort. Il leur faisait à peine dos que ces chimères se précipitèrent vers Lester. Tandis qu’elles lui arrachaient des morceaux de chair pour s’en nourrir, l’ancien Lieutenant-Colonel laissait éclater toute son hilarité dans des rires déchirants qui, pour une raison inconnue, semblaient gagner en force au fur et à mesure qu’il agonisait. Il avait là la plus belle mort possible. Il ressentait vivre une dernière fois. Puis, subitement, les rires cessèrent.

Lorsqu’il arriva au niveau de Zoroark, Billy s’agenouilla, la mine triste. Son Pokémon, qu’il avait reçu lors de son entrainement en tant que militaire, s’était battu vaillamment et lui avait surement sauvé la vie à plusieurs reprises. Mais c’était fini pour lui aussi. Arbok, le corps couvert de son propre sang, s’avançait faiblement pour se recueillir lui aussi auprès de son camarade tombé au combat. Ses blessures étaient importantes, et il avait besoin de soins urgents, même si, avec sa mutation, il n’en ressentait pas vraiment la nécessité. Billy le rappela dans sa Ball pour lui éviter de perdre encore plus de sang et se releva. A quelques mètres de lui, Elodie le regardait avec un air compatissant et peiné. Il n’avait qu’une envie, c’était de rester avec elle. Mais à peine faisait-il un pas qu’il se sentit soulevé dans les airs par une force invisible.

Surpris, le Major tenta de se débattre tandis que l’Ingénieure criait son nom avec horreur. Le militaire pivota alors sans le vouloir pour faire face, debout à quelques mètres de lui et du sol, au responsable de cette agression. Billy n’avait jamais vu de tel Pokémon auparavant. Il avait une posture humaine et une taille à peu près similaire, mais son corps était d’un mauve pâle. Il tendait vers lui une main composée de trois doigts boudinés, et avait une longue queue dans le dos. Etait-ce une Chimère ?

- Je n’étais pas censé intervenir, lança soudain une voix grave qui semblait venir de l’intérieur même de la tête de Billy. Mais comme nous avons perdu plus d’hommes et de Chimères que prévu à la base, je vais rétablir un peu l’équilibre.

Billy aurait souhaité répondre quelque chose, crier, supplier, mais il était incapable de dire quoique ce soit, comme si cette chose le maintenait à la gorge par la simple force de son esprit. Il tentait tant bien que mal de se débattre, mais c’était inutile. Soudain, il vit un carreau de Lester Cushing s’envoler et pointer vers lui. Il écarquilla les yeux avant de les refermer par réflexes en le voyant filer droit vers sa poitrine aussi bien que si Lester avait actionné son arbalète. Mais, comme la douleur ne se saisissait pas de lui, et qu’au contraire il sentait l’étreinte le relâcher légèrement, il se risqua à ouvrir à nouveau les yeux.

Les débris du carreau brisé flottaient, immobiles, pas très loin de Billy. Mewtwo avait relevé un sourcil, surpris de la situation. Il détourna le regard du militaire et observa avec curiosité la femme de la quarantaine qui le fixait avec une expression haineuse, les poings serrés. Elle semblait dégager une étrange aura de puissance, inédite pour Mewtwo qui se rapprocha pour mieux l’observer.

- Qui es-tu ? demanda la voix grave dans la tête d’Elodie cette fois-ci.
- Qu’est-ce que ça peut te foutre ! cria-t-elle vivement, donnant l’impression à Billy qu’elle parlait seule. Relâche-le immédiatement !
- Pourquoi ? Pourquoi te soucies-tu de cet humain ?
- Je refuse qu’il meurt ! Je ne veux plus que personne ne meurt !
cria Elodie, les larmes aux yeux, en soutenant le regard de Mewtwo et en amplifiant encore ses pouvoirs, permettant à Billy de mieux respirer et de perdre un peu d’altitude.
- Mais tu es une infirmière ? lança soudain la voix de Mewtwo tandis qu’il se rapprochait encore, ne se souciant plus du tout de Billy.
- NON ! cria Elodie, à bout. Personne ne peut décider comment je dois vivre ma vie !
- Tu es comme moi, une expérience au destin tout trac…
- C’EST FAUX ! Je suis qui je suis, et nous avons tous le droit de profiter de la vie !


Mewtwo se figea soudain, l’air abasourdi. Billy retomba alors lourdement au sol, tout en effectuant une roulade pour atténuer le choc. Il se releva péniblement et s’approcha d’Elodie, l’air partagé entre la peur et l’envie de l’aider. Celle-ci était à son tour saisie par la colère. Elle détestait être comparée aux infirmières. Mais quelque chose dans le regard de Mewtwo l’intriguait.

- Amber ? lança faiblement la voix dans sa tête. C’est toi ?

Elodie déglutit et sentit toute rage la quitter instantanément. Elle desserra ses poings et relâcha ses épaules. Son visage exprimait maintenant une certaine surprise, mêlée à une compassion qu’elle n’arrivait pas à expliquer. C’était comme si, tout-à-coup, elle pouvait ressentir les émotions de cet être étrange. Son Métamorph, à ses pieds, tenait ses petit bras devant le visage, l’air tout penaud.

- Tu es vivante ? Tu es …
- Je ne suis pas celle que vous croyez
, répondit Elodie avec peine dans la voix. Je … je ne sais pas qui c’était mais… ce n’est pas moi.

Mewtwo baissa le bras et la tête, déçu. Billy, derrière Elodie, glissa sa main gauche en direction de sa dague. L’occasion était trop belle. Mais Elodie, comme si elle avait compris à quoi il pensait, lui fit un geste de bras pour l’interrompre. Puis, sans peur, la colère l’ayant quittée, elle marcha vers Mewtwo, comme pour lui dire quelque chose. Mais ce dernier se détourna en la voyant s’approcher et s’éleva soudainement dans les airs, avant de prendre la fuite.

