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Deus Ex Machina

Posté à 09h49 le 10/01/18



D'après Albert Einstein :
La science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle.


Qu'est-ce que Deus Ex Machina?



Deus Ex Machina. Cette locution latine désigne habituellement un procédé scénaristique qui consiste à sortir un événement de nul part pour faire avancer l'intrigue.

Mais ici, ce titre est à prendre dans sa traduction littérale: Dieu sorti de la machine.

Je vous propose de vous plonger dans un univers Pokémon plus réaliste que celui auquel nous avons eu l'habitude. Un monde régi par un système politique et en pleine extension technologique. Un monde qui a dû s'adapter à la présence des Pokémon, ou bien adapter les Pokémon à la présence des êtres humains.

Pour construire mon scénario, je me suis beaucoup basé sur la chronologie officielle de l'Univers Pokémon, même si je me suis permis quelques petits écarts. Vous y retrouverez des références à des événements et des personnages connus de tous. Mais une grande majorité de ces personnage est tout de même inventée pour servir le récit.

Parmi les sujets abordés, la religion, la politique, la technologie... tous ces sujets un peu tabou dans l'Univers Pokémon. Je me base aussi sur de nombreux articles de Pokéscience que j'ai pu lire ou rédiger ces dernières années.

J'ai eu tendance à glisser de nombreux clin d'oeil à notre monde IRL, particulièrement au travers des noms des personnages.

Rythme de parution



La fiction est terminée.

Les noms des chapitres et table des matières



Chaque chapitre est désigné comme suit: L'an XX après/avant Dieu, l'année de [insérer un mot].
Ils établissent une certaine chronologie par rapport à un événement particulier (désigné comme "Dieu" ) et chaque chapitre se concentre sur un événement de cette année qui aura une importance pour la suite. Il peut se passer parfois presque 10 ans entre deux chapitres.

Table des matières

Arc 1: Genèse


L'an 62 après Dieu, l'Année des préparatifs
L'an 2 avant Dieu, l'Année de l'insouciance
L'an 3 après Dieu, l'Année des Prophètes
L'an 8 après Dieu, l'Année de la Morale
L'an 14 après Dieu, l'Année de la Trahison
L'an 15 après Dieu, l'Année du Déjà-vu
L'an 24 après Dieu, l'Année de la Famille
Les ans 30 et 34, les Années du Recrutement
L'an 36 après Dieu, l'Année des Négociations (2 parties)
L'année de Dieu (2 parties)

Arc 2: Police Internationale


L'an 39 après Dieu, l'Année de l'Union (2 parties)
L'an 41 après Dieu, l'Année des Spores (2 parties)
L'an 45 après Dieu, l'Année de l'Anomalie (2 parties)
L'an 51 après Dieu, l'Année de la Nouvelle Génération (2 parties)
L'an 54 après Dieu, l'Année du Constat (2 parties)
L'an 59 après Dieu, l'Année de l'Utopie (2 parties)

Arc 3: La Guerre


Le Moment de l'Epidémie (2 parties)
Le Moment du Discours (2 parties)
Le Moment de la Rage (4 parties)
Le Dernier Moment (4 parties)


Les commentaires


Je me permet de vous encourager à commenter la fiction au fur et à mesure que celle-ci avance. Les commentaires, ça fait toujours plaisir, et si vous avez remarqué une faute, n'hésitez pas à la signaler, histoire que j'arrange ça!


Remerciements spéciaux


Remerciements à Iggy, relecteur, Walksacred, correcteur, Orbelune, illustrateur, et à d'autres pour leur aide occasionnelle.

Posté à 13h48 le 10/01/18

L'An 62 après Dieu, l'Année des préparatifs



D'après Albert Einstein :
Je ne m'inquiète jamais de l'avenir. Il arrive bien assez tôt.


Le ministre de la Justice, Marcus Cornell, sortit du train magnétique, accompagné de ses deux gardes du corps, un homme et une femme qu’il soupçonnait d'entretenir une relation amoureuse en dehors des heures de travail. Marcus Cornell, qui avait été Colonel autrefois, n’appréciait généralement pas la présence de quiconque pour veiller sur sa sécurité, jugeant qu’il n’en avait pas besoin. Aussi le voir ainsi surveillé était-il rare, plus encore pour une telle sortie, presque devenue une routine depuis son accession au Pouvoir, onze ans auparavant. Il revenait en effet d’une inspection des quartiers de police de Doublonville et songeait avec mauvaise humeur à la paperasse qui l’attendait le lendemain. Mais pour l’heure, il avait un rendez-vous strictement amical au centre de Safrania, dans les locaux de la Sylphe SARL, avec son PDG actuel, le Professeur Higgs, qui occupait aussi le poste de Ministre de la Santé.

En sortant de la gare, l’ancien Colonel pesta en constatant qu’il pleuvait. Il faisait presque nuit et les nuages noirs ne laissaient rien présager de bon. Le garde du corps masculin fit une remarque sur les risques qu’encourrait le costume de son patron, ce qui provoqua le petit rire nerveux de sa comparse et le regard noir du Colonel. L’homme déglutit et détourna le regard avant de suivre les autres sous la pluie. Pressant le pas, le ministre Cornell voyait déjà de bien loin les hauts bâtiments de la Sylphe Sarl. Cette entreprise était la référence technologique de tout Kanto et Jotho, et exportait aussi dans toutes les autres régions du monde. Ce n’était qu’une des nombreuses corporations du Professeur Higgs, qui était considéré, sûrement à raison, d’homme le plus riche et le plus puissant du monde, en dehors, peut-être, des cinq chefs d’Etat qui forment le Gouvernement Mondial.

Après une bonne dizaine de minutes de marche, trempés, le ministre et ses garde-du-corps parvinrent enfin à se réfugier sous le toit de la Sylphe SARL. Il n’y avait quasiment plus aucun employé à cette heure, hormis quatre agents de sécurité. Une jeune femme aux cheveux rose débarqua et, lorsque Marcus se présenta, elle s’inclina et lui demanda de le suivre. Il se retourna vers ses employés et leur recommanda de se rendre au Centre Pokémon pour la nuit. L’homme acquiesça en ronchonnant et son homologue féminin se contenta de soupirer en repensant à la pluie. Mais ils se dirigèrent tout de même vers la porte qu’ils venaient de franchir, prêts à affronter l’averse de nouveau.

Le Colonel suivit la jeune femme. Celle-ci ressemblait comme deux gouttes d’eau à une infirmière de la famille Joëlle, ce qui étonna le ministre. Ils entrèrent tous les deux dans un ascenseur privé et la demoiselle appuya sur le bouton le plus haut disponible. C’était le seul ascenseur de tout l’immeuble à conduire directement au bureau et aux appartements du Professeur Higgs.

Lorsque les portes de la machine s’ouvrirent, Marcus Cornell put voir, sans surprise, qu’ils étaient au plus haut du bâtiment. Il pouvait observer presque toute la ville de Safrania depuis les baies vitrées. Il voyait aussi, pas loin de là, quelques éclairs. Le tonnerre grondait. Ce n’était pas un temps à laisser un Snubbull dehors. La jeune femme passa devant lui et lui montra le chemin à suivre dans le long couloir. Ils passèrent devant plusieurs portes avant d’atteindre celle du bureau du Professeur. Elle frappa trois fois à la porte.

- Entrez ! lança une voix.

Elle ouvrit la porte, fit quelques pas et s’inclina légèrement. Marcus entra lui aussi et adressa au professeur Higgs en grand sourire courtois.

- Bonjour, professeur.
- Ha ! Marcus Cornell ! répliqua vivement le vieillard en se levant de son bureau pour se diriger vers lui. C’est un plaisir de vous revoir.
- Moi de même, Professeur.


Ils échangèrent une poignée de main. Bien qu’il soit très âgé, le professeur avait encore la poigne vigoureuse et semblait encore déborder de vitalité malgré le poids des années. Il n’avait aucun problème de santé apparent et on lui aurait facilement donné une ou deux décennies de moins. Il avait encore des cheveux gris.

- Vous pouvez nous laisser, Pandora, adressa le professeur Higgs à son assistante, qui répondit en s’inclinant à nouveau avant de sortir. Asseyez-vous, asseyez-vous. Je vous sers un petit rafraîchissement, Colonel ?
- Volontiers
, répondit Marcus.
- Vous aimez l’essence de Maracachi, je ne me trompe pas ? demanda le vieillard en se dirigeant vers un petit frigo.
- Non, c’est exact, confirma le Ministre Cornell, surpris qu’on lui propose directement son alcool préféré.
- J’en ai justement ramené d’Unys lors de ma dernière visite, la semaine passée, en pensant à notre petite entrevue à venir, précisa le professeur Higgs en sortant la bouteille à l’effigie du Pokémon Cactus. Un alcool fort, très fort, mais qui, je pense, vous rappelle vos années de service.
- C’est pendant cette période que j’en ai bu pour la première fois
, répondit le Colonel en souriant. Comme toujours, vous êtes plutôt bien renseigné.
- Pas plus que les autres ministres
, répondit l’homme. Seulement, quand on parle de détails qui paraissent insignifiants, au contraire de la plupart des gens, j’écoute et je garde tout en mémoire.

Il servit un généreux verre d’Essence de Maracachi à son collègue et se servit pour lui-même un verre de vin d’une bouteille poussiéreuse portant les insignes de Kalos. Ils entrechoquèrent leurs verres et en burent quelques gorgées avant de reprendre la conversation.

- Votre assistante ressemble énormément aux infirmières Joëlle, commenta le Colonel. J’ai été un peu surpris quand vous l’avez appelée Pandora.
- Vous avez raison, Pandora était à la base destinée à être une infirmière, comme toutes les autres
, répondit le vieil homme. Seulement, j’ai décelé en elle quelques qualités et, franchement, avoir une spécialiste des soins à mes côtés est plus prudent avec mon âge.
- Vous me semblez pourtant en pleine forme
, reprit Cornell dans un sourire. On ne peut pas en dire autant de toutes les personnes de votre âge.
- Oui je sais
, soupira l’homme. Voyez cette chère Dorothéa, vous savez, mon ancienne sous-directrice ? Elle se déplace désormais en fauteuil. A la pointe de la technologie, certes, mais ce n’est pas rien pour autant. Enfin, au moins, ni elle ni moi ne perdons encore la tête, comme certains.
- J’ai cru comprendre qu’elle avait du mal à se faire à sa retraite
, fit remarquer Marcus Cornell.
- Oui, elle a fondé un petit laboratoire indépendant je crois, dit le Professeur d’un air absent. Je n’ai aucune idée de ce qu’elle y fait, mais il faut bien qu’elle s’occupe… Vous en savez peut-être plus ?
- Rien du tout
, mentit le Colonel avant de reprendre précipitamment une gorgée. Mais si elle est bien une ancienne infirmière, pourquoi l’avoir appelée Pandora ?
- Vous ne pensez quand même pas que toutes les infirmières s’appellent Joëlle ?
plaisanta l’homme. Chacune d’elle possède une série de trois prénoms pour se reconnaitre entre-elles. D’autant que Joëlle est plus une… marque de fabrique qu’un nom de famille.
- C’est-à-dire ?
demanda le Ministre de la Justice en plissant les yeux.
- Les infirmières que nous recrutons peuvent venir de n’importe quelle famille, tant qu’elles remplissent certaines conditions, répliqua l’homme. Mais dites-moi plutôt, mon très cher Marcus...

Le Professeur Higgs se redressa sur sa chaise et se rapprocha de son collègue en croisant les doigts. Il avait quelque chose dans le regard qui venait de changer et qui mettait Marcus Cornell mal à l’aise. Il n’entendait plus le clapotis assourdissant des gouttes d’eau ni le grondement des éclairs. C’était comme si d’un seul coup la pression terrestre s’était intensifiée et qu’il se trouvait seul à seul avec le professeur dans une autre dimension. Et pourtant, ils n’avaient pas quitté le bureau et l’orage au dehors continuait de faire rage.

- Vous êtes certain de ne pas savoir ce que fait Dorothéa Crowfoot de tout son temps ou bien tentez-vous de me cacher quelque chose ?

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Plusieurs étages plus bas, les agents de sécurité continuaient leur ronde habituelle, en solo, de manière monotone. Eux-mêmes étaient surveillés par des caméras tandis qu’un homme obèse, tout droit sorti des pires clichés au sujet de son métier, entamait sa deuxième boite de Donuts Hoopa de la soirée. Il restait néanmoins à l’affut, sachant pertinemment que la Sylphe Sarl était souvent la cible de bandit à la sauvette ou d’associations diverses qui protestaient contre les expériences de la société ou pour se faire remarquer.

L’un des hommes, armé de sa lampe de poche et accompagné de son Caninos, sentit son Talkie-Walkie vibrer dans sa poche. Dans un crachotement difficilement audible, il comprit qu’on lui demandait de venir à la réception. Etonné, il rebroussa chemin et lui et son Pokémon accoururent. Il fut étonné de n’y trouver personne, et encore plus de voir un sac duquel dépassait une bouteille. Méfiant, il se rapprocha et ouvrit le sac avec sa lampe de poche. Il constata, en plus de la bouteille, une étrange sphère. Il l’a pris en main et l’éclaira avant de la rapprocher de son visage pour mieux l’observer. Puis il entendit un petit cliquetis provenir de l’objet et une odeur de citron emplit ses narines avant qu’il ne tombe, endormi. Son Pokémon aboya et se rapprocha de la sphère. Il la renifla et tomba, lui aussi, dans les bras de Cresselia. Aussitôt, l’illusion de Zoroark cessa, et quatre personnes encagoulées purent enfin bouger de leur cachette, accompagnées de quelques Pokémon.

- Et de quatre ! lança un homme d’une quarantaine d’année. Je vous avais dit que ce serait facile.
- C’est la vue de la bouteille qui les a tous fait rappliquer,
plaisanta un autre homme, âgé d’environ 60 ans.
- Mais, Arceus soit loué, ils ont d’abord joué avec le piège avant de tenter d’en boire, répondit l’autre en ouvrant la dite bouteille avant d’en siphonner quelques gorgée.
- Arrête ça, Billy ! protesta la seule femme, un Métamorph sur les épaules, en la lui arrachant des mains. On a encore du travail, je te ferai remarquer.
- Ne l’appelle pas par son nom !
renchérit le plus vieux de la bande. On doit s’appeler par nos noms de code !
- Pourquoi faire, papy ?
demanda le dénommé Billy. On a Kate qui pirate leurs caméras, on s’en fiche.
- Mais ils ont peut-être des micros ! Puis je ne suis pas Papy, je suis Dracolosse !
- Heu non, on avait dit que tu étais Chartor, Al’…
fit remarquer l’homme de la soixantaine.
- Ha bon ? s’étonna le concerné. Tu es sûr, Neitram ?
- Aussi sûr que mon nom de code à moi, c’est Ptéra,
répliqua-t-il en soupirant.
- Vraiment ? Et les noms de codes de Billy et El…
- C’est Tentacruel et Ratatac, professeur…
l’interrompit la jeune femme.
- Oui, d’ailleurs, est-ce qu’on pourrait me réexpliquer pourquoi on m’a mis Ratatac ? demanda Billie.
- Mais stop ! s’écria celui qui voulait se faire appeler Ptéra. On perd du temps inutilement, on a du travail, on règlera ça après. Tentacruel et Ratatac, vous savez ce que vous devez faire ?
- Oui
, répondirent-ils en cœur.
- Parfait, alors allez-y déjà, moi et Chartor on s’occupe du reste.
- Chartor ?
répéta le vieillard.

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Assis dans son siège et dégustant un délicieux donuts, le vigile n’avait absolument rien remarqué d’anormal. Les gardiens continuaient d’effectuer leur ronde, toujours la même, sans aucun incident. Il n’avait pas remarqué que ces allers et venues étaient exactement identiques et que les vidéos de sécurité avaient été piratées pour tourner les mêmes images en boucles, encore et encore. C’est alors que quelque chose attira son attention au quatrième étage. La caméra qui filmait l’ascenseur montrait clairement que l’un d’eux venait de s’ouvrir, laissant en sortir quatre personnes encagoulées, ainsi qu’un Amonistar, un Arbok et un Mélodelfe. La surprise lui fit lâcher sa pâtisserie et, sans plus attendre, il composa le numéro des responsables de la sécurité de chaque étage, pour les prévenir afin qu’ils réagissent. Puis, après avoir hésité quelques minutes, il se décida à contacter son employeur, le professeur Higgs.

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Au plus haut de l’immeuble de la Sylphe Sarl, le professeur Higgs s’était relevé. Il faisait désormais dos à Marcus Cornell et regardait par la fenêtre le sombre ciel de cette soirée d’orage. Il sirotait son verre de vin et n’avait plus dit un mot depuis que le Ministre de la Justice lui avait assuré ne pas savoir ce que faisait Dorothéa Crowfoot de sa retraite. Marcus s’était rarement sentit aussi mal à l’aise qu’en ce moment précis.

- Vous n’êtes pas sans savoir que Dorothéa ne partage plus les mêmes convictions que nous, Colonel ? dit-il calmement après un grondement de tonnerre.
- Chacun a le droit d’être en désaccord avec d’autres personnes, fit remarquer son interlocuteur.
- Dites-vous cela pour mademoiselle Crowfoot ou bien… pour vous-même ?

Il avait dit cela en se retournant pour de nouveau lui faire face au même moment qu’un éclair illuminait le ciel, donnant à la scène un côté mystique qui surprit le Colonel. Lui qui gardait habituellement son sang-froid en toute circonstance se sentait désormais un peu désemparé par le vieillard, bien plus retors qu’il ne l’imaginait. Il n’était pourtant pas si imposant physiquement, mais il dégageait une telle aura de puissance que le Colonel aurait bien pris la fuite si sa présence dans ce bureau n’était pas importante. Il déglutit et prit son courage à deux mains en se redressant un peu dans son fauteuil, s’efforçant de paraitre le plus sincère possible.

- Professeur Higgs, commença-t-il. Je vous jure que, tant que nous serons tous les deux fidèles à l’Etat et au Gouvernement Mondial, nos opinions ne différeront pas. Et ma fidélité envers l’Etat de Kanto-Jotho est sans faille.
- Voilà une réponse admirable
, répondit le professeur en souriant. Vous savez vous aussi choisir correctement vos mots…

A ce moment, un téléphone rouge sursauta sur le bureau du Professeur, accompagné d’une sonnerie sobre. Higgs releva les sourcils, surpris, tandis que le Ministre retenait son souffle en fixant l’appareil. Puis le vieil homme s’empara du combiné et le posa près de ses oreilles.

- Higgs à l’appareil, lança-t-il.
- Professeur ! s’exclama la voix paniquée du vigile des caméras. On a une intrusion au quatrième étage !
- Une intrusion ?
répéta Higgs. Eh bien, envoyez des agents de sécurité. Comment se fait-il qu’ils soient parvenus si loin avant d’être repérés ?
- Je ne comprends pas, monsieur… Je suis resté éveillé tout le temps mais je n’ai rien remarqué qui sorte de l’ordinaire.
- Et les agents au rez-de-chaussée ?
- Je n’arrive pas à les contacter et ils continuent de faire leur ronde…
- Transmettez les images des caméras dans mon bureau
, soupira le vieux professeur avant de raccrocher.

Higgs déposa son verre et l’appareil sur son bureau et poussa un profond soupir. Il se dirigea ensuite vers un meuble en bois taillé et couvert de symboles gravés main dont il ouvrit les portes, dévoilant plusieurs écrans de tailles diverses. Le Ministre de la Justice se releva et s’approcha en adressant un regard interrogatif à son hôte. Sans lui prêter attention, celui-ci appuya sur un bouton et les écrans s’allumèrent. Après quelques réglages à la télécommande, l’écran central, qui était plus grand que les autres, afficha les images du quatrième étage.

Il y avait en effet quatre personnes sur place. Ils avaient caché leurs visages et ils donnaient des ordres à leurs Pokémon pour affronter les agents de sécurité qui débarquaient de plus en plus nombreux. Le professeur remarqua directement que, s’ils étaient bien quatre humains, il n’y avait que trois Pokémon à combattre. Cela paraissait être du gâteau, mais les inconnus encagoulés étaient armés de petites sphères qu’ils lançaient à loisir, endormant les Pokémon et les gardes. Le professeur Higgs resta muet devant la situation pendant presque une minute avant que le Ministre de la Justice ne le sorte de ses réflexions.

- Que vous veulent-ils ?
- Je n’ai que des hypothèses pour vous répondre
, déclara le professeur sans quitter les écrans des yeux.
- Ils n’ont sûrement pas choisi le quatrième par hasard, qu’est-ce qu’ils pourraient y trouver ?
- C’est là que sont stockés nos cobayes vivants
, répondit l’homme.
- Alors c’est surement une organisation qui lutte contre la violence sur les Pokémon, proposa le Ministre. Ils sont là pour manifester et libérer vos expériences, surement. C’est déjà arrivé, je crois ?
- Certes, mais nous avons affaire à une bande bien plus organisée que les hippies habituels
, répondit le vieillard d’un ton agacé. Amos.

Soudain, un Noctunoir sembla surgir de nulle part à côté de son vieux maitre, faisant sursauter le Colonel. Le Pokémon était imposant et se tenait dans la même posture que son vénérable dresseur, droit, les mains croisée derrière le dos.

- Amos, va prévenir Pandora. Je veux qu’elle se rende au quatrième étage et qu’elle arrête ces individus. Ensuite, tu visiteras les autres étages à la recherche d’autres intrus.

Le Pokémon ferma son œil unique tout en s’inclinant légèrement puis partit comme il était apparu, s’effaçant en un instant.

- Vous pensez qu’il y a d’autres intrus ? s’étonna Marcus Cornell.
- Je ne pense pas, répondit l’homme. J’en suis certain. Quelqu’un a piraté nos caméras et repasse en boucle les mêmes images. C’est comme ça qu’ils sont arrivés sans se faire remarquer.
- C’est plutôt ingénieux
, commenta le Colonel.
- C’est vrai, Mr Cornell, c’est ingénieux, confirma le professeur Higgs en se tournant vers lui. Mais alors, pourquoi ne pas en profiter pour faire de même avec le quatrième étage, si ce n’est pour y attirer toute notre attention ?

Le ministre Cornell déglutit. Décidemment, le vieux Higgs était encore perspicace. Il attendit qu’il se retourne avant de plonger ses mains dans ses poches et continua de regarder l’écran.

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- C’est par là, lança le premier homme en indiquant une porte dans un couloir.
- Tu es sûr, Dardargnan ? bougonna le second homme.
- S’ils n’ont rien déménagé depuis le départ de Dorothéa.

Les deux hommes encagoulés étaient âgés respectivement de 62 et 87 ans. Ils ne pouvaient pas voir le visage de l’autre, mais c’était bien inutile, car ils se connaissaient depuis maintenant plus de cinquante ans pendant lesquelles ils en avaient tous les deux vu des vertes et des pas mûres. Ils étaient accompagnés d’un Métang, qui appartenait au plus « jeune » des deux. Ils avaient laissé leurs associés divertir les gardes au quatrième étage et, couvert par le piratage d’une autre amie, ils parcouraient le septième étage afin d’atteindre leurs objectifs.

Les renseignements fournis par Dorothéa Crowfoot s’avérèrent exact. L’ordinateur central de la Sylphe Sarl se trouvait bel et bien derrière la fameuse porte que le Métang défonça à coup de poings et de griffes. Comme prévu aussi, la salle était normalement remplie de faisceaux lumineux très dangereux, mais encore une fois, ils avaient prévus le coup. Kate, non contente d’avoir piraté les caméras, avait aussi réussi à annuler ces dispositifs de sécurité.

- On ne craint rien ? demanda le vieillard.
- Rien du tout, répondit une voix dans son oreillette. Enfin, tant que vous ne restez pas plus de trois minutes sur place, parce qu’un autre système indépendant risque de les relancer sans que je ne puisse rien y faire.
- Et en plus, Typhlosion vient de m’envoyer un message sur Pokématos
, signala le sexagénaire. « Il C ». On ferait mieux de se dépêcher.

Il se dirigea d’un pas décidé vers le fond de la salle, qui était protégé par une vitre en verre sur laquelle se trouvait un écran d’ordinateur affichant une partie d’échec.

- Qu’est-ce que c’est ? s’étonna le vieillard.
- Aucune idée, Kate, tu peux nous ouvrir ?
- Négatif.
- Quoi ?
- Ce système-là n’est pas connecté. Il est complètement indépendant.
- Merde… Métang !


Les deux hommes reculèrent et Métang se mit à rouer la vitre de coups. Mais celle-ci ne paraissait rien ressentir du tout. Ce n’était pas comme ça qu’ils allaient la briser.

- Merde, merde, répéta le propriétaire du Pokémon.
- Ce n’est pas grave, Otaria, dit le vieillard en lui posant une main sur l’épaule. On réessayera une autre fois…
- Non, on n’aura pas d’autres occasion, Al’ !
- Appelle-moi Pharamp !
- Si tu veux
, soupira le sexagénaire. Tu peux pas essayer de résoudre le problème de l’écran ?
- Je … Je peux essayer…


Le vieil homme encagoulé se rapprocha de l’écran sur lequel figurait toujours la partie d’échec. Métang ne l’avait pas abimé. Il regarda le plateau et, de l’index, déplaça un fou d’une case à une autre sur l’écran tactile. L’image changea alors subitement pour en donner une autre, correspondante à une nouvelle partie d’échec, ainsi qu’un compteur qui affichait 1/5. L’autre homme poussa un cri réjoui et regarda son aîné résoudre la seconde et la troisième partie avec simplicité. Il resta plus longtemps sur la quatrième, hésitant. Il finit par la résoudre et se retrouva face à la dernière partie avant l’ouverture de la porte.

- Voilà qui est plus compliqué, bredouilla le vieillard.
- Allez, Al’, je crois en toi !
- Plus simple de croire que d’affirmer…


Il regardait le plateau et l’analysait. Des centaines de possibilités existaient et une seule permettait de mettre Echec et Mat. Mais laquelle ? Il n’en avait aucune idée.

- Je… Je suis désolé, Teddiursa, mais je n’y arrive pas…
- Tu ne vas quand même pas abandonner !?
s’exclama le sexagénaire. C’est notre seule chance ! Penses à tous ces gens !
- Je ne fais que ça depuis toutes ces années…
se lamenta l’homme.
- Al’, bon sang, tu ne vas pas te laisser abattre par un jeu de société ! Je suis sûr que tu peux y arriver !
- Je …
- Allez, merde, papa !


Le vieillard sembla brusquement se ressaisir. Il fixa à nouveau l’écran. Les possibilités passaient dans sa tête à une vitesse pharamineuse. Enfin, d’une main tremblante, il déplaça un simple pion, ce qui provoqua l’échec et mat ainsi que le déblocage de la porte vitrée. Les deux hommes et Métang se précipitèrent à l’intérieur et le sexagénaire y connecta une clé USB tandis que son père pianotait au clavier.

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Les corps s’entassaient de plus en plus au quatrième étage. Les agents de sécurité comme leurs Pokémon ne pouvaient résister au gaz Soporifik que leur lançaient les deux humains, sans oublier le Métamorph et le Zoroark qui se faisaient passer comme tel. Il ne leur restait cependant plus beaucoup de munition.

C’est alors que le flot de nouveaux arrivants cessa brusquement. Il y avait là une pile d’endormis qui gisaient à terre. Billy, sous sa cagoule, poussa un long soupir de soulagement et présenta sa main à sa collègue pour qu’elle tape dedans, mais celle-ci ne lui prêta aucune attention, aux aguets. Amonistar, Arbok et Mélodelfe ne s’étaient battus que le temps que leurs opposants soient mis hors d’état par le gaz et ne présentaient que des blessures légères.

Soudain, Mélodelfe poussa un cri de douleur. Le Pokémon avait les mains plaquées sur son visage. Un Kunaï était enfoncé dans son œil droit. La femme se précipita sur son Pokémon pour lui retirer l’objet, provoquant une nouvelle plainte et une petite effusion de sang. Billy vit alors une inconnue aux cheveux roses avancer calmement vers eux, un Kunaï entre chaque doigt.

- On dirait que la cavalerie est arrivée, dit-il en plissant les yeux.

Il tenta d’attraper une des dernières sphères qui leur restait, mais un nouveau projectile se planta dans la manche de son bras tendu, et à son tour il poussa un cri de douleur. Sa collègue releva la tête de son Pokémon, horrifiée de la situation. Pandora, elle, n’exprimait aucun sentiment et gardait une expression froide et sérieuse sur le visage, même quand Arbok se jeta sur elle pour venger son dresseur. Elle se contenta de reculer en faisant un bond impressionnant en arrière, avant de relancer plusieurs Kunaï qui se plantèrent à divers endroits du long corps du serpent. Mais celui-ci continua à charger la sœur Joëlle sans trahir le moindre signe de douleur.

Alors qu’Amonistar allait aider Arbok et que Mélodelfe était retournée dans sa Poké-Ball, la propriétaire de cette dernière appliquait un morceau de tissu comme pansement de fortune pour soigner le bras de Billy. Celui-ci avait perdu toute gaieté et regardait Pandora esquiver et attaquer les Pokémon avec une expression mauvaise. Il allait dire quelque chose quand ils sentirent tous les deux leur Pokématos vibrer dans leur poche.

- Ils doivent avoir terminé… chuchota la femme encagoulée. On se replie.
- Et on fait comment avec cette folle ?
demanda Billy.
- On lui lance ceci, répondit la femme en sortant une sphère de couleur verte.
- Ha, t’as fait un prototype ? s’exclama Billy en voyant l’objet.
- Je cherchai justement quelqu’un pour la tester.

Elle se retourna et s’apprêta à lancer le mystérieux objet. Pandora la remarqua juste avant qu’elle ne passe à l’action et, tout en esquivant de justesse les crocs d’Arbok, elle projeta une de ses lames au moment où son adversaire lançait son objet. Le Kunaï déchira la cagoule de la femme, tout en laissant derrière lui une vilaine coupure au niveau de la joue. La sphère, elle, explosa, libérant un nuage de poudre de couleur verte et orange. Pandora toussa trois coups avant de s’effondrer à son tour, dans les pommes. Arbok et Amonistar, quant à eux, ne semblaient pas ressentir les effets des Spores utilisées dans la petite bombe.

La mystérieuse femme plaqua sa main contre sa joue mais ne laissa échapper aucun bruit pour manifester sa douleur. Billy et les Pokémon la regardaient d’un air inquiet mais elle se contenta de montrer les escaliers du doigt. Ils devaient maintenant se rendre au troisième étage, en évitant si possible de finir piégés dans un ascenseur bloqué à distance.

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Les deux autres hommes encagoulés venaient de récupérer ce pourquoi ils étaient venus. Ils étaient sortis de la pièce une dizaine de secondes avant la réactivation du système de sécurité et déboulaient maintenant les escaliers en direction du troisième étage. Ils devaient faire vite car chaque seconde comptait, même s’ils n’étaient plus de première jeunesse.

Soudain, un imposant Noctunoir apparut devant eux, faisant barrage au milieu des marches. Les deux hommes se figèrent et Métang se jeta sur lui pour dégager le passage. Mais le Spectre attrapa les deux bras du Pokémon et l’immobilisa sans difficulté. La bouche au niveau de son ventre s’ouvrit alors largement et le Noctunoir commença à charger une Ball’Ombre. Métang se débattit pour échapper à l’étreinte mais sans résultat. Il prit l’attaque de plein fouet et cessa de résister, incapable de se battre plus longtemps. Le sexagénaire poussa un cri de colère en rappelant son Pokémon dans sa Poké-Ball, puis le Noctunoir l’attrapa de ses deux mains par le cou. Il serrait et serrait encore de plus en plus le vieil homme qui suffoquait, incapable de réagir, ses coups de pied paniqués passant littéralement au travers du corps de Noctunoir. Il sentait sa dernière heure arriver.

Mais heureusement, le Pokémon le lâcha brusquement. Sa victime tomba à terre et inspira de grands bols d’airs pour reprendre son souffle. Entre lui et Noctunoir se dressait maintenant un Chapignon avec une pipe dorée en bouche. Il se tenait prêt à combattre, dans une position de boxeur. Noctunoir sembla troublé de voir ainsi ce Pokémon. Le vieillard était quant à lui prêt à donner des ordres à son partenaire pour affronter le Spectre.

Mais au lieu de repartir à l’assaut, le Noctunoir se mit à s’effacer, lentement. Alors qu’il disparaissait, les deux hommes l’entendirent distinctement ricaner. Ils restèrent quelques secondes sans bouger, puis s’élancèrent à nouveau dans les escaliers.

Lorsqu’ils arrivèrent au troisième étage, leurs deux comparses les attendaient dans la cage d’escalier. Métamorph et Zoroark étaient revenus dans leurs Poké-Ball, conformément au plan. Ils n’attendaient plus que le signal de Kate qui allait relancer les caméras normalement pour se précipiter vers leur porte de sortie. Lorsque leur Pokématoss vibra à nouveau, ils passèrent la porte et se mirent à courir vers le fond du couloir où se trouvait une fenêtre qu’ils ouvrirent. Billy et la femme blessée à la joue aidèrent les deux plus vieux à passer à travers la fenêtre, là où les attendaient les trois Rapasdepic de Billy et un Déflaisan appartenant à la femme. Celle-ci fut la dernière à sortir, atterrissant sur le dos de son Pokémon, qui s’envola pour rejoindre les autres sous la pluie de l’orage. Des conditions de Vol qui n’étaient certes pas idéales, mais ils n’avaient pas le choix.