Elodie resta quelques secondes, la main droite tendue vers lui comme si elle avait pu le retenir. Mais c’était déjà trop tard. Elle continua de regarder Mewtwo s’éloigner d’un air absent avant d’être rappelée à la réalité par Billy. Elle hésita quelques secondes, puis le suivit. Il était temps de rentrer à Celadopole.

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- Et voilà, lança Patrick en tendant une clé USB à Aldebert. Je suppose que vous voudrez attendre que la situation soit plus stable avant de lancer le protocole ?
- Ça vaut surement mieux, oui
, répondit le Professeur Caul en glissant la clé USB dans une poche de son pantalon. Merci pour tout Patrick…
- Pas de quo
i, lança l’informaticien. Revenons à nos Wattouat, qu’est-ce qu’ils comptent faire de nous?
- Nous évacuer,
répondit Aldebert en regardant les nombreux agents de la Police Internationale qui passaient voir tout le monde pour régler les préparatifs du départ. Mais ils n’ont pas voulu nous dire où.
- C’est l’agent Beladonis qui est en charge de ça
, fit remarquer sombrement Stephen, surprenant Aldebert et Patrick. On peut peut-être tenter d’avoir des infos en plus…
- Stephen, ça va ?
s’inquiéta immédiatement Aldebert. Tu n’as plus rien mangé depuis ce matin et …
- Je n’ai pas faim
, répondit sèchement le vieil écrivain. Ou si, mais de vengeance…
- Alors ça pourrait peut-être vous intéresser !
s’écria la voix de fillette de Kate depuis l’ordinateur de Patrick.

Les trois hommes se tournèrent vers l’ordinateur, surpris, avant de regarder autour d’eux avec méfiance. Quand ils furent sûrs que personne d’autre n’avait entendu l’IA, ils se rapprochèrent de l’écran avec une certaine curiosité.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- On m’a donné accès à toutes les données de l’Armée pour leur venir en aide
, lança Kate. On vous a peut-être déjà parlé des différents dirigeables ?
- Isaac en a parlés tout à l’heure,
confirma Aldebert.
- Parfait. Donc, il y en a plusieurs qui se dirigent vers Johto tandis que d’autres sont restés à Safrania, qui est surement un peu leur base de Kanto. Mais ce qu’on ne vous a surement pas dit, parce que c’est top secret, c’est qu’il y a un autre dirigeable, isolé, qui doit avoir atteint Azuria maintenant.
- Et alors ?
demanda Stephen avec désintérêt.
- Alors, ce dirigeable serait celui du Professeur Higgs.

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En voyant revenir le Major Campbell plein de traces de blessure aux côtés d’Elodie, Isaac se précipita vers eux. Il les avait laissé pour ramener Koga à l’abri et s’était étonné de ne pas les voir le suivre avec Clément, alors qu’ils semblaient être sur le point d’en finir avec lui. Il les guida jusqu’à une tente où plusieurs militaires et Pokémon attendaient. Tous souffraient de diverses blessures plus ou moins grave, mais ils n’avaient que deux médecins à disposition. Il faut dire que ce métier était devenu très rare depuis l’avènement des Centres Pokémon, puisque la famille Joëlle avait presque monopolisé les emplois dans le domaine de la santé. Or, elles avaient toutes disparues et fermé leurs établissements sans crier gare, pour se ranger du côté du Professeur Higgs.

Alors qu’ils attendaient qu’on s’occupe du poignet et des entailles de Billy, sans oublier son Arbok dans sa Ball, ils virent trois hommes se diriger vers eux. Ils reconnurent immédiatement le Général Hesse, le Ministre Darwin et, surtout, le Colonel Cornell. Ils affichaient une mine sérieuse et dure, mais une fois qu’ils furent assez proches, ils poussèrent tous les trois un soupir de soulagement.

- J’avais peur que vous n’ayez été tués, lança le Colonel. Enfin, apparemment, tu as quand même pris cher…
- C’est superficiel, Colonel
, lui assura le Major en réprimant une grimace. Content de voir que vous allez bien, vous aussi.
- Ce n’est pas passé loin
, répondit sombrement le Premier Ministre. Sans notre majordome, nous aurions tous été tués… Mais soit, trêve de blablas… Je vais exiger à ce que vous soyez pris en charge en priorité avant votre départ.
- Notre départ ?
répéta Isaac en fronçant les sourcils.
- C’est exact, Mr Holey, répondit le Général Hesse. Nous sommes assez nombreux pour faire face aux ennemis ici. Mais d’autres régions n’ont pas cette chance et, pour faire face à certaines menaces, nous avons pensé que votre expérience était tout indiquée.
- Mais … et Aldebert, Stephen et Patrick ?
demanda Elodie, effarée.
- Ne vous inquiétez pas pour eux, nous avons des bases top secrètes dans lesquels les civils vont être évacués, lui garantit Hesse. Ils seront en toute sécurité.
- On pourrait au moins leur dire …
- Je ne pense pas que nous ayons le temps, Isaac
, l’interrompit le Colonel. Comprenez bien qu’il s’agit d’une situation d’extrême urgence. Le Colonel Von Stradonitz va vous escorter jusque Kalos, mais il ne faut pas tarder.
- Qui ça ?
s’étonna l’informaticien. Et qu’est-ce qu’il y a de si important à Kalos qui nous réclame tous les trois ?
- Seulement vous, Isaac
, répondit Francis Darwin en soupirant. Le Colonel de la Brigade aérienne vous expliquera pendant le voyage.
- Attendez, vous nous séparez tous les trois ?
s’écria Elodie avec stupeur. Mais…
- Isaac vous rejoindra dès qu’il aura terminé
, dit le Colonel. Vous et le Major Campbell partirez avec d’autres militaires vers Johto, ils sont en manque d’effectifs là-bas et les Dirigeables qui se dirigent vers les grandes villes sont surement trop bien équipés… Ils ont besoin de de bras, et aussi de quelques véhicules armés. Mais pendant qu’on soigne le Major, j’aimerai que vous donniez des indications à nos ingénieurs militaires, mademoiselle Ross…
- Des indications ?
répéta-t-elle dans un souffle, mal à l’aise.
- Concernant certaines de vos inventions, précisa Cornell d’un air qui se voulait rassurant. Je pense que nous allons en avoir besoin ici…

Le regard d’Elodie croisa celui de son frère adoptif. Il semblait un peu en colère devant cette séparation forcée, mais aussi quelque peu décidé. Il lui adressa un geste de tête et l’Ingénieure soupira. Au moins resterait-elle avec Billy avant qu’Isaac les rejoigne. Mais décidément cette guerre prenait une tournure qui ne lui plaisait guère.

Posté à 23h12 le 15/05/18

Le Moment de la Rage (1/4)



D'après Albert Einstein :
Ce qui m’intéresse vraiment c’est de savoir si Dieu avait un quelconque choix en créant le monde


- Malgré ces heures sombres qui se profilent, continuait la voix du Premier Ministre d’Hoenn David Gandhi, nous devons garder la tête haute. Si la peur et la colère sont grandes dans nos cœurs, nous ne devons pas nous laisser guider par celles-ci. Restons sereins et unis, et c’est ainsi que nous vaincrons cette menace qui pèse sur notre mo…
- Et gnagnagna, et ne soyez pas des brutes, et blablabla…
pesta le Premier Ministre Descartes en coupant sa radio tout en faisant des grimaces. Ce n’est pas avec ton attitude de trouillard qu’on va gagner cette putain de guerre, tocard…

Il poussa un profond soupir et laissa sa tête retomber, soutenue par sa main droite, et renifla bruyamment. Le politicien était extrêmement fatigué par ces dernières heures. Le voyage à dos de Dracolosse sous une pluie battante de la veille lui avait sûrement fait attraper un rhume par-dessus le marché. Et à peine était-il retourné à son bureau d’Illumis qu’il avait dû faire face à de nouveaux problèmes. Avec les Généraux à écouter, les ordres à donner et les nombreuses décisions à prendre, il était d’une humeur encore plus massacrante que d’habitude, malgré le grand soleil de cette après-midi. Il avait aussi besoin de sommeil, n’ayant quasiment pas eu le temps pour dormir. Mais, surtout, il craignait pour sa propre vie.

Il avait fait l’erreur d’allumer sa radio afin de prendre des nouvelles d’autres régions, cherchant des pistes à suivre pour tirer son Etat, et aussi sa peau, du pétrin dans lequel ils s’étaient tous vus contraints de s’empêtrer. Au lieu de ça, il était d’abord tombé sur un discours de sa collègue de Sinnoh, Meredith Robespierre, puis sur celui de David Gandhi. Ce dernier l’avait particulièrement énervé, jugeant la manœuvre inutile alors qu’il attendait de leur part des idées plus brillantes. Au lieu de ça, simplement des mots adressés au peuple pour ne pas perdre courage et ne pas sombrer dans la violence. Une vraie perte de temps !

Son bureau se trouvait au dernier étage de la Tour Prismatique. Un lieu fort de sens, qui lui donnait une vue sur l’ensemble de la Ville Lumière. Un peu interdits devant ses réactions moroses, quatre officiers attendaient sans oser rompre le silence. Le plus haut gradé d’entre eux, le Général Baudouin Nobel, qui avait accompagné le Premier depuis l’Ile Union, paraissait lui aussi d’humeur bougonne sous sa barbe touffue et adressait à Descartes un regard rude auquel ce dernier ne prêtait aucune attention, trop occupé à se morfondre tout seul.

- Si je puis me permettre, Monsieur, lança-t-il finalement d’une voix forte, vous devriez peut-être envisager de faire un discours, vous aussi.
- Un discours ?
répéta le Premier avec dégoût. Pour ressembler à une tafiole à la Gandhi ? Non merci, j’ai des trucs plus urgents à foutre.
- Ce n’est pas pour vous, mais pour le peuple
, renchérit Nobel, furieux. La population a besoin de se sentir soutenue par les autorités. Ils ont besoin d’un courage que seul un haut responsable peut leur fournir dans des moments pareils !
- Et du courage, qui va m’en donner, à moi ?
répliqua Descartes, furieux, en se relevant presque. Le peuple va me sauver, peut-être ? Non, Nobel, ça, c’est votre job et …

Le Général avait à peine fait un pas en direction du Ministre, les poings crispés par la colère, qu’on frappa à la porte. Nobel et Descartes arrêtèrent immédiatement leur dispute, au grand soulagement des autres militaires, qui étaient sur le point d’intervenir pour empêcher leur Supérieur de fracasser la tête du Ministre sur le mur. Un silence pesant s’installa pendant quelques secondes au bout desquelles Descartes donna l’ordre d’ouvrir la porte, l’air maussade. Aussitôt le Colonel Von Stradonitz entra, suivi d’un homme d’une soixantaine d’année qui avait revêtu une étrange combinaison noir et portait un casque dans les mains. Ce dernier déglutit en apercevant les militaires et le Ministre, qui poussa un grand soupir en se cachant le visage de la main droite.