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Depuis le dernier étage, le Professeur Higgs et le Ministre Cornell avaient assisté à cette dernière scène en regardant les écrans. Le vieillard avait déjà appelé une équipe de secours sur place pour soigner Pandora et les autres agents de sécurité qui avaient été malmenés par ce commando surprise. Il paraissait assez désappointé par la situation et, au lieu de finir son verre de vin, il attrapa une bouteille d’Essence de Maracachi qu’il descendit en moins de temps qu’il n’en aurait fallu à Marcus Cornell.

- Ils sont toujours restés quatre, fit remarquer ce dernier. Je ne pense pas qu’ils se soient rendus autre part. Ils ont vu qu’il y avait des gens dangereux pour tenir la sécurité en voyant votre infirmière à l’œuvre et ils ont préféré la fuite, c’est tout.
- J’en doute, mon très cher Colonel…
répondit le vieillard avec une pointe d’amertume. La soirée risque d’être encore longue pour moi, je ne vous retiens pas plus longtemps.
- Vous êtes sûr de ne pas avoir besoin de moi ?
proposa Marcus Cornell. Je peux vous aider à réparer les dégâts ou…
- Vous aurez ma déposition dans votre service bien assez tôt
, répliqua sèchement le vieillard.

A nouveau, le Colonel ne se sentait pas du tout à l’aise. Il déposa son verre et se dirigea vers la porte avant de jeter un dernier regard vers le ministre de la Santé. Celui-ci lui tournait le dos et fixait à nouveau le ciel. Peut-être essayait-il de voir les quatre oiseaux dans l’espoir que l’un d’eux finisse griller par un éclair. Le Colonel ferma la porte derrière lui et se dirigea vers la sortie conventionnelle avec hâte.

Le professeur Higgs ne resta pas seul longtemps. Son Noctunoir apparut à ses côtés exactement de la même façon que la dernière fois.

- Alors, Amos, aurais-tu eu la chance de revoir de vieux amis, par hasard ?

Pour toute réponse, le Pokémon se mit à ricaner. Son maître poussa un long soupir.

- Je suis ravi de savoir que tu es encore en vie, mon très cher Aldebert Caul…

Posté à 09h41 le 17/01/18

L'an 2 avant Dieu: l'Année de l'insouciance



D'après Albert Einstein :
Les amères leçons du passé doivent être réapprises sans cesse.


Dans l’amphithéâtre numéro 5 de l’Université de Jadielle, le Professeur Edwin Schrödinger était en train d’expliquer à ses étudiants le fonctionnement d’une Poké-Ball classique. Originaire d’Unys, cet homme âgé d’une cinquantaine d’année et à la moustache bien fournie était une pointure de la science, reconnu sur toute la planète, que ce soit en physique quantique ou en biologie. Et c’était justement un mix des deux qui lui avait permis, une trentaine d’année auparavant, de perfectionner le système de Poké-Ball et d’inscrire son nom dans l’histoire.

Le Professeur Schrödinger était d’ordinaire très apprécié par ses étudiants, tant par son enthousiasme que par ses cours passionnants. Malheureusement, quand il s’agissait d’expliquer le système qu’il avait lui-même mis au point pour améliorer les Poké-Ball, il devenait tout de suite plus ennuyant et compliqué à suivre. Il entrait dans des termes très techniques qu’il passait ensuite près de vingt minutes à expliquer. A cela il ajoutait quelques anecdotes personnelles, mais qui n’apportaient pas nécessairement grand-chose à la compréhension. Pour couronner le tout, cette matière qui aurait pu être vue en à peu près deux heures de cours avec un autre enseignant, était passée tellement au peigne fin par cet expert que c’était déjà la huitième séance que la classe passait à l’écouter et que tout le monde s’était déjà approprié les notes d’autres classes. Même son Chacripan, qui l’accompagnait d’ordinaire lors de ses cours, s’était endormi sur son bureau.

Aussi n’était-il pas étonnant que la plupart des étudiants n’écoute que d’une oreille, voir même fasse complètement autre chose. C’était le cas de Remus et Oscha Higgs, des jumeaux, ainsi que de leur meilleur ami, Aldebert Caul. Remus et Aldebert étaient en pleine partie d’échec, dont ils avaient caché le plateau de jeu sur une chaise libre entre eux. Oscha, lui, les regardait distraitement, commentant parfois certains coups, tout en lisant la Gazette de Jade, le journal de la ville. Tous les trois se connaissaient depuis déjà sept ans. Ils s’étaient rencontrés dans cette même université et partageaient la même précocité dans les études. Ils étaient considérés par leurs professeurs comme de véritables génies, la nouvelle génération de scientifiques. Ils trainaient à l’université depuis cette année-là et avaient enchainé à une vitesse incroyable les différents diplômes et doctorats. Médecine, Physique, Chimie, Mathématiques et, enfin, Biologie, qu’ils termineront cette année. Ils faisaient presque partie des meubles de l’Université de Jadielle, mais aucun d’eux ne savait réellement quoi faire une fois leurs études terminées.

- Tient ? s’étonna Oscha sans détourner le regard de son journal. Ils parlent encore du Tyranocif…
- De quoi
, s’étonna Aldebert en relevant la tête.
- Depuis quelques jours, il y aurait un Tyranocif qui ferait des siennes. Ça a commencé sur la Route Victoire avec plusieurs témoignages, et apparemment, le Pokémon se rapproche de Jadielle.
- Il doit venir du Mont Argenté
, commenta distraitement Remus en prenant le second Fou d’Aldebert avec son Cavalier. C’est là-bas que vivent les Embrylex et Ymphect, même s’il est très rare de voir un Tyranocif.
- D’après la gazette, deux touristes l’auraient échappé belle hier dans l’après-midi
, précisa Oscha. Ils parlent d’annuler certains évènements par mesure de sécurité si le Pokémon continue de se rapprocher.
- Espérons qu’ils n’annulent pas la soirée de demain
, dit Aldebert. Ce serait dommage de rater ça.
- Ouais, encore faudrait-il que notre père nous laisse sortir
, répliqua Remus dans un rire nerveux.
- Dans l’histoire, c’est plutôt lui le Tyran, précisa Oscha. On ne peut quasiment jamais sortir de chez nous.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi
, confia Aldebert en prenant le Cavalier de son adversaire avec sa Tour. C’est pas comme si vous étiez en difficulté scol…
- Mr Caul !
lança soudainement la voix exaspérée du Professeur Schrödinger. Puisque vous êtes si attentif, pouvez-vous me dire ce qu’il se passe dans une Poké-ball une fois le Pokémon changé en particule de type Photon ?
- Heu, oui oui, bien sûr
, bredouilla Aldebert. L’intérieur des Balls est rempli de sortes de miroirs, qui renvoient ainsi les particules du Pokémon à l’infini. C’est le système élaboré que vous nous aviez expliqué hier qui permet au Pokémon de se maintenir à cet état dit de « Lumière de Schrödinger ». Ainsi, quand la Ball s’ouvre, ce trajet se termine et le Pokémon sort et n’est plus influencé par la Ball, reprenant ainsi la même forme que lorsqu’il était entré la dernière fois.*
- Très bien, je vois qu’au moins, il vous reste des idées de quand vous suiviez mes cours de Physique
, lança le Professeur en souriant. Maintenant, laissez-moi vous parler du Paradoxe dit du Chacripan.


* L'explication proposée ici est basée sur un article.
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Plus tard dans la journée, après les cours, Oscha, Remus et Aldebert se retrouvèrent ensemble au Laboratoire Numéro 7. C’était toujours dans ce laboratoire de l’Université qu’ils travaillaient ensemble sur leurs différents projets, qu’ils soient scolaires ou plus privés. Même les professeurs de l’Université l’avaient rebaptisé « Le Labo des trois cerveaux » et le Directeur avait fini par leur donner un double des clés. Après tout, il s’agissait de ses meilleurs et plus anciens étudiants, et ça leur enlevait un prétexte pour venir l’enquiquiner dans son bureau.

Ce jour-là, et depuis déjà une semaine, ils étudiaient le Pokémon Soporifik, une espèce native de l’Etat Kanto-Jotho, mais qui partageaient plusieurs caractéristiques avec Munna, qui lui venait d’Unys. En effet, il s’agit des deux seules races existantes à se nourrir exclusivement des Rêves des humains et Pokémon. Au départ, via quelques expériences, les trois jeunes scientifiques étudiaient la manière dont les rêves étaient transformés par l’organisme et examinaient le cerveau des Ratata Cobayes via des Rayon X. Malheureusement, la technologie n’était pas encore en mesure d’apporter beaucoup de réponse et ils se creusaient tous les trois les méninges pour mieux comprendre le mode de vie du Pokémon.

Ayant finalement mis de côté cette recherche, ils avaient décidé de se pencher sur la façon dont Soporifik endormait ses victimes. On savait déjà depuis longtemps comment fonctionnait le Pendule d’Hypnomade, l’évolution de Soporifik, mais ce dernier n’en disposait pas avant d’évoluer. Beaucoup de gens affirmaient que c’était les mouvements de bras de Soporifik qui faisaient office de pendule et les trois jeunes étaient décidés à réfuter cette théorie.

En effet, pour vérifier l’hypothèse de départ, ils avaient mis au point une petite expérience. Ils avaient filmé leur Soporifik endormir un Pokémon avec succès puis avait fait passé la séquence vidéo à des Pokémon et sur eux-mêmes. Et les résultats étaient clairs : personne ne s’était endormi en observant Soporifik danser.

Cependant, cela ne suffisait en rien, car il fallait toujours expliquer comment s’y prenait le Pokémon pour hypnotiser ses proies. Si les frères Higgs séchaient quelque peu sur la question, Aldebert était au taquet et testait quelques échantillons récupérés la veille.

- On peut savoir ce que tu cherches avec son urine, Aldebert ? demanda Remus avec un petit rire en regardant son ami s’appliquer au microscope.
- C’est pas de l’urine, patate, c’est sa transpiration. J’ai constaté que Soporifik produisait pas mal de sueur en bougeant ses bras.
- Ouais, et alors ?
répondit Remus en fronçant les sourcils. C’est plutôt normal, non ?
- Oui, mais je crois que notre somnifère se trouve dans sa transpiration, ou alors qu’il produit autre chose en même temps…
- C’est-à-dire ?
intervint Oscha en se rapprochant.
- Lorsque nous avons observé les différentes capacités que Soporifik peut apprendre, j’ai remarqué qu’il apprenait Gaz Toxik.
- En effet
, confirma Remus en acquiesçant.
- Et il s’agit même, tenez-vous bien, du seul Pokémon qui ne soit pas de type Poison à apprendre cette capacité et, donc, à pouvoir empoisonner ses victimes…
- Avec un gaz !
s’exclama Oscha. Je crois que je vois où tu veux en venir !
- Moi aussi,
poursuivit son frère. Tu penses qu’en plus de pouvoir empoisonner, Soporifik produit aussi un Gaz avec des vertus anesthésiantes ?
- C’est cela !
confirma Aldebert dans un sourire. La petite danse des bras qu’il fait pour endormir ses victimes lui permettrait de libérer son Gaz et de le diriger vers sa proie.
- La nature est bien faite
, commenta Oscha. Tu comptes le prouver comment ?
- En isolant un peu de ce gaz grâce à la transpiration, nous devrions pouvoir le tester sur nos Rattata de laboratoire, non ?
- Bonne idée
, répondit Remus. Essaye de voir comment faire, moi et Oscha, on va faire bouger Soporifik pour obtenir un peu plus de sueur et de gaz.

Et c’est ainsi que, le lendemain matin, les trois jeunes scientifiques testèrent le fameux Gaz Soporifik pour la première fois. Ce fut rapidement un succès car 100% des Ratata testés s’endormirent avec une faible dose. Il s’agissait cependant d’un gaz assez volatile, qui se dissipait donc assez facilement dans l’air et il fallait donc correctement le diriger, à la manière de Soporifik avec ses bras, ou encore l’appliquer directement dans les narines du Pokémon. Quoiqu’il en soit, il s’agissait là d’un nouveau succès de cette jeune équipe.

Pendant le reste de la journée, au lieu de se reposer ou d’assister à la dernière leçon du professeur Schrödinger, ils récoltèrent un maximum de sueur, au grand dam de leur Soporifik, et décidèrent de stocker le Gaz dans de petits flacons de parfum. Par pure excentricité, Aldebert, qui avait testé le gaz sur lui-même, décida d’essayer de donner une odeur plus agréable au Gaz et le mélangea avec divers parfum : Framboise, Fraise, Orange et Citron.

Cette journée se déroula sans qu’aucun d’eux ne voie le temps passer. Ce n’est que lorsque l’estomac d’Aldebert cria à famine qu’ils remarquèrent qu’il était déjà 17 heure. Ils se dirent à ce soir et rentrèrent ensuite chez eux, afin de se préparer pour la soirée qui les attendait.

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Le père de Rémus et Oscha, Robert Higgs, était un grand architecte de la région. Grâce à son influence et à son amitié avec le Ministres de l’Urbanisme et celui des Travaux, il avait remporté plusieurs contrats juteux, notamment la fabrication et la rénovation de différentes Arènes de la région. Ainsi, les Higgs étaient une de ses riches familles pour qui l’argent était loin d’être un problème. Ils vivaient dans une grande maison, presque un manoir, rempli de différentes décoration à la gloire de l’architecte. Qu’il s’agisse de photos le montrant à la pêche avec un ministre, un contrat encadré comme un diplôme, des articles de journal ou, mieux, un de ses trophées de chasse, il n’y avait pas un seul mur vide.

Très ambitieux pour ses enfants, Robert Higgs ne cessait de les pousser dans différentes voies qu’il jugeait digne d’intérêt, avec une préférence pour le bâtiment. Cependant, s’il racontait avec fierté à quiconque voulait l’entendre que ses jumeaux étaient déjà surdiplômés pour leur âge, il voyait d’un œil assez mauvais les secteurs que ceux-ci avaient finalement choisis. Il jugeait en effet que les sciences n’étaient qu’un domaine trop restreint pour toucher les gens. Le fait qu’il ne comprenne pas lui-même la moitié de ce que faisaient ses garçons le poussait en plus à croire que cela ne rimait à rien. Ils avaient beau être très intelligents, ils ne pouvaient quand même pas l’être plus que lui…

Malgré tout, il s’inquiétait de leur avenir et leur avait plusieurs fois proposé des places dans de grands laboratoires de recherche dont il avait eu vent grâce à ses relations. Mais ses fils, pas pressés de travailler pour quelqu’un et de perdre ainsi le peu de liberté qu’ils avaient dans leurs expériences, avaient toujours refusé, ce qui ne plaisait pas au père. Aussi se montrait-il de plus en plus tyrannique avec eux. S’ils voulaient rester à l’Université, très bien, mais alors, qu’ils soient les meilleurs ! Qu’ils soient à la hauteur de leur illustre famille ! Et pour cela, aucune récréation n’était autorisée, même pendant les vacances et jours fériés où les jumeaux devaient le suivre à contrecœur sur les chantiers pour y apprendre le métier à la source. Son rêve secret était évidemment qu’ils finissent par abandonner ces niaiseries scientifiques au profit de l’architecture, afin que prospère son empire.

Remus et Oscha n’appréciaient pas beaucoup leur père. Ils savaient quel dédain celui-ci éprouvait pour les matières dans lesquelles ils excellaient, même s’il ne le disait pas directement. Il refusait qu’ils travaillent pour autre chose que pour l’Université ou sur les chantiers, aussi lui mentaient-ils sur les horaires afin de pouvoir participer à leurs projets personnels avec Aldebert. Son emprise sur leurs libertés de sortie était aussi une des nombreuses raisons pour lesquelles ils se seraient bien sauvés de la maison, s’ils n’avaient pas eu des remords à laisser leur mère derrière eux. Olivia Higgs était une femme fragile et souvent malade, mais très effacée par rapport à son mari. Il n’y en avait toujours que pour lui et elle restait bien souvent silencieuse. Pourtant, elle s’était toujours montrée très affectueuse envers ses garçons et c’est la raison pour laquelle ni Remus ni Oscha ne souhaitait prendre leur liberté tout de suite.

Ce soir-là, au dîner, Robert Higgs racontait pour la cinquième fois déjà son rendez-vous avec un entrepreneur de Carmin-Sur-Mer au sujet d’un immeuble à construire tandis que sa femme et ses enfants faisaient semblant d’écouter en mangeant leur soupe. Soudainement, Remus posa sa cuillère et, déterminé, interrompit son père en plein milieu de son récit.