- Je savais que ce connard de Darwin se fichait de moi, pesta-t-il à voix basse mais suffisamment haute pour que tout le monde l’entende.
- Ha, voilà donc le fameux expert dont parlait le Colonel Cornell ! lança Baudouin Nobel, ouvrant les bras avec enthousiasme. Mr Holley, c’est bien ça ?
- Isaac Holley
, confirma ce dernier en ignorant le Premier Ministre. Alors comme ça, Kalos est attaquée par des dresseurs en combinaison ?
- C’est ça, comme la vôtre
, répondit le Général en hochant la tête. Le Colonel Von Stradonitz vous a déjà fait un briefing sur le chemin, je crois ?
- Grosso modo, Général
, répondit le Chef de la Brigade Aérienne en s’étirant les bras derrière la tête, l’air décontracté.
- Vous pensez que vous pourrez nous aider à faire face à cette menace d’un genre inconnu pour nos services, Mr Holley ? demanda Nobel d’un ton plus grave.
- Je devrais pouvoir, répondit l’informaticien. A quelle distance sont-ils d’Illumis ?
- On les attend pour dans une bonne heure
, intervint un officier en retrait, le Major Byron, en croisant les bras, comme pour se mettre sur la défensive. Ils sont suivis par quelques dirigeables qui bombardent les villes après leur passage, et nos forces déployées pour les arrêter à Neuvartault ont été rapidement décimées. On estime le nombre d’effectifs ennemis sous combinaison à une bonne centaine d’hommes. S’ils ne sont pas invincibles, ils sont vraiment très dangereux. Mais on en a quand même capturés quelques-uns.
- Je vois … est-ce que l’Armée a de quoi abattre les Dirigeables ?
- Oui, mais le souci, c’est que ces hommes ou ces femmes en combinaisons avancent en première ligne pour désarmer nos dispositifs et leur permettre d’avancer tranquillement
, répondit Nobel en se grattant la barbe. Et dans une ville comme celle-ci, les manœuvres ne sont pas très simples à effectuer…
- Bien… Dans ce cas, j’ai peut-être un plan à vous proposer
, lança Isaac après quelques secondes de réflexion.

Le Ministre, derrière son bureau, eut un petit rire nerveux en relevant les sourcils d’un air condescendant. Le Général, par contre, semblait bien plus ouvert à l’écoute et le Colonel Von Stradonitz, quand il entendit son nom dans la discussion qui suivit se sentit d’un seul coup stimulé. Le plan était osé, mais cela valait le coup d’essayer. Ils n’avaient pas non plus beaucoup d’autres choix.

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L’Agent Beladonis était en train de faire tourner négligemment sa cuillère en plastique dans le café de piètre qualité qu’il s’était pris à la machine du premier étage du centre commercial. Il avait un arrière-goût de plastique et était à peine chaud, mais, malgré ça, le Policier avait besoin de la dose de caféine fournie par le breuvage. Il avait le visage sombre, songeant à la suite des évènements. On lui avait confié l’encadrement de l’évacuation complète de Celadopole, une mission rebaptisée Opération Fouinette. Il revenait de plusieurs heures avec des collègues et quelques militaires afin d’organiser les escortes et les voyages. Il n’y avait pas de temps à perdre et, si la nuit était tombée, la journée serait encore longue pour tout le monde.

Le Ministre Darwin avait réquisitionné de nombreux lieux afin d’accueillir les milliers de personnes qui attendaient en ce moment dans Celadopole. Il s’agissait pour la plupart de sites souterrains, et certains de ces lieux étaient même des bases secrètes de l’Armée, dont l’agent Beladonis, malgré son haut grade au sein de la Police Internationale, n’avait jamais entendu parler. C’était dans l’une d’elles que lui-même allait se rendre avec un groupe d’une bonne centaine de personnes. Une base creusée secrètement sur l’ancienne Ile de Cramois’Ile, sous les décombres de l’éruption d’il y a 20 ans.

Pour ce faire, ils allaient devoir piquer à travers une réserve naturelle normalement interdite d’accès au public. Plusieurs militaires devaient encadrer le groupe avec lui, car, selon le Premier Ministre Darwin, qui avait longtemps occupé le poste de Ministre de la Gestion, cette zone n’était pas réglementée pour rien. Mais au moins, leur trajet serait-il parfaitement discret, jusqu’à atteindre Parmanie, où quelques petits bateaux discrets les conduiraient jusqu’à leur destination finale. Ils devraient y vivre le temps que la situation à Kanto ne revienne à la normale. L’agent Beladonis devrait alors s’assurer que la petite communauté ne manque de rien, vérifierait comment les autres se débrouillaient, puis reviendrait aider l’Armée sur place, en espérant qu’elle n’ait pas été vaincue entre-temps…

Au fond de lui, l’agent Beladonis enrageait. Il avait traqué des organisations terroristes toute sa vie, défait des gangs et arrêté de nombreux trouble-fêtes pour éviter que ce jour arrive. Et pourtant, malgré tous ses efforts et ceux de ses collègues de la Police Internationale, la Guerre était finalement née, d’une des personnes qu’il pensait être les moins susceptibles de provoquer un tel bouleversement. Etait-ce là une finalité, un destin indissociable à l’humanité ? Les hommes étaient-ils condamnés à se déchirer entre eux, quels que soient les efforts de certains pour les en empêcher ?

Il regarda sa montre. L’Opération Fouinette commencerait officiellement dans moins d’une heure, maintenant. Ses hommes finissaient de distribuer des badges de couleurs aux réfugiés, afin de les répartir selon les zones qu’ils occuperaient pour la suite. C’était un ordinateur qui avait fait le tri avec une vitesse épatante. L’Agent Beladonis aurait préféré le faire en étudiant un peu plus le parcours familial de chacun, afin de ne pas séparer les familles. Mais comme le temps manquait, il n’avait émis aucun commentaire quant aux décisions de l’IA. Il ne savait pas alors que Kate s’était justement concentrée sur le caractère familial pour établir son classement.
Il avala le reste de son café immonde, fit une grimace, puis jeta le verre en plastique dans une poubelle, avant de se dire qu’elle ne risquait pas d’être vidée avant un bon moment. Il chassa cette idée de son esprit et descendit l’escalier. Autour de lui, les hommes et les femmes discutaient, l’air inquiet, tout en se partageant les couleurs qu’ils avaient reçues. Il entendait quelques murmures sur son passage, mais n’y prêtait pas attention. Il savait qu’abandonner son train de vie quotidien subitement pouvait provoquer beaucoup de colère, et il n’avait aucune envie de l’attiser.

Il allait sortir du Centre Commercial quand il sentit une main se poser sur son épaule et une voix l’appeler par son nom d’agent. Il s’arrêta, surpris, essayant de mettre un nom sur cette voix qui lui semblait familière, puis se retourna pour faire face à Stephen Shelley, le vieil écrivain, qui le regardait d’un air froid et rude. Derrière lui, il reconnut le Professeur Caul, qu’il avait rencontré en même temps que l’autre, en tant que consultant sur une affaire à Illumis. La troisième personne, un homme qui semblait avoir son âge à lui, lui était par contre totalement inconnue.

- Nous souhaitions justement vous parler, Mr Beladonis, lança Stephen en retirant sa main de son épaule. Vous avez un instant ?
- Faites vite, Mr Shelley
, soupira l’Agent de la Police Internationale, l’air embêté. C’est à propos de l’Opération Fouinette peut-être ? Si vous n’avez pas la même couleur, je suis désolé mais…
- Non, pas de souci, Kate nous a mis dans le même groupe
, l’interrompit l’inconnu, surprenant Beladonis à l’évocation du nom de l’IA en charge de la répartition.
- Mais en vérité, on ne souhaite pas participer à l’Opération Fouinette, lança Stephen, assez sèchement.
- Quoi ?! s’exclama Beladonis en plissant les yeux. Mais enfin, messieurs, il en va de vos vies ! Si vous restez ici, vous risquez d’être blessés ou tués dans les batailles !
- Ha, mais je vous rassure, on ne compte pas restez ici non plus
, lança le Professeur Caul. Seulement… nous avons quelque chose d’important à faire. Autre part…
- Quelque chose d’important ?
répéta l’homme en imperméable avec un air sceptique. Dois-je vous rappeler que nous sommes en guerre ?
- On le sait parfaitement, bougre de Ramoloss
, s’écria Stephen avec mauvaise humeur. Et c’est justement pour en finir au plus vite qu’on veut se rendre au nord.
- Mais… mais enfin, il n’y a rien au nord…
bredouilla Beladonis, soudain troublé. Que pourriez-vous pouvo…
- C’est Higgs que nous voulons arrêter
, lança le Professeur Caul.
- Chut ! répliqua le Policier en agitant son index devant sa bouche. Moins fort ! Comment savez-vous que …
- C’est moi qui ai fabriquée l’IA qui vous aide
, répondit Patrick Stearns. Elle savait que ça nous intéresserait, alors elle nous l’a dit.
- Ho bordel…
soupira-t-il en plaquant la main sur son front. Bon… Quand bien même, il est hors de question que je vous laisse vous y rendre… C’est trop dangereux.
- Ho, hé, gamin, file nous juste un hélicoptère et on se débrouillera
, se fâcha Stephen. J’ai pris quelques leçons dans le temps et si y a en plus le pilotage automatique ça ira.
- Mr Shelley, vous n’êtes pas sérieux j’espère ?
riposta Beladonis, sur la défensive. Je suis désolé, mais c’est hors de question. Maintenant, laissez-moi, je dois encore régler plusieurs choses.

Et sans attendre les protestations des vieillards et de l’informaticien, il se détourna et passa l’encadrement des portes d’un air décidé. Il fit plusieurs pas puis se retourna soudain avec un air exaspéré. S’ils s’étaient tus, les trois hommes l’avaient suivi, mais le bruit de leurs pas les avait trahis. Il allait faire un pas vers eux pour les raccompagner à l’intérieur quand, soudain, il les vit mettre sur le visage des morceaux de tissus, afin de recouvrir leur nez et leur bouche. Il les regarda, surpris, puis eut un mouvement de recul en comprenant ce qu’ils mijotaient. Il allait courir pour se mettre à l’abri mais le Professeur Caul avait déjà lâché la petite bombe qui, en touchant le sol, libéra un vaste nuage de spores soporifiques dans un rayon de 4 mètres. L’agent Beladonis toussa à trois reprises puis s’écroula au sol. Aldebert se précipita vers lui, pour prendre son pouls.

- C’est bon, pas de réaction allergique visible, lança-t-il en se risquant à enlever son masque.
- On a combien de temps avant qu’il se réveille ? demanda Patrick Stearns.
- Environ une vingtaine de minutes, répondit Aldebert en regardant autour de lui. Je ne voulais pas qu’il ne puisse pas faire son boulot pour les autres.
- Dépêchons-nous
, lança Stephen, l’air sombre. Faudrait pas qu’on tombe sur un Policier ou un militaire maintenant…

Les deux autres approuvèrent et abandonnèrent là le corps endormi de l’Agent Beladonis. Grâce à Kate, ils savaient où attendaient les hélicoptères affectés à l’Opération Fouinette, et ils avaient un œil sur les caméras de la ville, histoire de ne pas se faire bêtement repérer par quelqu’un qui n’aurait pas dû se trouver là. Les pilotes étaient dans l’ancienne planque des Rocket, sous le casino, à écouter un dernier briefing, ils avaient donc le champ presque libre pour en emprunter un. Et si quelqu’un tentait de les en empêcher, ils avaient de nombreuses autres bombes à spores. Aldebert aurait préféré ne pas en arriver là, mais comme l’Agent Beladonis avait refusé de coopérer, ils n’avaient pas eu d’autres choix. C’était peut-être leur unique chance d’atteindre le Professeur Higgs et, éventuellement, d’arrêter la guerre en marche.

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Comme prévu, le Major Campbell et Elodie Ross avaient rejoint un convoi militaire en direction de Johto. Il s’agissait là de renforts auxquels les soldats déjà sur place ne pouvaient pas dire non. Selon les dernières nouvelles, la situation y était particulièrement préoccupante. Outre quelques attentats dans différents lieux très fréquentés, on avait noté l’apparition de plusieurs dirigeables. Ces derniers avaient bombardé plusieurs villages, dont Ville Griotte et Mauville, et semblaient tout droit se diriger vers Doublonville, la cité la plus peuplée de la région. C’était d’ailleurs là-bas que se rendaient plus de trois cents soldats, à bord de différents véhicules tout-terrain. Ils avaient décidé d’emprunter la route du Train Magnétique, une zone normalement interdite et dangereuse, mais qui avait été rendue accessible via le sabotage interne de la Centrale de Kanto. Au moins ne risquaient-ils pas de voir le Train leur rentrer dedans subitement, et empêcheraient-ils leurs ennemis, toujours planqués à Safrania, de rejoindre leurs ennemis avant eux.