- Papa ? Est-ce qu’on peut sortir ce soir au Nosferalto, Oscha et moi ?

Son père se figea, la bouche encore grande ouverte. Il jetait un regard noir sur Remus qui ne se montrait pas déstabilisé pour autant. Oscha et Olivia retenaient leur souffle, en l’attente de la réponse de l’architecte.

- C’est hors de question. Vous avez cours demain, répondit-il en pointant sa cuillère vers lui.
- Parce que c’est vraiment ce qui influence ta décision ? demanda Remus en se renfrognant.
- En partie, dit son père. Maintenant, mange ta soupe et laisse-moi terminer mon histoire, c’est très impoli d’inter…
- Maman, qu’est-ce que tu en penses, toi ?
poursuivit Remus en se tournant vers elle tandis que son père s’étouffait, ayant mal avalé sa soupe.
- Je n’y vois pas vraiment d’inconvénients… dit-elle d’une voix faible pendant que son mari toussait.
- Donc tu veux bien qu’on y aille, conclut Remus.
- Tu es sourd ou quoi !? s’écria l’architecte en se reprenant enfin. C’est moi qui décide dans cette maison et j’ai dit non !
- Maman aussi a son mot à dire !
s’exclama Remus, l’air indigné. Puis on a 23 ans, merde, on est adulte, on a le droit de sortir avec nos amis !
- Vos amis ?
répéta son père en ricanant. Tu parles de cet idiot d’Albert et de cette parvenue de Dorothée ?
- C’est Aldebert et Dorothéa
, intervint calmement Oscha en voyant son frère prêt à répliquer violemment. Et Aldebert est surement dix fois plus intelligent qu’un individu normal.
- Et Dorothéa n’est pas une parvenue, c’est une jeune fille brillante !
continua Remus.
- Allons bon ! reprit le père. Vous n’êtes pas n’importe qui ! Vous êtes mes enfants, des Higgs ! Vous ne pouvez vous contenter de côtoyer la plèbe ! Un peu d’ambition que diable !
- Tu te rends compte de ce que tu rac…
commença vivement Remus avant que son frère ne lui fasse signe d’arrêter.
- C’est bon, on a compris, papa, dit son frère avec calme. On laisse tomber, on n’ira pas à cette soirée.
- Mais Oscha !
répliqua Remus, surpris.
- C’est pas la peine, Remus, répondit celui-ci. Papa a raison, nous ne sommes pas n’importe qui…
- Enfin, vous comprenez
, lança le père d’une voix satisfaite en se servant un verre de vin. Vous devez avoir de l’ambition si vous voulez réussir dans la vie ! Et travailler un maximum à l’école.
- Tu as raison, papa
, acquiesça Oscha sous le regard indigné de son frère. D’ailleurs, en chimie aujourd’hui, on a fabriqué des parfums, ça te dirait d’en essayer un ?

Le sourire regagna le visage de Remus, qui savait exactement où son frère voulait en venir, tandis que leur mère sembla étonnée. Ses fils étaient déjà diplômés en chimie et elle ignorait qu’ils suivaient encore des cours dans cette matière. Son mari, lui, haussa les sourcils.

- Pourquoi pas, je verrai ça après le repas, dit-il en soupirant.

Le regard d’Oscha croisa celui de son frère, qui semblait calmé. Il lui adressa un clin d’œil et continua de manger en songeant à la soirée à venir et aux quelques flacon de Gaz Soporifik qu’ils avaient ramenés du laboratoire numéro 7.

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Ainsi, plus tard dans la soirée, les deux frères Higgs arrivèrent au Nosferalto, une salle de fête régulièrement louée pour des soirées entre jeunes. La musique tournait à fond et on l’entendait distinctement de l’extérieur, au grand dam des voisins. A l’intérieur, il y avait un bar où l’on servait plusieurs types de boisson, du soft à l’alcool fort, en passant par la bière classique. Le Nosferalto disposait aussi d’une grande cour dans laquelle des stands de nourriture s’étaient établis pour la soirée. Quelques jeunes y exposaient aussi leurs Pokémon pour se vanter auprès des autres. Parfois, l’alcool aidant, une bagarre ou un combat commençait, mais deux vigiles et leurs Machoppeur veillaient au grain.

Aldebert Caul et Dorothéa Crowfoot attendaient les Higgs à l’entrée. La jeune fille avait un an de moins qu’eux. Elle avait des cheveux roux, des yeux bleus et faisait environ 1m65. Elle les avait rencontrés deux ans auparavant, lorsqu’elle était arrivée à l’Université de Jadielle pour suivre les cours de Physique en même temps qu’eux. Alors qu’elle avait été habituée à être la première de classe, elle était d’abord tombée de haut en vue des résultats exceptionnels des trois garçons. Sa jalousie se transforma cependant bien vite en amitié et, depuis, elle traine beaucoup avec les trois Cerveaux. Il s’agissait par ailleurs d’une des rares personnes à ne pas confondre Remus avec son frère et vice-versa, avec leurs parents et Aldebert. Ce dernier pensait d’ailleurs que la jeune fille avait un faible pour Remus, même si celui-ci n’y prêtait pas attention. Elle poursuivait toujours les études de Physique dont elle était redevenue la meilleure étudiante quand ses trois amis eurent terminé avec brio leurs trois années condensée en une, mais elle envisageait de poursuivre ensuite sur la Biologie. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’elle passe ses heures de fourche au Laboratoire Numéro 7 pour les assister ou par simple curiosité.

Ils entrèrent ensemble dans le Nosferalto et la soirée commença. On riait, on dansait, on buvait, on s’amusait. C’était vraiment une belle soirée. Aux environs de deux heures du matin, ils sortirent prendre l’air dans la cour et s’isolèrent pour parler. Les deux frères leur racontèrent alors comment ils étaient parvenus à échapper à l’emprise de leur père, en utilisant le Gaz Soporifik qu’ils avaient récupéré avec Aldebert en journée et avec la complicité de leur mère, qui leur avait assuré qu’elle trouverait un mensonge à raconter à son mari lorsqu’il se réveillerait.

- Je comprends pas pourquoi il veut pas vous laisser sortir, dit Dorothéa. On a même pas cours demain, c’est samedi !
- Bha en fait, on lui a un peu menti
, répondit Remus.
- On lui a dit qu’on avait cours le samedi pour notre cursus spécial, compléta Oscha. C’est juste un prétexte pour aller travailler au Laboratoire Numéro 7 sur nos différents projets.
- Parce qu’on sera en état de faire quelque chose demain ?
demanda Aldebert, appuyé contre un arbre en essayant de boire dans son verre déjà vide.
- Surement pas autant que d’habitude, confirma Remus en riant. Mais c’est toujours mieux que de finir sur un de ses fichus chantiers.
- Laissez tomber, les gars
, dit Dorothéa. Les vieux sont souvent des imbéciles qui ne comprennent rien à la jeunesse. Je vais chercher à boire, c’est mon tour, je prends pareil ?
- C’est pas de refus
, lança Aldebert en perdant l’équilibre pendant quelques secondes.

Dorothéa eut un petit rire puis s’éloigna des Cerveaux en direction du bar. Mais elle n’était pas encore parvenue à l’encadrement de la porte que des cris d’angoisse et de panique retentirent à ses oreilles et, quand elle se retourna pour voir ce qu’il se passait, elle crut d’abord que la boisson lui faisait avoir des hallucinations.

Une quarantaine de jeunes s’éloignait le plus rapidement possible du grillage qui avait été brisé par une créature d’environ deux mètres. Celle-ci avait des airs de reptile et se tenait sur deux pattes. Elle avait une longue queue et son corps, illuminé par différents lampion, était recouvert d’une épaisse cuirasse verte. Des sortes de pics sortaient de son dos et de ses épaules. La créature rugit et, oubliant les boissons, Dorothéa prit la fuite en même temps que d’autres jeunes pour se réfugier à l’intérieur du Nosferalto.

Aldebert, Remus et Oscha étaient restés figés sur place en voyant le Pokémon débarquer. C’était la première fois qu’ils voyaient un Tyranocif en dehors des images de livres. Le Pokémon n’avait eu aucun mal à se frayer un chemin en explosant la clôture et il se dirigeait vers un stand de saucisses abandonné par son gérant. Les rares jeunes restés sur place n’osaient pas bouger face à ce véritable monstre du muscle et de pierre.

Le Tyranocif se servit allègrement de la viande présente, cuite ou non. La musique du Nosferalto avait cessé et les deux hommes baraqués chargés de la sécurité et leurs Machoppeur en sortirent, l’air abasourdi. Les deux Pokémon se rapprochèrent alors prudemment du Tyranocif, en évitant d’attirer son attention.

- C’est celui du journal, tu crois ? demanda Remus
- Pas de doutes possibles, répondit son frère d’une voix tremblante.
- C’est pas bon signe, commenta Aldebert, qui semblait soudainement avoir récupéré ses esprits malgré la boisson.

Les Machoppeur étaient passés à l’attaquent en assénant au Tyranocif une série de Poing-Karaté. Le Pokémon avait crié de douleur avant de projeter ses adversaires contre leurs dresseurs à coup de Draco-queue. Ainsi poussés contre le mur, l’un des Pokémon semblait déjà KO et son dresseur peinait à se dégager tandis que l’autre était déjà debout, mais que son partenaire tenait son bras comme s’il souffrait. S’il semblait avoir été jusqu’ici motivé par la simple faim, le Tyranocif paraissait directement plus menaçant à ce moment, en colère contre ces gens qui l’avaient attaqué. Il se dirigeait en grognant vers ceux qui avaient osé s’en prendre à lui. Trop intimidé, le vigile qui était debout rappela son Pokémon et s’enfuit sans demander son reste à l’intérieur du Nosferalto, abandonnant son collègue qui l’insultait. Mais les jurons cessèrent quand le gigantesque Pokémon sauvage continua de se rapprocher. Il poussa un rugissement, dévoilant sa rangée de dents pointues, et s’apprêta à mordre dans ses agresseurs.

Mais avant qu’il ne puisse plonger ses crocs dans la chair de ses proies, le Pokémon ressentit un léger vent désagréable lui chatouiller la tête. Le Pokémon s’arrêta et tourna la tête pour voir Remus Higgs et son Fluvetin. C’était le Pokémon qui venait d’utiliser Vent féérique. Abandonnant l’homme et Machoppeur, le Tyranocif fit un pas vers le jeune homme et poussa un rugissement pour l’intimider. Mais même si les jambes de Remus tremblotaient sans qu’il puisse les contrôler, l’étudiant ne voulait pas fuir.

Soudain, une autre attaque toucha le Tyranocif, dans le dos cette fois. Il s’agissait des petits coups répétés de Balle-Graine, une capacité lancée par le Balignon d’Aldebert. Lui aussi était là, prêt à venir en aide au vigile. Le Tyranocif allait répéter son rugissement, mais un Flash lumineux l’aveugla subitement, causé par le Nucléos d’Oscha. Lorsqu’il put voir à nouveau, les trois jeunes étudiants étaient juste en face de lui, avec chacun une petite bouteille en main, qu’ils lui lancèrent au visage. Le Pokémon recula mais les flacons de parfum se brisèrent sur sa peau. Il n’avait pas eu mal, mais une agréable odeur de fruit emplit ses narines.

Le Pokémon fit un pas en arrière. Sa vision devenait floue et il se sentait brusquement fatigué, pâteux. Et, sans pouvoir se retenir plus longtemps, le Tyranocif s’écroula par terre, manquant d’écraser Oscha sous son poids, endormi.

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- C’est une occasion unique d’étudier ce Pokémon de plus près, murmura le Professeur Schrödinger en caressant la tête du Tyranocif. Heureusement que vous étiez là, jeunes gens…

Le Tyranocif sauvage avait été amené au Laboratoire Numéro 7. Par mesure de sécurité, il avait été placé dans une grande cage en verre quasi incassable, du même type que celle utilisée par les zoos, et certains de ses membres, dont sa queue, avaient été attachés avec des cordes pour éviter tous mouvements brusques. Le Pokémon s’était montré très agressif et grognon à son réveil, mais lorsqu’il avait remarqué la grande quantité de nourriture que les étudiants lui avaient laissée, il s’était tout de suite montré plus docile. Le Directeur de l’Université avait accepté qu’ils étudient le Pokémon sauvage de plus près, mais à condition d’être encadrés par un spécialiste. Le professeur Schrödinger s’était tout de suite porté volontaire pour aider ses meilleurs éléments. Bien sûr, de nombreuses mesures de sécurité avaient été prises et personne ne restait à l’intérieur de la cage plus longtemps que deux minutes. Heureusement, le ventre plein, le Pokémon était bien moins dangereux.

- Je me demande quand même pourquoi vous avez donné de faux noms aux journalistes, dit le Professeur Schrödinger.
- On ne voulait pas que notre père soit au courant, bredouilla Remus. Il nous aurait tués s’il savait qu’on avait fait le mur…
- M’enfin, vous avez bien le droit à un peu de détente quand même, à votre âge… Bon, j’ai terminé.


Le Professeur laissa le Pokémon continuer de manger et se dirigea vers la porte en verre que Dorothéa lui ouvrit. La jeune fille avait décidé d’abandonner son samedi pour prêter main forte à ses amis et aussi pour voir de plus près le fameux Pokémon qui avait terrorisé tant de gens la veille. Ils avaient placé dans la nourriture des antidouleurs afin qu’il ne remarque pas que le Professeur lui prélevait un échantillon de sang. Leur première tentative s’était soldée par un échec, car la seringue s’était tout simplement brisée sur la peau rocheuse du Pokémon et ils avaient dû utiliser une seringue plus adaptée.

Pendant toute la matinée, les étudiants et leur professeur observèrent le Tyranocif, tout en prenant des notes. Ils analysèrent aussi son sang en le passant au microscope puis en lui faisant passer une série de test divers pour contrôler l’état de santé du Pokémon. Remus était particulièrement soucieux du bien-être du Pokémon. Il avait bandé quelques-unes de ses blessures et avait appliqué sur certains coups un onguent pour le soigner plus rapidement.

- J’ai les résultats du test immunologique, annonça Oscha. Et c’est très intéressant…
- Le quoi ?
demanda Dorothéa en faisant la grimace.
- C’est pour en savoir plus sur son système immunitaire, répondit Remus. Pour voir s’il est malade ou s’il a attrapé des maladies par le passé par exemple.
- D’après notre test, ce Tyranocif serait infecté par le Pokérus.
- Vraiment !?
s’exclama le professeur Schrödinger. Nom d’un Chacripan, comme c’est épatant !
- Ça pourrait expliquer l’agressivité dont il a pu faire preuve
, fit remarquer Aldebert.
- Heu, et c’est quoi comme maladie, le Pokérus ? demanda la jeune fille en se grattant la tête.
- C’est un virus assez rare qui infecte les Pokémon, répondit Oscha. Et plus particulièrement les cellules nerveuses et musculaires. On pense qu’il existerait différentes souches qui viseraient différents type de cellules, mais le résultat est toujours le même.
- C’est donc une maladie ?
s’enquit Dorothéa. Et c’est grave ou … ?
- Non, au contraire
, lança Remus en riant. Le Pokérus a besoin que son hôte reste en vie et favorise sa survie de différentes manières.
- Mais il s’agit encore d’un virus assez mal connu
, précisa Edwin Schrödinger. En effet, nous ne savons pas s’il rend directement plus agressif. Il peut s’agir d’une conséquence du développement amélioré des muscles, comme ça peut être le contraire qui se passe. Peut-être même que le Pokérus agit-il sur les deux symptômes directement ? Les études à son sujet sont assez compliquées car il s’agit de cas plutôt rares. En effet, le virus ne reste transmissible qu’un nombre limité de jour et on estime que seulement 1 Pokémon sur 20 000 en est affecté dans la nature. On a à ce jour été incapable de conserver très longtemps des échantillons en laboratoire.
- Vu les résultats de l’analyse, je pense que notre Tyranocif est infecté depuis pas mal de temps déjà
, dit Oscha. Il est surement bien plus jeune que les autres de son espèce…
- Alors le voici !
s’exclama soudainement une voix inconnue. Le Tyranocif de Jadielle !

Les quatre étudiants et leur professeur se tournèrent, étonnés, vers un homme d’une quarantaine d’année, en costume cravate, plutôt grand. Il avait des cheveux bruns et gras coupés courts et portait un monocle à l’œil droit. Deux hommes se tenaient derrière lui, droit comme des piquets, avec de vieux chapeaux sur la tête et portant chacun une valise.

- Professeur Edwin Schrödinger ? dit-il en voyant le moustachu. Vous vous souvenez surement de moi, nous nous sommes rencontrés à différentes conférences.
- Vous êtes Eric Hoffman
, confirma le Professeur avec un air méfiant. Le Ministre de la Gestion des Pokémon.
- C’est exact
, confirma l’homme en souriant de ses dents impeccablement blanches. Mon service était sur les traces de ce Pokémon mais il nous a échappé jusqu’ici. Je vous félicite donc, jeunes gens, pour avoir été capables de l’arrêter avant qu’il ne cause plus de dégâts.
- Ces gens de la sécurité l’avaient énervé, on a réussi à l’endormir
, dit Aldebert, l’air un peu gêné.
- On vient d’ailleurs de remarquer qu’il était infecté par le Pokérus, précisa Remus. Ce qui explique son comportement un peu anormal.
- Ha, je vois…
dit l’homme au monocle, l’air soucieux. Cela ne vous dérange pas si je m’approche de plus près du Pokémon ?
- Il a le ventre plein, maintenant, il est d’une meilleure humeur,
dit Oscha. On lui a aussi donné des antidouleurs et il est beaucoup moins agressif. Cela minimise les risques en cas de contact avec lui.
- Parfait. Messieurs ?


L’un des hommes ouvrit sa valise et donna à son patron une petite boite de pilules oranges tandis que son collègue sortait de la sienne une baie Sitrus. Les étudiants paraissaient surpris tandis que leur professeur poussait un profond soupir en se détournant de la scène, l’air embarrassé. Lorsqu’il se rapprocha de la cage en verre, Dorothéa, intimidée, déglutit avant d’actionner l’ouverture de la cage. Le Ministre se dirigea vers le Pokémon qui le regardait d’un air méfiant. Éric Hoffman s’avança prudemment en montrant la baie au Tyranocif. Celui-ci renifla bruyamment et le laissa continuer de s’approcher de lui. Quand il fut assez prêt, il attrapa la baie et se mit à la dévorer tandis que l’homme lui caressait le front.

- Ce n’est que le quatrième Tyranocif que je vois de si près, commenta-t-il d’une voix paisible. Et seulement le deuxième que j’exécute.

Ces derniers mots firent l’effet d’une bombe parmi les étudiants. Remus lâcha des échantillons qui se répandirent par terre tandis que Dorothéa se plaquait les mains sur le visage, horrifiée. Aldebert se figea, incapable de prononcer le moindre mot et le visage d’Oscha passaient alternativement du Ministre au Professeur Schrödinger. Ce dernier semblait désemparé et serrait les poings, le dos tourné pour ne pas voir ce qu’il se passait à l’intérieur de la cage. Puis le Tyranocif poussa une faible plainte et son bourreau s’en détourna pour se rapprocher de la sortie. C’est un de ses hommes qui lui ouvrit la porte tandis que le Pokémon tombait par terre, prit de violentes convulsions.

- Qu’est-ce que vous avez fait ! s’écria Remus, le visage déformé par la colère.
- Mon travail, répondit l’homme avec un faible sourire. La population de Tyranocif est strictement contrôlée. Si son nombre d’individu dépasse une certaine limite, c’est nous qui sommes envoyé réglé le problème. Il en va de même si un Pokémon de ce type s’éloigne de la réserve naturelle que nous lui avons délimitée. Vous m’avez de plus appris que ce Pokémon était infecté du Pokérus, ce qui le rendait simplement plus dangereux pour la population.
- Vous ne pouviez pas trouver une autre solution que de le tuer ?
reprit Remus sans cacher son agressivité.
- Ce ne sont pas de jeunes gens qui n’y connaissent rien qui vont m’apprendre mon métier, ricana l’homme au monocle.
- Vous n’aviez pas le droit !
- Je suis Éric Hoffman, le Ministre de la Gestion des Pokémon de l’Etat de Kanto-Jotho
, répondit calmement l’homme. Je fais partie de ceux qui font les lois dans ce monde et vous ne pouvez rien y faire.

Alors que le Tyranocif continuait de convulser, le Ministre Hoffman se dirigea vers la sortie, toujours suivi par ses hommes et leurs valises. Remus essayait de contenir toute la colère qu’il éprouvait en ce moment précis pour ne pas aller frapper l’assassin. Oscha, Aldebert et Dorothéa étaient tout aussi offusqués que lui, mais n’osaient rien dire face à cet homme d’Etat.

- L’Université de Jadielle peut conserver son cadavre, dit le ministre en s’arrêtant dans l’encadrement de la porte, sans même se retourner pour leur faire face. Mon service vous en fait aimablement le don, à vous de choisir si vous voulez l’étudier ou l’empailler. Je vous souhaite une agréable fin de journée.

Et alors que la porte se fermait derrière lui et ses hommes, le Tyranocif expira.

Posté à 09h32 le 24/01/18

L'an 3 après Dieu, l'Année des Prophètes



D'après Albert Einstein :
L'escalier de la science est l'échelle de Jacob, il ne s'achève qu'aux pieds de Dieu


Assis devant son poste de télévision, Erick Kandell était à la fois fasciné et horrifié par ce qu’il entendait depuis quelques minutes. Le présentateur du journal s’excitait dans tous les sens, comme à son habitude, pour présenter ce qu’il prétendait être « La plus grande avancée de la science depuis plus de vingt ans ». D’abord sceptique, le Docteur Kandell devait reconnaître que, s’il ne s’agissait pas là d’un canular, la nouvelle avait de quoi ébranler la planète entière.

- C’est donc dans la ville de Jadielle que j’ai eu la chance de voir les premières démonstrations publiques de cette fameuse machine, continuait la voix du présentateur télé tandis que l’écran affichait l’image de quelques Pokéballs déposées sur un étrange appareil comme le Dr Kandell n’en avait jamais vu auparavant. Il suffit en effet de déposer les Balls pour que, environ quarante minutes plus tard, les Pokémon soient complètement soignés de toutes les blessures et maladies qu’ils auraient pu avoir endurées, quelle qu’elles soient ! Il s’agit donc d’une manière extrêmement simple de soigner nos braves partenaires et plutôt rapide comparé aux méthodes de soins traditionnelles !

À ça, c’était pas peu dire, pensait Erick Kandell en grimaçant. Des Pokémon, il en avait soigné des centaines, mais il fallait souvent plusieurs jours avant que ceux-ci ne soient complètement rétablis. Les Pokémon ont beau avoir pour la plupart une résistance physique hors du commun et un organisme qui se régénère plutôt rapidement, lorsqu’ils se cassent un os ou sont gravement blessés, leurs dresseurs ne peuvent pas compter sur eux avant un moment et il est alors recommandé d’aller chercher de l’aide chez des spécialistes comme lui. Cependant, si les images n’étaient pas truquées, il venait d’assister au soin complet d’un Ponyta dont la patte avait été fracturée, et ce en moins d’une heure. Un véritable miracle ! A moins qu’il ne s’agisse d’acte de sorcellerie ? Pour le moment, Erick était partagé.

- Cette machine tout droit sortie des plus grands rêves de science-fiction est l’œuvre de deux jeunes génies, les Professeurs Higgs et Caul, déclara le présentateur. Tous les deux surdiplômés de l’Université de Jadielle, ces deux jeunes scientifiques s’étaient déjà faits remarqués dans le monde de l’avancée scientifique quelques années avant. Mais aujourd’hui, ils révolutionnent complètement notre mode de vie avec cette nouvelle technologie hors du commun ! Professeur Higgs, pourriez-vous nous en dire plus ?
- Bien sûr, Jean-Pierre
, répondit un jeune homme aux cheveux noirs, très bien habillé et qui devait avoir à peine la trentaine. Aldebert et moi-même travaillons sur cette machine depuis déjà trois ans. Elle a déjà subi beaucoup de modifications depuis sa première version valable, qui demandait presque une semaine pour soigner un Pokémon. Mais à force de travailler dessus, nous avons reculé ce temps d’attente à moins d’une heure avec la version que nous vous présentons aujourd’hui. De plus, de nombreux défauts ont été corrigés et c’est parce que la version actuelle ne comporte plus aucun risque que nous la présentons aujourd’hui au grand public.
- Trois années de dur labeur pour une grande découverte
, conclut le présentateur en souriant. Et que comptez-vous faire de votre fabuleuse création ?
- C’est justement en partie pour ça que nous vous avons invité à venir, Jean-Pierre
, répondit le jeune Higgs avec un sourire enthousiaste. En effet, nous allons ouvrir un établissement privé à Jadielle où il sera possible d’utiliser notre machine et ce gratuitement.

En entendant ce dernier mot, le cœur d’Erick Kandell rata un battement et le Docteur faillit s’étouffer. Un établissement de soin gratuit et rapide ?

- Gratuitement ? répéta le présentateur, qu’Erick suspecta de vouloir lui faire du mal. Mais c’est une excellente nouvelle pour tous les dresseurs et même pour monsieur et madame Tout-le-monde ! Mais, excusez mon scepticisme, comment diable allez-vous faire pour maintenir l’établissement si celui-ci est gratuit ?
- Nous avons tout prévu
, répondit le professeur Higgs. En effet, notre machine ne se contente pas de soigner, elle a aussi plusieurs capteur qui scannent les Pokémon. Nous recevons ainsi quelques revenus de plusieurs laboratoires de recherches à qui nous vendons les informations récoltées. Ce n’est pas tout, j’ai hérité d’une fortune colossale de mon père. Si nous avons utilisé une grosse partie pour financer nos recherches, il y a encore de quoi prendre soin de notre premier établissement. Nous avons aussi quelques sponsors qui se sont avancés pour nous aider et, enfin, nous proposerons un service payant afin de permettre aux dresseurs de passage de passer la nuit dans l’établissement, et ce à prix cassé.
- C’est vraiment incroyable !
s’exclama le présentateur. Vous avez donc pensé à tout ! Et cet établissement unique en son genre se trouvera donc ici, à Jadielle ?
- Dans un premier temps, oui
, confirma le professeur Higgs. Cependant, nous ne comptons pas en rester là et nous avons déjà acheté quelques locaux pour les aménager dans le futur si notre Projet fonctionnait bien. L’objectif final étant que chaque ville, voir village, soit équipé de ce genre de service.
- Une grande nouvelle ne vient jamais seule !
reprit le présentateur. Je vous souhaite bonne chance dans ce Projet qui pourrait changer la face du monde ! Tout de suite, visitons ce premier établissement qui, j’en suis sûr nous sera bientôt partout dans le monde famil…

Le poste de télévision s’éteignit. Erick Kandell avait la tête dans les mains. Il était découragé, offusqué, mais aussi très impressionné. Cependant, il avait surtout très peur pour l’avenir. Et puis il y avait aussi une once de jalousie.

Depuis près de quinze ans, le Dr Erick Kandell étudiait le Poison des Pokémon. Il avait écrit différents articles scientifiques très sérieux sur la possibilité de se servir de cette toxine particulière pour plusieurs fins, notamment améliorer les soins de Pokémon. Mais ses collègues lui avaient souvent rit au nez à ce sujet. Utiliser du Poison pour soigner, n’était-ce pas un peu paradoxale ? Et pourtant, le Dr Kandell le savait, ses recherches n’allaient pas tarder à porter leurs fruits car il était déjà en de très bonnes voies.

Mais maintenant qu’une machine était capable de soigner à grande vitesse tous types de maux, l’impact de ses recherches sur le monde avait grandement diminué, au point même d’être insignifiant si leur Projet d’établissement partout dans le monde venait à se concrétiser.

Le professeur enrageait. Il s’était fait devancer par surprise par deux jeunes personnes dont il n’avait jamais entendu parler. Des années de recherches rendues inutiles en une seule émission de télévision. Car une telle découverte, Erick le savait, ferait aussi couler beaucoup d’encre pendant les jours, voir les mois à venir.

A moins que quelqu’un ne tue le Projet dans l’œuf ? Mais pour cela, il fallait faire vite.

___________________________________


Le jeune professeur Higgs était assis sur un banc de son propre établissement. Celui-ci n’était pas des plus confortables, mais le confort des dresseurs et patients n’était pas encore le point le plus important à régler dans leur fameux Projet. Et puis, pour le service révolutionnaire qu’ils offraient, personne n’avait encore osé se plaindre de quoique ce soit. Ils avaient pourtant mis un questionnaire libre d’accès afin d’évaluer les services mais, à part quelques petits plaisantins, tous leurs clients semblaient satisfaits.

En cette après-midi, dans ce premier Centre Pokémon de l’histoire, des dresseurs affluaient parfois de villes voisines pour tester cette médecine révolutionnaire que proposait leur création. Aussi y avait-il une petite file de personnages en tout genre, pris en charge un à un par mademoiselle Carine Joëlle. Ils avaient engagé cette jeune femme, originaire d’Argenta, quelques jours avant. Sa phase de test allait d’ailleurs se terminer le lendemain et ce avec succès. Cette demoiselle s’était montrée des plus charmantes avec tous les clients qui s’étaient présentés, leur parlant, les rassurant, leur vantant les mérites de leur technologie, etc.

Carine Joëlle avait des yeux bleus et des cheveux roses, coiffés en deux tresses formant deux grandes boucles. Higgs et Caul lui avait offert un uniforme d’infirmière rose et blanc, ainsi qu’un Leveinard, Pokémon qu’ils avaient choisis pour être la mascotte de leur Projet. C’était un choix qui leur avait paru assez évident au premier abord. Ils avaient côtoyé de nombreux Leveinard malgré leur rareté et en avaient capturé quelques-uns à l’époque. Ils savaient à quel point ce Pokémon pouvait être dévoué et c’était justement ce qu’ils voulaient faire passer comme message. Aussi Carine et sa partenaire gérait le Centre et Higgs était plus là pour réfléchir que pour les surveiller. Il n’en avait presque pas besoin. Pourtant il restait là, entre les tumultes et bavardages de dresseurs. Il lui fallut d’ailleurs un moment pour se rendre compte qu’Aldebert l’appelait en se faufilant parmi leurs clients.

- Hey ho, tu dors ou quoi ? lui demanda son ami en s’asseyant finalement à côté de lui.
- Désolé, j’étais perdu dans mes pensées.
- Je ne sais pas comment tu fais pour te concentrer ici,
répondit Aldebert d’un air étonné avant de prendre une expression plus malicieuse. A moins que tu n’aies pris d…
- Non, Al’, je n’ai pas pris de Spore
, répliqua Higgs en devinant les pensées de son ami.
- Ha, dit Aldebert en reprenant un air sérieux. Dit, j’ai trouvé un nouveau contact pour la revente des données !
- Tu m’en diras tant
, répondit son ami en détournant les yeux.
- C’est le Professeur Chen, tu sais, le gars de Bourg-Palette.
- C’est pas celui qui a été tout un temps Maitre de la Ligue ?
- Si, c’est pour cela qu’on lui a donné ce surnom de « scientifique le plus proche des dresseurs ». Et comme il s’est fait pas mal de relations, il est largement bien financé et est prêt à mettre le prix !


Le Maitre de la Ligue est un poste très particulier dans chacune des régions. Il s’agit en quelque sorte du représentant de tous les Dresseurs Pokémon de la région auprès du Gouvernement et des autres Ministres. Contrairement à ceux-ci, qui sont élus entre eux et souvent conseillés par leur prédécesseur, le Maitre de la Ligue est désigné chaque année lors d’une compétition : la Ligue Pokémon. Cependant, un même dresseur peut rester Maitre de la Ligue aussi longtemps qu’il restera invaincu. C’est à lui que revient la désignation des Champions d’ Arènes et membres du Conseil des 4. Ensemble, ils forment la crème des dresseurs de la région qu’ils occupent. Ceux-ci sont alors amenés à collaborer avec l’Etat pour plusieurs tâches.

- Et qu’est-ce qu’il compte faire de toutes ces données ? demanda distraitement Higgs.
- Il compte mettre au point une encyclopédie générale regroupant toutes les espèces de Pokémon et les informations générales s’y rapportant. Le tout dans un appareil à l’usage des dresseurs. C’est formidable non ?

Son ami ne répondit pas. Il continuait d’observer Carine Joëlle s’occuper des clients avec un visage quelque peu contrarié.

- Higgs ? Hey, tu dors ou quoi ?
- Mmmh, quoi ? Pardon, tu disais ?
- Qu’est-ce qui te distrait comme ça ?
demanda Aldebert en promenant son regard dans toute la pièce. Ce ne serait quand même pas la petite Carine qui te met dans cet état ?
- Quoi mais enfin, qu’est-ce que tu racontes !
lança Higgs avec un petit rire nerveux.

Voyant le grand sourire satisfait se dessiner sur le visage de son ami, Higgs soupira. Oui, leur première employée ne le laissait pas indifférent, au contraire. Il ne lui trouvait que des qualités.