La route avait été très longue. Ils avaient dû rouler la nuit entière pour quitter la région, et toute la matinée avant d’atteindre Doublonville. Les conducteurs se relayaient afin de ne pas souffrir trop de la fatigue, mais, même si Elodie et Billy n’en faisaient pas partis, ils avaient eu beaucoup de mal à se reposer. En effet, le trajet n’avait pas été de tout repos. Ils avaient essuyé plusieurs attaques de Chimères ou de dresseurs sur la route, et ils avaient perdu quatre véhicules sur des explosifs planqués dans le sol. Ils devaient rester sur le qui-vive, prêts à riposter au moindre signe de danger. Heureusement, ils étaient extrêmement bien équipés, puisqu’on ne comptait pas moins de 20 tanks au milieu des 75 jeeps qui avaient quitté Celadopole.

Le Major Campbell avait été soigné de ses blessures à la va-vite par le Dr Hemingway, un médecin grognon qui, apparemment, occupait d’ordinaire le poste de légiste dans la police internationale. Ce n’était pas très étonnant, car, depuis des décennies, le métier de médecin était devenu de plus en plus inaccessible, presque réservé aux Infirmières des Centres Pokémon. Même l’Armée était en manque de thérapeutes, puisqu’elle avait pu se fier jusqu’ici aux femmes aux cheveux roses pour soigner leurs Pokémon comme leurs effectifs. Du coup, Billy avait rapidement été désinfecté au niveau des plaies, puis Hemingway lui avait maladroitement installé une attelle au poignet, qu’Elodie avait ensuite réajustée. On lui avait ensuite donné toute une boite d’antidouleurs, sans aucune instruction quant à la quantité à prendre. Il n’avait même pas été question de le mettre à l’écart pour son poignet.

Arbok, quant à lui, avait une tête parsemée de bandages. S’il ne ressentait pas la douleur, cela ne l’empêcherait pas de succomber si ces blessures venaient à être trop lourdes. Beaucoup d’autres Pokémon avaient été blessés lors de la bataille de la Route 7. Et c’était justement là le problème. Car, s’ils disposaient à la base de plus d’effectifs que les forces du Professeur Higgs, ceux-ci avaient le monopole des Centres Pokémon, comme d’ordinaire. Ils pouvaient soigner tous leurs Pokémon et repartir combattre comme s’ils entraient seulement dans le conflit. Or, eux ne pouvaient pas se le permettre. Il leur était donc nécessaire d’abattre ou de capturer leurs adversaires s’ils voulaient s’en débarrasser.

Elodie, quant à elle, avait dû donner ses instructions avant de partir à différents ingénieurs civils volontaires trouvés par le Colonel Cornell. S’il voulait qu’elle participe au sauvetage de Jotho, Marcus Cornell tenait aussi à avoir le soutien technologique d’Elodie à disposition sur place. Elle avait expliqué très précisément comment fabriquer ses classiques bombes à ultrasons ou comment améliorer certains véhicules de l’Armée. Une récréation qui s’était révélée très bénéfique pour elle, lui permettant d’oublier, l’espace de quelques instants, la situation désastreuse dans laquelle ils se trouvaient, ainsi que les paroles de Lester Cushing, qui résonnaient encore par moment dans sa tête. Elle avait ensuite rejoint le convoi sur le départ et s’était installée aux côtés du Major. Puis ils étaient partis, sans avoir le temps de dire au-revoir à Aldebert.

Quand leur véhicule passa sur un nid-de-poule, faisant sursauter ses occupants, l’Ingénieure se réveilla. Elle s’était finalement endormie sur les épaules du Major l’espace d’une heure, peut-être deux. Elle se frotta les yeux et observa ce dernier. Il détourna son regard plein de cernes du paysage et lui adressa un sourire bienveillant.

- Bien dormi ? demanda-t-il.
- Pas trop mal, mentit Elodie en lui rendant son sourire. On est bientôt arrivés ?
- On ne devrait pas tarder
, confirma Billy dans un soupir. Mais les nouvelles sont assez mauvaises…
- Quoi ?
s’exclama-t-elle en se redressant soudain. Comment ça ?
- Rosalia a été réduite en cendres et, apparemment, leur cible suivante était Doublonville. Ils ont surement déjà commencé l’offensive.
- Ho bon sang
, souffla Elodie en posant sa main devant le visage, l’air effarée. Mais … et les habitants ?
- Ceux de Rosalia avaient été prévenus, la plupart ont réussi à fuir
, affirma Billy d’un air confiant. Je suppose que c’est pareil à Doublonville. Et puis, là-bas, il y a les hommes du Général Planck qui les attendaient pour la riposte. On va d’ailleurs les rejoindre, mais on n’a pas beaucoup de nouvelles de leur part…
- On va donc arriver en plein conflit…
, chuchota l’Ingénieure, pas très rassurée.
- Je pense bien mais... Hey !

Leur véhicule venait brusquement de bifurquer et de s’engager dans une zone plus sauvage et forestière, où les déplacements étaient moins aisés, sans pour autant perdre en vitesse. Les occupants étaient secouées dans tous les sens et les trois jeunes soldats qui les accompagnaient manifestèrent leur surprise en ronchonnant, allant jusqu’à frapper sur la vitre qui les séparait des pilotes pour faire entendre leur mécontentement. Mais ce changement soudain de direction n’était pas un cas isolé, puisque, depuis l’arrière, Billy pouvait voir que les autres jeeps les suivaient, tout comme les tanks. Il lança un regard interrogateur aux autres soldats, ayant pour toute réponse des haussements d’épaules.