- Tu sais, je me dis qu’on devrait faire en sorte que Carine devienne le nouveau visage des Centres Pokémon.
- C’est-à-dire ?
demanda Aldebert, soudain perplexe.
- Carine est une jeune femme charmante et qui ne laisse personne indifférent. Associer le visage d’une jeune femme dévouée et pleine de qualité au concept de Centre Pokémon ne peut que le populariser encore plus.
- Oui, mais nous voulons en installer dans toutes les villes de Kanto et Jotho, Carine ne pourra pas être partout à la fois
, fit remarquer Aldebert.
- Certes, elle restera ici, à Jadielle, mais les futures infirmières que nous embaucherons pourraient tout de même garder quelques … similitudes avec elle.
- Et tu entends quoi par « similitudes » ? Si tu parles de l’uniforme, c’est déj...
- La couleur des yeux, des cheveux et la coiffure
, l’interrompit Higgs. Nous ne devrions recruter que des femmes aux yeux bleus et aux cheveux roses, à qui nous imposerions la coiffure.

Aldebert Caul resta un instant sans bouger, bouche bée, abasourdi, avant de reprendre la parole.

- Mais mon vieux, c’est … surréaliste ! On ne trouvera jamais assez d’employés pour tous les Centres que nous voulons ouvrir !
- Ho, une teinture des cheveux est encore possible
, répliqua Higgs en se pinçant la lèvre. Ou des lentilles pour les yeux …
- Mais et les qualifications requises ?
- Elles n’ont pas besoin de beaucoup de diplômes
, lança Higgs. Une rapide formation suffira.
- Oui, bon, d’accord
, bégaya Caul. Mais… Pourquoi diable veux-tu qu’elles se ressemblent toutes ?
- Pour l’effet mascotte,
répondit simplement son ami. Je sais qu’on a déjà Leveinard, mais si les infirmières se ressemblent toutes en plus, l’effet n’en sera que plus marquant !
- Mouais
, soupira Aldebert. De toute façon, ce n’est pas vraiment à l’ordre du jour. On en reparlera quand on aménagera Argenta, Azuria et Safrania

Higgs ne répondit pas. Il portait de nouveau son regard sur les clients et Carine Joëlle. Il entendit un petit ricanement venant de son ami mais n’y prêta pas attention. Lorsque la porte de l’établissement s’ouvrit sur un nouvel individu, Higgs ne lui accorda d’abord qu’un regard distrait. Mais lorsqu’il vit le visage de ce dernier, il fut soudain frappé d’un mauvais pressentiment.

Le teint de l’homme était d’un mauve très pâle, ce qui en soit était déjà très atypique. Mais contrairement aux autres clients, qui, au contraire de leurs Pokémon, étaient habituellement en bonne santé, celui-ci n’allait clairement pas bien. Il haletait et avait la tremblote. Ses yeux fatigués exposaient de grandes cernes, pires que celles de Dorothéa en période d’examen. Un filet de bave sortait négligemment de sa bouche.

Les dresseurs qui étaient le plus proche de lui s’écartèrent brusquement, la main sur la bouche, comme pris de nausée. Higgs se leva en même temps que l’infirmière Joëlle se dirigeait vers le nouveau venu, apparemment inquiète. Mais avant que quiconque ne puisse réagir, l’homme cracha au visage de Carine une énorme quantité de matière violette.

La femme tomba à genoux et tenta d’enlever avec ses mains un maximum de cette substance, tout en luttant pour ne pas vomir. L’homme dégageait en effet une odeur effroyable. Il continuait d’avancer, cherchant quelque chose du regard. C’est alors qu’un Skelénox se dressa devant ses yeux.

- Amos, Ball’ombr, lança le Professeur Higgs.

Le Spectre s’exécuta directement, projetant l’homme contre le mur de l’établissement. Il poussa quelques gémissements avant qu’un Balignon ne lui saute dessus et ne commence à se tortiller dans tous les sens, laissant échapper un nuage de Spore vertes et jaunes. L’homme éternua, envoyant une petite dose de matière violette sur le Pokémon avant de s’immobiliser. Balignon continua à se secouer frénétiquement, afin de se débarrasser de cette substance étrange et nauséabonde tandis que la rumeur des conversations reprenait parmi les clients, qui manifestaient leur antipathie envers cet étrange individu. Higgs, lui, accourait vers l’infirmière.

- Ça va, mademoiselle ? demanda-t-il d’une voix inquiète.
- Bheu… je me sens pas très bien… répondit-elle avec un haut-le-cœur.
- Venez, Leveinard va s’occuper des clients et le Professeur Caul de cet individu, pas vrai Al’ ?

Aldebert avait déjà rejoint son Balignon et se penchait actuellement sur l’homme paralysé. Il avait mis un chiffon devant son nez et sa bouche pour ne pas avoir à sentir l’odeur nauséabonde qu’il dégageait. Higgs aida Carine à se relever puis la conduisit jusqu’aux vestiaires de l’établissement. Il l’aida à se débarrasser de l’étrange mixture violette tout en la rassurant. Lorsqu’elle manifesta son besoin de prendre une douche, il acquiesça et retourna dans la salle d’attente.

Tous les regards étaient tournés vers l’étrange intrus et Aldebert qui l’examinait tandis que Leveinard prenait en charge les Pokéballs des dresseurs. Voyant que le Pokémon se débrouillait, Higgs se dirigea vers son ami et collègue.

- Tu peux m’expliquer ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il d’un ton mécontent.
- Il est mort, chuchota Aldebert, le regard sombre.
- QUOI ? s’exclama Higgs. Mais tes spores ne sont pas censées…
- Ce ne sont pas les Spores de Balignon qui l’ont tué
, répliqua le Professeur Caul. Il était malade ou a été empoisonné, je crois.
- Et le truc qu’il a craché ? C’était quoi ?
- J’en ai pas la moindre idée
, répondit Aldebert. Mais je crois que c’est ce qui l’a fait tomber malade…
- Tu penses qu’il a pu contaminer quelqu’un, alors ?
demanda Higgs, saisi d’horreur. Et … Carine…
- Elle a reçu une dose de plein fouet
, confirma Aldebert. Comme Balignon… Mais il existe un remède.
- Tu viens de me dire que tu ne savais pas ce que c’était
, dit Higgs en plissant les yeux.
- Exact. Mais d’après l’enveloppe que je viens de trouver dans sa poche, quelqu’un veut bien échanger le remède.
- C’est du chantage, alors ? Qu’est-ce qu’il veut ?
- Les Plans de notre machine.


______________________________________________


Erick Kandell revenait du marché avec son Coatox. Ce Pokémon originaire de Sinnoh était extrêmement rare à Kanto, mais il s’en était procuré un lors de ses recherches au Grand Marais de Verchamps. Il était son principal producteur d’échantillons pour ses recherches sur la Toxine des Pokémon. Il avait un sac plein de baies diverses et colorées, destinées à de nouvelles expériences.

Lorsqu’il entra dans son laboratoire, il fut d’abord surpris de voir que la porte n’était pas verrouillée à clé, mais ne s’en inquiéta pas pour autant. Mais quand il vit un homme assis devant son propre ordinateur, il s’arrêta subitement et, de surprise, lâcha son sac, répandant son contenu par terre. Il déglutit en reconnaissant l’homme qu’il avait vu à la télévision un peu plus d’une semaine avant.

- Qu’est-ce que vous foutez dans mon laboratoire !? lança-t-il avec colère.
- Mmmmh ? fit le jeune scientifique en se retournant. Ha ! Dr Kandell, justement, je vous attendais !
- Sortez d’ici
, exigea Erick, le regard sombre, tandis que Coatox manifestait à son tour sa mauvaise humeur par un croassement. Je n’ai rien à vous dire.
- Alors vous ne voulez pas que je vous donne les Plans de Dieu ?
demanda Higgs.

Le Dr Kandell déglutit une nouvelle fois. Alors ainsi ils avaient compris que c’était lui qui était à l’origine de la contamination de leur établissement ? Il pensait pourtant être resté assez discret…

- Vous n’avez rien à faire ici, j’avais imposé mes modalités pour échanger mon antidote contre vos plans de manière anonyme.
- Mais maintenant que nous sommes face à face, pourquoi ne pas régler cela de suite ?
proposa Higgs en souriant.

Erick Kandell se sentait très mal à l’aise. Il n’avait pas prévu de rencontrer un des scientifiques qu’il visait. Qui plus est, le professeur Higgs paraissait si décontracté face à celui qui avait tenté un attentat contre son établissement que le Docteur en toxicologie en perdait ses moyens. On aurait dit que le Professeur Higgs dégageait une sorte d’aura mystérieuse et étouffante, comme si la pression terrestre s’était intensifiée.

- Vous avez parlé des « plans de Dieu », bredouilla l’homme. C’est ainsi que vous l’avez appelée ?
- C’est ainsi que moi je l’appelle
, confirma le jeune scientifique.
- Vous vous rendez compte, alors, des risques que le monde encourt avec votre création ?
- Dieu va changer la face de Monde
, dit Higgs, paisible. Cela ne fait aucun doute.
- Mais en bien ou en mal ?
demanda Kandell en sentant des gouttes de sueur perler à son front. Une telle révolution risque aussi d’entrainer des dérives !
- Des dérives ?
répéta Higgs en élargissant son sourire. Comme quoi ?
- Votre machine, votre Dieu, permet à une Utopie de se réaliser. Hors, toute Utopie a ses points sombres qui se cachent du regard des hommes à première vue ! Le Gouvernement va se mêler de votre histoire et vous pervertira ou vous aliénera ! Puis il y a l’avenir de tous les autres médecins qui est aussi en jeu !
- Vous pensez donc que le Gouvernement risque de nous pervertir ou de nous manipuler ?
demanda Higgs, toujours aussi confiant. Mais mon cher Dr Kandell, et si c’était le contraire qui allait se produire ?
- Comment ça ?
- Je vois que vous avez bien compris quel pouvoir nous offre Dieu
, dit Higgs. Quelle importance grandissante cette machine risque d’avoir sur le monde. Il va sans dire que le Gouvernement voudra se mêler de nos affaires, mais si c’était justement ce que j’attendais ?

Erick Kandell regardait le Professeur Higgs avec un air horrifié. Il avait pensé que ces jeunes inventeurs ne mesuraient pas l’énorme potentiel de leur création, de l’impact qu’ils allaient avoir sur le monde. Mais il s’était trompé. Ce jeune homme en était parfaitement conscient et comptait bien s’en servir. S’il avait éprouvé quelques regrets à lancer son plan pour récupérer les plans, il n’en avait plus désormais.

- Vos machinations ne se réaliseront pas, dit le Dr Kandell en se ressaisissant. Vous allez me donner les plans de votre Dieu et je les rendrais publique, réduisant votre influence à néant.
- Et si je ne vous donnais pas ces plans ?
proposa Higgs en exposant toutes ses dents.
- Je ne vous donnerai pas l’antidote pour sauver votre collègue !
- Si vous parlez d’Aldebert, il n’a pas été contaminé
, dit Higgs. D’ailleurs, il n’y a eu qu’une seule personne à être touchée, l’infirmière Carine Joëlle.
- Et vous la laisseriez mourir pour vos ambitions ?
répondit l’homme, effaré.
- Ho que non, dit Higgs. Cependant, vous nous avez sous-estimés. Nous avons-nous-même fabriqué l’antidote.

Le Dr Kandell se figea un instant, l’air choqué, avant d’éclater de rire.

- C’est du bluff ! lança-t-il. J’ai mis des mois à imaginer cette toxine particulière, et il faudrait être un expert en toxicologie pour imaginer l’antidote ! Et l’expert, ici, c’est moi !
- Vous savez donc que l’organisme de certains Pokémon est capable de transformer le Poison en d’autres substances, plus bénéfiques à l’organisme ?
- Evidemment que je le sais, c’est là-dessus que sont basées toutes mes recherches !
s’exclama le Dr Kandell.
- Le Balignon du Professeur Caul a été en contact direct avec votre mixture, et, contrairement à notre chère infirmière, n’a présenté aucun problème de santé. Grâce à lui, nous avons obtenu de quoi soigner mademoiselle Joëlle. Ho, le mérite revient surtout à Aldebert, je n’ai fait que l‘assister. Il s’est d’ailleurs beaucoup basé sur les recherches d’un certains Dr Kandell.
- C’est impossible…


Le Dr Kandell n’en croyait pas ses oreilles. Non seulement l’homme qu’il avait envoyé n’avait pas réussi à contaminer un des scientifiques, mais en plus ceux-ci avaient trouvé un remède en se basant sur ses propres recherches. Intérieurement, il enrageait.

- J’en conclus que c’est aussi de cette manière que vous avez fabriqué l’antidote ? demanda Higgs en reprenant un air sérieux.
- Ouais… répondit-il. J’ai utilisé un Scorvol et non un Balignon, mais je suppose que c’est pareil.
- Il n’y a donc rien d’autre à faire ?
demanda Higgs en serrant les poings.
- Comment ça ? dit Erick Kandell en relevant la tête.

Le jeune scientifique avait troqué son sourire confiant contre un visage plus renfrogné et colérique, qui aurait eu de quoi effrayer quiconque le regardait. Mais ce changement soudain d’attitude mit la puce à l’oreille du Dr Kandell.

- Il y a quelque chose qui ne va pas ? demanda-t-il.

Soudain, son Coatox vola en l’air, criant de douleur. Il tomba durement sur une armoire et son dresseur vit un Skelénox s’acharner sur lui.

- Hey, qu’est-ce que vous foutez !?
- Votre remède que vous vouliez nous échanger contre Dieu est une vraie daube
, lança Higgs avec colère. Le Poison que vous avez fabriqué reste dans l’organisme et cet antidote ne permet que de stopper momentanément ses effets !
- Quoi ?
s’exclama le Dr Kandell, effaré. Mais je l’ai testé sur…
- Miranda et John Estman
, compléta Higgs. La femme et le fils de l’homme que vous avez envoyé chez nous. C’est une amie qui m’a aidé à les trouver. Je reviens de leur domicile. N’ayant pas eu de nouvelles doses d’antidote depuis vos fameux tests, ils sont morts à leur tour. Votre procédé est incomplet. Vous étiez tellement pressé que vous n’avez même pas fait d’analyses complémentaires !

Erick Kandell était bouche bée. Il avait lui-même synthétisé ce Poison à base de la Toxine Pokémon pour en faire une vraie malédiction pour l’organisme. En apprenant l’existence de Dieu via les médias, et par peur de l’influence que cette machine allait avoir, il avait eu l’idée de se servir de son Poison et avait accéléré les tests. Il avait fabriqué son antidote et l’avait rapidement testé sur une famille de Parmanie. Il pensait que cela avait été un succès, mais il s’était trompé. Il avait tué toute une famille pour échouer dans ses plans.

Subitement, le Dr Kandell ricana, s’attirant le regard noir du Professeur Higgs. Il éclata d’un rire de folie tandis que Skelénox achevait son Pokémon. Higgs avait bluffé ! Il n’avait pas tout perdu finalement !

- Dans ce cas, votre infirmière va mourir ! lança-t-il. Et malgré votre Dieu, vous ne pourrez pas la sauver.
- C’est votre faute
, dit Higgs.
- Ho en partie seulement ! Sans votre machine, rien de tout cela ne ser…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Amos, le Skelénox, s’était jeté sur lui pour lui faire subir le même sort qu’à son Pokémon. Erick Kandell cria et se débattit de toutes ses forces, mais le Spectre, malgré sa taille modeste, était bien plus hargneux que ce qu’il laissait croire. Le Professeur Higgs, quant à lui, regarda son Pokémon s’acharner sur ce stupide toxicologue. Il avait espéré que la solution d’Aldebert était provisoire et que le Professeur avait un autre antidote en réserve, mais rien qu’à la vue de la famille Estman, il avait perdu une grande partie de ses espoirs. Carine Joëlle était condamnée à devoir prendre toute sa vie l’antidote. Mais un jour, celui-ci ne suffirait plus, et le Poison prendrait le dessus…

Lorsqu’Amos eut terminé, le professeur Higgs répandit de l’essence dans tout le laboratoire. Il avait déjà récupérer les fichiers des recherches de Kandell sur une clé USB, histoire de ne pas perdre tout ce que le Professeur avait fait. Qui sait, cela pourrait toujours servir un jour ? Puis il quitta le laboratoire tandis que son Pokémon déposait un simple Feu Follet sur place.

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- Alors ? demanda Dorothéa en voyant son ami rentrer dans le Centre Pokémon.
- Alors Kandell était un illustre idiot, répondit Higgs, désappointé. Son remède était le même que ce que nous avions fabriqué.
- Je suis désolée…
- Tu n’as pas à l’être, tu as tout fais pour nous aider
, dit Aldebert en souriant à Dorothéa.

La jeune femme s’était en effet fortement investie dans cette affaire en découvrant l’identité d’Ernest Estman et en remontant jusqu’à sa famille à Parmanie, puis en découvrant l’existence d’un Dr en Toxicologie Pokémon dans les environs de la ville.