Puis, environ un quart d’heure plus tard, ils débarquèrent sur une route pavée et bien plus harmonieuse. Elodie lança une brusque exclamation et pointa le doigt vers le Stade du Pokéathlon quand elle le reconnut. Puis, après quelques mètres, ils sentirent leur voiture freiner, avant de s’arrêter complètement. Un coup sur la vitre leur donna l’ordre de sortir, et ils s’exécutèrent. Dehors, on avait installé tout un campement de tentes près du stade et plusieurs milliers d’hommes semblaient y attendre, l’air maussade. Aussitôt, un homme en uniforme, plutôt baraqué, un cigare à la bouche, se dirigea vers eux pour serrer la main aux deux Colonels chargés de la mission de renfort, tandis que le reste des soldats sous leurs ordres sortaient des véhicules, intrigués.

- Tu ne viens pas de me dire qu’on allait débarquer en plein conflit ? demanda Elodie, méfiante.
- C’était les dernières nouvelles… répondit Billy en plissant les yeux. Je ne comprends pas… qu’est-ce qu’on fait à l’écart de la ville…
- Billy
, regarde, lança Elodie en pointant une des grandes tentes du doigt, là où une majorité des troupes du Général Planck semblait être regroupée. Ils ont l’air blessés… Tu crois que…
- Merde
, pesta Billy, abattu. On a quand même pas déjà perdu…

Autour d’eux, la rumeur des conversations commençait à battre son plein. Tous s’interrogeaient sur la situation. Alors que le Général Planck et leurs deux Supérieurs partaient se réfugier sous une tente, juste après leur avoir fait signe de ne pas bouger, mais sans donner la moindre explication, tout le monde y alla bon train avec son explication. Pour quelques optimistes, l’Armée avait peut-être réussi à repousser les ennemis. Mais beaucoup, comme Billy, ne pouvaient s’empêcher de penser au contraire. Finalement, si cela n’apportait que plus de questions, les chauffeurs qui les avaient conduits ici expliquèrent que tout un groupe de soldats leur avait fait signe de les suivre. Il aurait pu s’agir d’un piège, mais le Colonels Montgomery et Patton avaient décidé de leur faire confiance, et avaient donné l’ordre de les suivre, tout en préparant les tanks en cas de guet-apens. Mais cela n’expliquait pas pour autant pourquoi le Général Planck avait établi le campement ici, ni pourquoi il ne les avait pas contactés pour les prévenir.

Assez dubitative, Elodie se contentait d’observer les alentours, tandis que Billy cherchait à en savoir plus. La zone était à l’écart de la ville, et elle pouvait voir un grand nombre de véhicules de guerre, rangés en rang d’oignon. Il y avait presque une centaine de tank, des USI – 215 pour la plupart, de puissantes armes de guerre. L’Ingénieure avait été comme une folle lorsqu’elle avait dû en inspecter un lors d’une de ses missions pour la Police Internationale, et elle savait qu’il y avait de quoi mener une lourde offensive. Eux étaient venus avec des M47 Pasteur, un modèle tout nouveau, plus léger et rapide, baptisé en hommage à l’Ancien Général et grand-père de Naomie. Derrière eux, il y avait un grand nombre de canon à obus, capables de tirer des projectiles de calibres 155 mm avec une vitesse de 560 m/sec. Ces machines de guerre étaient chargées à l’arrière de puissantes camionnettes. En temps normal, Elodie se serait sentie comme un enfant au matin de Noël et se serait précipitée pour admirer les puissants moteurs de ces titans d’acier de plus près. Mais l’heure n’était pas au divertissement.

Finalement, le Colonel Montgomery sortit de la tente et commença à appeler les différents Major sous leurs ordres. Billy se dirigea avec ses collègues qui furent répartis à différentes zones avec leurs Lieutenants et leurs équipes respectives. Il ne restait au final plus que lui, et on appela un autre officier de Planck pour le rejoindre sous la tente. Mais Billy en sortit bien vite, faisant signe à Elodie de venir. Elle déglutit et accourut rapidement, ayant hâte d’en savoir plus, mais appréhendant les réponses à ses questions.

Elodie entra sous la tente. On y avait dressé un lit de camp avec une simple couverture dans un coin, et deux grandes cartes parsemées de croix tracées à la main et représentant respectivement la Région de Johto et Doublonville avaient été affichées sur la toile de la tente. Enfin, un grand bureau en bois et couvert de différents documents prenait une grande partie de l’espace. Derrière le bureau, le Général Planck, un cigare éteint à la bouche, l’observait avec curiosité. En retrait, le Colonel Patton lui chuchota discrètement quelque chose que l’Ingénieure ne put entendre. Billy lui adressa un clin d’œil rassurant avant de détourner la tête pour signifier au Général qu’ils étaient prêts à entendre ce qu’il avait à dire. Elle remarqua ensuite un autre homme qui, d’après son uniforme identique à celui de son ami, devait être lui aussi Major. Elle ne l’avait pas de suite remarqué, presque caché sur le côté. Il avait un large bandage qui lui recouvrait une bonne partie du visage, telle une momie.

- Mademoiselle Raze, c’est bien ça ? demanda le Général en retirant son cigare de la bouche pour le secouer avant de l’écraser dans un cendrier improvisé.
- Ross, le corrigea Elodie avec un sourire naissant.
- Peu importe, répliqua Planck en soupirant. D’après le Colonel Pitton, vous êtes une Ingénieure de génie, recommandée par notre Premier Ministre, c’est bien ça ?
- Je plaide coupable,
répondit-elle en rougissant un peu.
- Parfait, dans ce cas, vous allez pouvoir nous être très utile, renchérit le Général en se levant pour montrer une croix sur la grande carte de la ville. Vous allez prendre part à une opération de sabotage ici-même.

Elodie fronça les sourcils en entendant le terme « sabotage ». Elle adressa un regard étonné à Billy, qui affichait une mine rassurante. De l’autre côté, elle entendit l’autre Major se racler la gorge, comme pour se préparer à parler. Puis elle se rapprocha pour mieux observer la carte du Général. Ce dernier pointait du doigt l’un des bâtiments les plus connus de Doublonville : La Tour Radio.

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Le Général Nobel était particulièrement tendu. D’après les derniers rapports, leurs ennemis n’allaient pas tarder à s’introduire dans la ville Lumière. Ce n’était plus qu’une question de minutes. Déjà un grand dirigeable apparaissait dans le ciel, au loin. D’après Isaac, le centre de commande qui gérait la logistique de tous les dresseurs en combinaison devait se trouver là-dedans. La mission de Mr Holley et du Colonel Von Stradonitz était de s’infiltrer dans ce fameux dirigeable et d’avoir accès aux machines de contrôle pour offrir leur chance aux militaires.

Depuis quelques minutes déjà, Nobel pointait le dirigeable avec ses jumelles. Il s’était arrêté à bonne distance de la ville, et était inaccessible à leurs canons pour le moment. Les hommes en combinaison venaient certainement d’entrer en ville et, déjà, son talkie-walkie commençait à résonner. Ils avaient fait exprès d’installer pas mal de canons, sans trop de munition, afin d’occuper les forces ennemies le temps du sabotage.

Le temps était très gris pour ce début d’après-midi et, enfin, il vit le Roucarnage du Colonel quitter les nuages pour se diriger vers leur cible. Le Général retint son souffle, ayant peur de voir ses espoirs se faire abattre en plein vol. Mais non, le Pokémon parvint à se placer à l’arrière et ses deux occupants réussirent à s’introduire par une sorte de piste de décollage. Il ne pouvait plus voir ce qu’il s’y passait désormais, mais au moins avaient-ils atteint leur premier objectif. Il poussa un grand soupir et saisit son talkie pour communiquer ses ordres. S’ils respectaient correctement le plan d’Isaac, et que ce dernier parvenait à tromper leurs adversaires comme prévu, alors ils allaient remporter cette bataille.

Sur la fameuse piste de décollage, le Colonel et l’informaticien furent rapidement accueillis par deux dresseurs en uniforme. Mais ceux-ci, cependant, ne semblaient pas hostiles. En effet, Isaac et Holley avaient tous les deux revêtu une Combinaison semblable, les forces du Général en ayant récupérée une après les affrontements de Bourg Croquis. Ils paraissaient simplement étonnés, n’ayant même pas revêtu leur casque. Isaac en profita pour passer immédiatement à l’attaque, bondissant avec vélocité pour assommer le plus proche. Le second, la surprise passée, venait de mettre son casque quand le Colonel l’attrapa en lui faisant une clé de bras, pour l’immobiliser le temps qu’Isaac intervienne à son tour. Une fois leurs deux adversaires inconscients, ils les ligotèrent rapidement avec des câbles qu’ils trouvèrent sur place et, sans plus attendre, passèrent à la salle suivante, leurs Pokémon prêts à être invoqués.

Dans cette dernière salle se trouvaient des dizaines d’ordinateurs et d’écran, qui affichaient le suivi de certaines combinaisons, mais aussi une carte de Kalos avec différents marqueurs. Mais il y avait surtout une vingtaine de personnes, des scientifiques pour la plupart, ainsi que quelques autres dresseurs sous leur combinaison Booster. Les hommes en blouse blanche se levèrent soudainement d’un air paniqué, s’éloignant vers le fond de la salle tandis que leurs protecteurs s’avançaient, maintenant leurs Balls en main.

- C’est ici ? demanda Von Stradonitz.
- Je ne pense pas, il n’est pas là et je pencherai plutôt pour un ordinateur central, ici, c’est juste pour avoir un œil sur chaque combinaison individuellement, je crois.
- D’accord, donc pas la peine de s’éterniser
, lança le Colonel. Au boulot, Monsieur !

Et sans attendre, le Colonel se lança dans la mêlée, vite suivi par leurs adversaires. Ceux-ci avaient l’avantage du nombre, mais le Colonel celui de la technique. Surprenant tous les hommes présents, ce dernier enchainait les coups et les pirouettes, esquivant coups sur coups, puis fit finalement appel à son Dodrio et son Flambusard pour lui venir en aide. Finalement, Isaac le rejoignit, accompagné de Metang et Fibonacci. Lui avait l’avantage de l’expérience, sachant se servir mieux que quiconque de la combinaison qu’il avait lui-même retravaillée. Et malgré son âge, il se battait bien mieux que certains petits jeunes qui n’avaient pas dû porter l’invention du Professeur Xanthin plus que quelques fois auparavant.

Finalement, le combat déviant à l’avantage des intrus, l’un d’eux sortit brusquement de la baston, entrainant avec lui un adversaire au cou d’un mouvement de coude. Il se mit soudainement à sprinter pour se diriger vers la porte du fond, repoussant le jeune scientifique qui tentait de s’interposer. Puis, avec une roulade, pour éviter l’attaque d’un Nosferalto, il pénétra dans la fameuse salle.

Celle-ci était plongée dans l’obscurité. La seule lumière qu’ils détectaient provenait des nombreux voyants qui s’allumaient à intervalle réguliers sur différentes machines inconnues, ainsi que d’un grand écran qui recouvrait presque l’entièreté du mur du fond. Assis sur un siège, un homme chauve se releva et se tourna vers le nouvel arrivant, un sourire sadique au visage. Il portait des lunettes aux verres rouges, ainsi qu’une tenue de la même couleur. L’homme devait être âgé de presque 70 ans.

- Comme on se retrouve, lança-t-il d’une voix amusée. Isaac Holley, celui qui m’a envoyé en prison après m’avoir ridiculisé. Celui à qui je dois ma plus grande humiliation se prépare à poser les genoux au sol face à mon génie !
- Salut, Xanthin
, répliqua la voix d’Isaac depuis la combinaison. Ça faisait un bail.