- Mais ça ne change rien, elle va mourir…, dit Higgs en se mordant les lèvres.
- Pas de suite, dit Aldebert. Elle aura une vie totalement normale pendant encore une bonne dizaine d’année ! Et si nécessaire, il suffira d’augmenter la dose…
- Mais elle finira par y succomber
, répliqua Higgs. Et c’est notre faute.
- Ne dis pas de bêtises !
s’écria Dorothéa. C’est ce connard de Dr Kandell le responsable ! Qu’est-ce qu’il a dit d’ailleurs ?
- Il n’était pas au courant que ce n’était pas suffisant. Il a eu l’air très affecté quand je lui ai dit que les Estman étaient tous morts.
- Il devra vivre avec la responsabilité de leur mort sur la conscience
, dit Aldebert d'un ton grave en soupirant.
- C’est cela… répondit Higgs en cachant un petit sourire.

Son regard se porta sur Dieu, la machine qu’il avait conçu avec Aldebert. Ils avaient beau avoir accompli un miracle pour la médecine, ils étaient encore incapables de soigner une vie humaine. Mais les pouvoirs que Dieu allait lui conférer dans le futur ferait bientôt de lui l’un des hommes les plus influents de la Planète. Et, à la toute fin, il pourra enfin réaliser une vieille promesse…

Posté à 09h49 le 31/01/18

L’An 8 après Dieu, l’année de la morale



D'après Albert Einstein :
Le problème aujourd'hui n'est pas l'énergie atomique, mais le coeur des hommes.


Le Dr Barnabé Holley était en train d’examiner une phalange fossilisée quand quelqu’un frappa à sa porte. Il n’y prêta pas de suite attention, croyant qu’il s’agissait d’un tour de son imagination, car il n’attendait personne et qu’il n’avait plus eu de clients depuis déjà quelques années. Mais quand la personne derrière la porte insista, il se releva nonchalamment et se dirigea vers la porte d’entrée qu’il ouvrit avant de se figer sur place.
Un homme, âgé d’une trentaine d’année, avec une moustache parfaitement brossée, habillé d’un pull-over brun, le regardait en souriant et en lui tendant la main.

- Bonjour, Dr Holley, lança-t-il avec excitation. Je me présente, je suis …
- Le Professeur Caul
, l’interrompit Barnabé en se renfrognant. Je vous ai déjà aperçu plusieurs fois.
- Ho, vous pouvez m’appelez Aldebert !
répondit-il en tendant toujours la main.
- Et qu’est-ce que vous me voulez ? demanda Barnabé Holley d’un ton irrité, sans même daigner accorder un regard à la main du professeur.
- J’ai lu vos articles sur la Renaissance des Pokémon fossilisés et je voulais vous poser des questions sur votre fameux projet avec Devon Corporation pour tenter de…
- Fichez le camp !
l’interrompit Barnabé Holley avant de claper la porte avec violence, laissant un professeur passablement étonné sur le pas de sa porte.

Le Dr Barnabé Holley enrageait intérieurement en se redirigeant vers son bureau. Le Professeur Caul était arrivé à Argenta voici quatre ans pour superviser l’implantation d’un Centre Pokémon dans la ville. Il l’avait quitté l’année suivante et, à ce jour, tout Kanto disposait de ces fameux Centres et les autres Régions commençaient à s’en doter, petit à petit. Mais ces établissements de soin hors du commun avaient eu un impact tout-à-fait improbable sur des personnes telles que le Dr Holley. En effet, autrefois, la principale source de revenu de Barnabé et sa famille venait des soins qu’il prodiguait aux Pokémon des dresseurs de passage à Argenta. Chaque ville et village avait son médecin spécialisé dans les Pokémon, autrefois. Mais à chaque fois qu’un centre s’installait, l’un d’eux faisait faillite. En effet, pourquoi préférer payer pour faire soigner ses Pokémon et attendre que ceux-ci se rétablissent alors que les Centres les remettent à nouveau sur pied dans un délai extrêmement rapide et ce gratuitement ?

L’arrivée à Argenta de ce Centre Pokémon avait signé le début de la déchéance de la famille Holley. Ayant rapidement perdu ses clients, Barnabé dû se recycler en guide touristique pour le Mont Sélénite, qu’il connaissait comme sa poche. Malheureusement, ce nouvel emploi ne pouvait plus leur garantir le rythme de vie qu’ils avaient avant. Sa femme finit par tomber malade. Elle était morte l’année dernière et, depuis, Barnabé vivait seul avec son fils, Isaac, âgé de huit ans.

De l’autre côté de la porte, Aldebert Caul réfléchissait. Il ne comprenait pas bien la réaction du Dr Holley. Il voulait juste se renseigner sur les avancées de Devon au sujet de la procréation des Pokémon préhistoriques, et sachant que le Dr Holley collaborait avec la société d’Hoenn, il s’était dit qu’il aurait de quoi satisfaire sa curiosité. Mais il n’avait pas anticipé l’antipathie de l’homme. Il retourna au Centre Pokémon où l’attendaient Dorothéa Crowfoot et Julie Dreyfuss, une amie d’enfance de cette dernière, qu’elle avait engagée pour les aider à inspecter leurs différents établissements. Celles-ci étaient en train de partager un pain aux raisins quand il entra dans le bâtiment.

- Ça ne s’est pas bien passé, c’est ça ? demanda Dorothéa en voyant le visage défait de son ami.
- Il a refusé de me parler, répondit Aldebert en prenant place à côté d’elle.
- Pourquoi donc ? s’étonna Julie Dreyfuss. Il vous a pris pour un vendeur à domicile ?
- Je ne pense pas, il a eu l’air de me reconnaître… Il a dû me voir du temps où je supervisais cet établissement.
- Ou il t’as vu à la télé avec Higgs
, proposa Dorothéa avant de mordre à pleines dents dans sa pâtisserie préférée. Tu lui as dit quoi ?
- Juste que je voulais me renseigner sur les avancées de Devon
, dit Aldebert en saisissant à son tour un pain aux raisins.
- Il a peut-être cru que vous faisiez de l’espionnage industriel pour la Sylphe Sarl, dit Julie.
- Allons, c’est ridicule… Même s’il est vrai que c’est Higgs qui m’a poussé à aller le voir personnellement quand nous avons parlé du sujet…
- Alors c’en est quand même un petit peu
, dit Dorothéa. Même si ça ne part pas d’une mauvaise intention de ta part, ajoute-t-elle précipitamment.

Pour mieux organiser les Centres Pokémon, l’ami d’Aldebert et de Dorothéa, le Professeur Higgs, avait en effet décidé de fonder une entreprise, du nom de Sylphe Sarl. Basée à Safrania, la Sylphe, outre la supervision des Centres, investissait dans bien des domaines de recherches scientifiques. Elle commençait à s’imposer de plus en plus sur les marchés du monde entiers, se spécialisant de plus en plus sur le matériel des dresseurs. Ils avaient déjà mis quelques fois des bâtons dans les roues de la société Devon, leur principal concurrent.

- De toute façon, il refuse de me parler, dit Aldebert en soupirant.
- Al’, tu ne vas pas te laisser abattre aussi facilement, quand même ! s’exclama Dorothéa. Un petit échec, c’est rien du tout, faut persévérer dans la vie !
- Mais il m’a claqué la porte au nez !
- Hé bien, t’as qu’à aller le voir à un endroit où y aura pas de portes !
proposa Dorothéa.
- Comment ça ?
- On s’est renseigné sur lui avec Julie pendant que tu étais parti. Il parait qu’il part de temps en temps seul au Mont Sélénites. Il est guide touristique d’ailleurs, mais il ne voudra sûrement pas te parler durant ses heures de travail, mais pendant son temps libre, t’auras tout le loisir de le questionner.
- Moui, pourquoi pas…
répondit Aldebert, pensif. Ça ne te dérange pas de continuer les inspections seule, alors ?
- Je suis avec Julie
, je te rappelle, dit Dorothéa en souriant. Puis on est des grandes filles tu sais, très professionnelles, tout ça tout ça.
- Bon, je vais m’arranger avec l’infirmière pour rester quelques jours ici, alors,
dit Aldebert en se levant de sa chaise, en fourrant le pain aux raisins dans la bouche.

Quand il fut assez éloigné de leur table, les deux femmes pouffèrent de rire avant de se taper dans la main en signe de victoire.

- Tu vois, je t’avais dit qu’on serait tranquilles pour notre rendez-vous demain avec ces charmants garçons d’Azuria, s’exclama Dorothéa en souriant.
- Tu as été géniale, répondit Julie.

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Le Dr Holley et son fils étaient en train de se promener aux alentours du Mont Sélénite. Connaissant le site comme sa poche, Barnabé voulait montrer à Isaac un lieu un peu isolé, mais qui regorgeait de Nautiles, des fossiles d’Amonita, un Pokémon disparu depuis des centaines de milliers d’années. Il en avait lui-même dégagé plusieurs spécimens qu’il avait étudiés pour Devon à l’époque où il travaillait en collaboration avec eux. Mais ses plus belles découvertes restaient un superbe crane, parfaitement conservé, de Ptera, ainsi qu’un squelette quasi complet de Kabutops, dont il ne manquait qu’une partie de la colonne vertébrale et de la jambe droite. Le Mont Sélénite regorgeait de fossiles anciens et c’était là la passion de Barnabé. Passion qu’il transmettait depuis quelques années déjà à son fils.

Celui-ci était très enthousiasmé à l’idée de chercher des fossiles avec son père. Son enfance avait été bercée par les histoires que son père lui racontait sur la faune disparue qui avait un jour peuplé la planète. D’Armaldo à Rexilius, en passant par Bastiodon, la plupart des exposés qu’il avait dû faire leur avait été consacré. Mais son préféré parmi tous étaient sans nul doute Amonita, dont la coquille parfaite présentait une caractéristique hors du commun et qui s’accordait tout-à-fait avec son autre passion : les mathématiques.

A seulement 8 ans, Isaac était un enfant surdoué, spécialisé dans les mathématiques. Son instituteur à Argenta lui apprenait déjà des points du programme pédagogique des élève de 14 ans tant il était déjà bien avancé. Il restait avec ses camarades du même âge, cependant, car il ne voulait pas perdre ses amis, et que son niveau dans les autres matières n’était pas aussi avancé.

Père et fils s’entendaient très bien et cette sortie était déjà prévue depuis de longs mois. Aussi Barnabé fut-il particulièrement contrarié en entendant la même voix que quelques jours avant les appelez de loin.

- Docteur Holley ! Quelle surprise !

Isaac se retourna et vit l’inconnu courir tant bien que mal vers eux. Aldebert était en effet chargé d’un grand sac de survie. Il portait un vieux chapeau encore plein de poussières qu’il avait récupéré de son père, ainsi qu’un large pull et un pantalon, ce qui n’était pas vraiment indiqué pour la marche en montagne un jour d’été comme celui-ci. Il avait le visage rouge de chaleur et dégoulinait de sueur. Malgré tout, sa moustache restait très soignée et bien brossée, comme à son habitude. Le spectacle était grotesque et l’enfant eut un petit rire. Cet homme n’avait sûrement pas l’habitude des randonnées. Lorsqu’il arriva à leur hauteur, il s’arrêta pour prendre son souffle et faillit tomber, emporté par le poids de son propre sac.

- Alors comme ça, vous aussi vous visitez le Mont Sélénite ? balbutia Aldebert entre deux halètements bruyants.
- On se baladait, répondit Barnabé en se pinçant la lèvre, partagé entre l’amusement et l’agacement.
- Et vous connaissez bien le coin ? demanda le professeur en reprenant tout doucement son souffle.
- Ha, sinon, je ne serai pas guide touristique…
- Vraiment ?
fit semblant de s’étonner Aldebert. Quelle chance pour moi ! ça ne vous dérange pas alors si je vous accompagne ? Je ne connais pas la région et je ne voudrai pas passer à côté des merveilles de la nature !
- Hé bien si, ça me dérange
, déclara Barnabé Holley. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas vous parler.
- Nous ne sommes pas obligés de parler fossiles
, proposa Aldebert. Puis si vous désirez, je ne vous parlerai même pas, je resterai muet. Qu’en dites-vous ?
- De toute façon, je ne me débarrasserai pas de vous aussi facilement cette fois-ci, je suppose…
soupira Holley en recommençant à marcher, la main de son fils dans la sienne.
- Ravi que vous acceptiez ! Je resterai muet comme un Magicarpe !

Qui aurait cru que les Magicarpe étaient si bavards ? C’était la question que le jeune Isaac et son père se posèrent sans cesse le long du chemin. Aldebert Caul ne pouvait pas s’empêcher de parler, que ce soit pour proposer une blague, raconter une anecdote, ou encore faire une remarque sur la beauté de la nature, de sa faune et de sa flore. D’abord un peu intimidé, l’enfant avait décidé d’imiter son père et de ne pas réagir aux paroles de cet étrange personnage. Mais au fur et à mesure, l’enfant ne pouvait s’empêcher de s’étonner et de rire. Tout le contraire de son père qui faisait de son mieux pour l’ignorer.

Ils s’étaient éloignés des chemins habituels et traversaient un sentier irrégulier. Le Professeur suait plus que jamais sous le poids de son sac et sous son chapeau qui, s’il le protégeait du soleil, chauffait le haut de sa tête de telle sorte qu’il se serait cru dans un four. Les deux autres étaient biens mieux équipés, et surtout plus habitués à de telles promenades. Aussi, quand le Dr Holley décréta qu’il était temps de faire une pause pour déjeuner, Aldebert se laissa tomber en arrière. Le choc aurait pu être absorbé en grosse partie par le sac s’il n’avait pas eu la brillante idée de tomber sur un Racaillou endormi. Le Pokémon se dégagea tant bien que mal avant de commencer à lapider le professeur qui battit en retraite, sous les rires de l’enfant. Le Dr Holley lui-même eut du mal à se retenir.

Une fois le Pokémon parti, le père et son fils sortirent leur sandwich de leur sac à dos. L’air inquiet, l’enfant se tourna vers Aldebert.

- Vous avez pris de quoi manger, m’sieur ? demanda-t-il.
- Ha, ça, j’y ai pensé, j’ai tout ce qu’il faut ! dit Aldebert en posant son sac.

C’est alors que le Dr Holley comprit pourquoi le sac du professeur semblait si lourd. Celui-ci en sortit en effet une bonbonne de gaz, qui devait peser à elle seule une vingtaine de kilos vu la tête que tirait le Professeur en l’attrapant, ainsi qu’un bec Bunsen, une poêle, une petite casserole, une boite d’œufs, un sachet de lard et deux boites de conserve, tout en renversant du sac de nombreux objets, parmi lesquels des couverts, un petit télescope, un livre de chimie et un Rubik’s cube. Cette fois-ci, Barnabé ne put s’empêcher d’éclater de rire.

- Vous vous trimballez tout ça depuis le début ? demanda-t-il en se reprenant.
- Bien sûr, répondit Aldebert en raccordant le bec à la bonbonne. J’ai toujours été incapable de faire un feu dans la nature, et je n’ai pas de Pokémon capable de m’aider, alors j’ai pris le matériel adéquat.
- Et ça ne vous est pas venu à l’idée de préparer un sandwich ou quelque chose qui peut se manger froid ?
- Heu… j’ai des pains aux raisins…
dit-il en montrant un sachet. Vous en voulez ?

L’atmosphère étant détendue, le Dr Holley invita le Professeur Caul à venir manger à côté d’eux, une fois qu’il eut fini de faire cuire sa fricassée. Aldebert libéra Balignon de sa Pokéball pour qu’il joue avec Isaac, qui explorait les lieux à la recherche de traces de fossiles, une pâtisserie dans les mains, pendant que les adultes discutaient et que Barnabé donnait des conseils pour la prochaine ballade d’Aldebert.

- On ne m’y reprendra plus, reconnu ce dernier. Mon sac était horriblement lourd…
- La prochaine fois, vous prendrez le strict nécessaire, comme nous : repas, gourdes, pansements, boussole…
- Et les outils, à quoi vous servent-ils ?
demanda Aldebert en voyant dépasser du sac d’Isaac un pinceau et une sorte de grattoir en métal.
- On cherche des fossiles, dit Barnabé. Le Mont Sélénite en regorge, surtout quand on sait où aller. C’est la première fois que je viens pour ça avec Isaac, il était tout excité.
- Vous cherchez des échantillons pour votre projet avec Devon, c’est ça ?
se risqua Aldebert en évoquant le sujet.

Barnabé Holley se tut, perdant son sourire. Il avait la mine défaite et agacée. Aldebert, en voyant l’impact de sa question sur le Docteur, déglutit. Il avait été trop vite en besogne.

- Pardonnez-moi, se précipita-t-il. Je ne vous dérangerai plus sur le suj…
- Je ne fais plus partie du Projet Devon
, l’interrompit Barnabé.
- Vraiment ? s’étonna Aldebert après quelques secondes de silence. Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Je n’ai jamais vraiment fait partie de Devon
, précisa Barnabé en grimaçant. J’étais plus une sorte de consultant dans ce projet. Consultant volontaire, même. Je n’étais pas payé. Hors, aller jusque Hoenn pour travailler là-dessus, ça coûte cher. Et lorsque j’ai perdu mon ancien travail, je n’ai plus eu les moyens d’aller les aider…
- Vous avez perdu votre travail ?
répéta Aldebert Caul en fronçant les sourcils. Mais vous êtes…
- J’étais médecin pour Pokémon. Or, quand vous êtes arrivé avec votre Centre Pokémon m’a fait perdre tous mes clients. J’ai dû renoncer à ce Projet.


Un moment de silence gêné s’installa. Aldebert comprenait enfin la première attitude du Dr Holley à son égard. Il lui avait fait perdre son travail avec les Centres Pokémon. Le professeur Caul était sous le choc. Il n’avait jamais pensé au fait qu’il ait pu faire perdre leur emploie à des gens.

- Pourquoi Devon ne vous aurait-il pas payé le trajet, si c’était pour venir les aider ? balbutia-t-il finalement, pour changer de sujet.
- Ils disaient qu’ils n’avaient plus besoin de moi quand je leur ai annoncé ça. Je suppose que s’ils peuvent éviter des frais…
- Et si je vous payais le trajet ?
proposa soudainement Aldebert.
- Je n’ai pas besoin de votre pitié… répondit Barnabé en fronçant les sourcils.
- Non, ce n’est pas de la pitié, dit Aldebert en baissant les yeux. Je me sens responsable… C’est tout…
- Vous l’êtes
, confirma sèchement Holley.
- Alors permettez-moi de vous aider, dit Aldebert.
- Il est temps de nous remettre en route, répondit Holley en se levant, détournant le regard. Isaac ?
- Oui papa !
répondit l’enfant en se retournant, suivi de Balignon.

Le Professeur Caul se dépêcha de ranger toutes ses affaires dans son sac, tout en en salissant l’intérieur, ayant oublié de laver la poêle. En attrapant ses dernières affaires, il eut cependant un moment d’incompréhension. Son Rubik’s Cube, qu’il avait pris sans faire exprès, avait été résolu pendant qu’il parlait avec le Dr Holley, par le fils de ce dernier.

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Au bout d’une nouvelle heure de marche, qui fut un peu plus morose que les précédentes, comme si Aldebert avait oublié sa langue derrière lui, les trois randonneurs arrivèrent près d’une petite cavité dans la roche. Celle-ci s’enfonçait à environ 2 mètres dans la montagne et ses parois regorgeaient de fossiles d’Amonita, comme si un banc de ces Pokémon s’était vu piégé dans une coulée de boue, ou que ces derniers s’y étaient regroupés pour mourir. Le petit Isaac était surexcité et, sous les conseils de son père, entreprit avec divers outils de dégager un Nautile de la roche.

C’était un travail long et pénible, et il fallait s’armer d’une grande patience pour réussir à dégager un fossile sans l’abîmer. Aussi Aldebert préféra-t-il ne pas s’y risquer et se contenta d’observer les parois avec beaucoup d’attention, tout aussi fasciné qu’Isaac par les lieux.

Enfin, au bout d’une bonne heure, Isaac parvint à dégager son premier fossile de la roche. Il poussa un cri de joie et commença à étudier de plus près le fossile, le tournant dans tous les sens, passant consciencieusement ses doigts sur chaque strie de la coquille. Aldebert l’applaudit et, pour toute réponse, l’enfant lui tira la langue avec malice, ce à quoi le professeur répondit par la même grimace avant de se rapprocher.

- Tu es un parfait paléontologue, fit remarqué Aldebert en observant le fossile dans les mains d’Isaac.
- Comme mon papa ! lança-t-il fièrement. En plus, Amonita, c’est mon préféré de tous !
- Ha bon ?
dit Aldebert en souriant. Mon Pokémon disparu préféré, c’est le Dragmara, à cause de ses proportions gigantesques, mais toi, pourquoi préfères-tu Amonita ?
- A cause de sa coquille
, dit l’enfant. C’est une spirale hélicoïdale construite en suivant la suite Fibonacci.

Aldebert écarquilla les yeux. La suite de Fibonacci est une suite mathématique dont chaque nombre est le résultat de l’addition des deux nombres qui le précède. Cette suite est connue pour se trouver dans différents endroits de la natures, telles que les végétaux et, comme le disait l’enfant, les coquilles de certains animaux ou Pokémon. Mais ce n’était pas vraiment le genre de réponse à laquelle il s’était attendu de la part de ce jeune enfant.

- Il est l’heure de rentrer, maintenant, si nous voulons être de retour à Argenta pour la nuit, dit Barnabé Holley. Au fait, professeur Caul…
- Oui ?
- J’ai réfléchis toute l’après-midi… Je … je crois que je vais accepter votre proposition pour Devon…


Aldebert lui sourit en hochant la tête et, sans rien dire de plus, Holley se remit en marche, suivi de son fils et de leur nouvel ami, le professeur Aldebert Caul.

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La Pince d’Or était un des meilleurs restaurants de la ville de Safrania. Son emblème, un Krabboss doré, était largement visible dans toute la rue et ses différentes spécialités étaient vantées par de nombreux critiques. Le seul petit inconvénient était sûrement le prix, qui empêchait monsieur et madame Tout-le-monde d’en profiter. Mais les affaires marchant à bon train, le Professeur Higgs était rapidement devenu l’un des habitués de l’établissement. Il surprit néanmoins le serveur en demandant cette fois à être installé à une table de quatre, sous prétexte qu’il attendait quelques invités. Le premier d’entre eux à arriver, le Professeur Caul, débarqua vêtu de son vieux Pull-over absolument horrible, et faillit être jeté à la porte sans l’intervention de son ami, lui qui était parfaitement habillé.

- Tu aurais pu faire un effort, plaisanta Higgs en s’asseyant en face de lui.
- C’est juste eux qui manquent de goût, ronchonna-t-il.
- Et sinon, quoi de neuf ? demanda Higgs en croisant les bras. Depuis ton exil à Argenta je n’ai quasi plus eu de nouvelles.
- Je n’avais pas réussi à avoir d’informations de la part du Dr Holley
, dit Aldebert. Alors j’ai essayé de me rapprocher de lui. C’est un homme charmant. Il a un fils très intelligent aussi…
- Et tu as tes infos ?
demanda Higgs d’un air curieux.
- Pas vraiment, répondit son ami en examinant la carte du restaurant. Il avait été écarté du Projet Devon par manque de moyen, mais j’ai réussi à le convaincre d’accepter mon argent pour qu’il puisse les rejoindre et je gardais son fils jusqu’à son retour, hier.
- Et il donc, il t’a donné des informations ?
insista Higgs. Ne serait-ce que pour te remercier…
- Je les ai refusées
, dit Caul en relevant la tête, constatant le visage désappointé de son ami. Tu sais… nos Centres ont poussé vers la ruines tous ceux qui soignaient les Pokémon avant nous… Et c’en était un… Je lui devais bien ça.
- Il n’empêche que tu aurais dû accepter, Al’
, reprit Higgs, mécontent.
- Cela lui aurait causé des problèmes avec Devon, reprit Caul, l’air embarrassé.

Il se tut, fuyant le regard de son ami, mal à l’aise. Évidemment, il le savait contrarié, mais il savait aussi qu’il avait agi comme le dictait sa morale. Aussi n’avait-il aucun regret à avoir. Et pourtant, il se sentait bien mal à l’aise en ce moment. Il se sentait lourd, alors qu’il n’avait rien avalé de la journée. Des gouttes de sueur commençaient à perler sur son front.

Finalement, cette ambiance froide et désagréable prit fin avec l’arrivée de Dorothéa et d’un homme qu’il n’avait encore jamais vu. Ce dernier devait avoir leur âge. Il portait un imperméable noir ainsi qu’une paire de lunette. Ses cheveux étaient bruns et bien coiffés. Il adressait de grands sourires à tout le monde et Dorothéa le tenait par le bras, ce qui surprit autant Higgs que Caul.

- Bonjour ! clama-t-il d’une voix aimable en arrivant à leur table avec Dorothéa. Vous devez être Mr Higgs et Mr Caul ?
- C’est ça
, dit Aldebert en se levant pour lui serrer la main.
- D’habitude, on nous appelle « Professeur », précisa Higgs en imitant son ami. Mais c’est vrai que ce n’est pas nécessaire. Vous êtes ?
- Stephen Shelley
, dit-il en serrant la main de Caul d’une poigne vigoureuse.
- Nous nous sommes rencontrés à Azuria, précisa Dorothéa.
- Et donc vous êtes … ensemble ? demanda Aldebert avec un regard pétillant, l’index faisant des allers-retours entre eux deux.
- C’est ça, confirma Dorothéa. On ne se quitte plus !
- Mais c’est une très bonne nouvelle, ça !
s’exclama Aldebert.
- Je comprends pourquoi Dorothéa m’a demandé de réserver une quatrième chaise, maintenant. Je compte sur vous pour rendre notre amie heureuse, Mr Shelley, dit Higgs en se rasseyant, copié par les autres.
- Je ferai tout mon possible pour, le rassura Stephen Shelley avec un sourire.
- Vous êtes les premiers à qui je le présente, précisa Dorothéa. Le pauvre était tout stressé.
- Tes amis ne sont pas n’importe qui, tu sais. Les fameux scientifiques qui ont révolutionné notre société, les professeurs Higgs et Caul…
- Vous pouvez m’appeler Aldebert !
- Et peut-on savoir ce que vous faites dans la vie, Mr Shelley ?
questionna le professeur Higgs.
- Je suis écrivain, répondit-il en souriant. J’écris de la science-fiction et des romans policiers.
- Vraiment ?
dit Higgs, intrigué. Il faudra que vous me recommandiez vos livres.
- Mais avec plaisir
, répondit Shelley.

La suite du repas se passa dans la bonne humeur. Les plats commandés par chacun et conseillés par le Professeur Higgs étaient absolument délicieux et le vin coula à flot pour fêter le nouveau couple. Stephen Shelley se montra d’ailleurs être un homme sympathique, avec pas mal de répartie et une excellente culture générale. Il plaisait autant à Higgs qu’à Aldebert. Enfin, lorsqu’ils eurent terminé, ils sortirent du restaurant tous les quatre, Higgs les ayant invités à visiter les locaux de la Sylphe.

Ils se dirigeaient ensemble vers un grand immeuble quand une ombre gigantesque passa au-dessus d’eux. Partout dans la rue, des gens criaient leur étonnement et pointaient le ciel du doigt. Ils s’arrêtèrent nets et levèrent leur regard à leur tour. Ils n’en crurent d’abord pas leurs yeux.

Ce qui attirait tant les regards était un Ptéra, un Pokémon ailé, connu pour avoir été l’un des plus dangereux prédateurs de son époque. Mais le problème était là, cette époque s’était terminée des centaines de milliers d’années auparavant et l’espèce était censée s’être éteinte depuis lors.

Le Pokémon faisait des cercles dans le ciel, comme s’il cherchait quelque chose. Soudain, il fondit droit sur eux, ses pattes acérées prêtes à se saisir d’une proie. Les cris des passants résonnèrent et tout le monde se mit à fuir les rues et à se réfugier dans les boutiques, les laissant seuls dehors, pétrifiés sur place devant l’horreur de la situation. Heureusement, ils se ressaisirent et parvinrent à esquiver l’attaque en s’écartant précipitamment, chacun de leur côté, et le Pokémon s’envola à nouveau.

- Qu’est-ce que c’est que ce truc ? s’écria Stephen Shelley, blanc comme un linge, sans oser quitter la créature des yeux.
- On dirait un Ptéra, dit Higgs, stupéfait.
- Non mais tu plaisantes, la race est éteinte depuis longtemps ! cria Dorothéa.
- Sauf si quelqu’un a réussi à les ramener à la vie, rétorqua Higgs d’un ton irrité en jetant un regard à Aldebert.

Celui-ci ne répondit rien. Il était hébété par la présence de ce Pokémon préhistorique. Les pensées se bousculaient dans sa tête. Et si Holley avait réussi… ?

Il n’eut pas le temps de réfléchir plus. Le Ptéra repassa à l’attaque, en visant le professeur Higgs en particulier, cette fois-ci. Il esquiva de justesse ses serres aiguisées qui déchirèrent néanmoins son costume en le frôlant. Puis, sans plus attendre, il appela Amos, son Teraclope, à la rescousse.

- Amos, Ball’ombr ! cria-t-il.

Le Spectre s’exécuta et enchaîna les attaques pour essayer de toucher le Prédateur aérien, mais celui-ci volait très rapidement. Puis, sans crier gare, il passa une troisième fois à l’assaut, toujours en visant le Professeur Higgs.

Cette fois-ci, celui-ci ne comptait pas bouger. Il restait droit et digne face à la créature qui fonçait droit sur lui. Mais son Pokémon se dressa sur la route du Ptera et lui fit exploser dans la gueule une de ses Ball’Ombr. Le Pokémon volant tomba à terre, déstabilisé, puis se prit ensuite un jet d’eau surpuissant lancé par le Flagadoss que Stephen Shelley avait appelé aux secours. Le Pokémon préhistorique essayait tant bien que mal de se remettre debout quand Amos, encore lui, le plaqua à terre en le maintenant de ses deux puissantes mains. Il se débattit quelques secondes avant de recevoir de nouveaux jets d’eau et de s’évanouir de fatigue. Les humains se rapprochèrent alors prudemment de la bête, puis, constatant qu’il n’y avait plus de dangers, poussèrent un soupir de soulagement.

- C’était… Génial ! s’écria Shelley. C’est un des trucs les plus incroyables qui me soit arrivé !
- Content pour vous
, dit Higgs en se pinçant les lèvres. Je dois dire qu’être pris pour proie ne m’a pas entièrement satisfait…

_______________________________________


Aldebert frappa violemment à la porte de Barnabé Holley. Pressé et impatient, il répéta l’opération en appelant le docteur par son nom. Il insista encore quelques fois avant que le petit Isaac ne lui ouvre enfin, la mine fatiguée, en se frottant les yeux. Il était vêtu d’un pyjama bleu et Aldebert comprit qu’il l’avait réveillé en faisant tout ce bruit.

- Aldebert ? dit-il en baillant. Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Désolé de te réveiller Isaac, mais je dois absolument parler à ton papa
, murmura Aldebert en se penchant pour se mettre au niveau de l’enfant. Il est là ?
- Oui, je crois qu’il est dans son bureau…
- Tu veux bien que j’entre ?
- Oui oui
, répéta l’enfant en mettant sa main devant sa bouche qui laissait échapper un nouveau bâillement.
- Tu ferais mieux d’aller au lit… conseilla le scientifique avant de se diriger vers le bureau du Dr Holley, laissant l’enfant retourner dans les bras de Cresselia.

Barnabé Holley était assis à son bureau, la tête dans les mains. La pièce était à peine éclairée par une simple lampe de chevet. Devant lui, des dossiers en papiers, écrits à la main, étaient éparpillés, et une bouteille de Whisky presque vide trônait. Aldebert avança prudemment et se plaça juste devant son ami, de l’autre côté du bureau, et le regarda d’un air sévère.

- Devon a réussi, c’est ça ? Vous avez redonné vie à des Pokémon fossilisés.

Devant le mutisme du Dr Holley, Aldebert Caul soupira.

- Pourquoi est-ce que vous avez fait ça ? demanda Aldebert. C’était vous, le Ptera, pas vrai ?
- Oui…
lâcha Holley après quelques secondes.
- Pourquoi nous avoir attaqués ? répéta Caul en sentant la rage l’envahir.
- Pas vous… Mon Ptera n’avait qu’une seule cible, le professeur Higgs.
- Mais pourquoi, nom de Dieu !
s’écria Aldebert. Je sais que vous avez perdu votre emploi, mais ce n’est pas une raison pour commettre un meurtre !
- Le professeur Higgs est dangereux
, répondit Holley. J’ai appris des choses sur lui et sa société quand j’étais chez Devon…
- Higgs, dangereux, m’enfin, c’est pas lui qui envoie des prédateurs disparus sur les gens !
s’exclama Aldebert en s’emportant, renversant la bouteille qui se brisa par terre.
- La Sylphe s’introduit dans d’innombrables secteurs. Les soins, les médicaments, l’alimentaire… Et cause de plus en plus de pertes d’emplois par de-là le monde. Je n’étais qu’une des premières victimes, mais il y en aura d’autres… beaucoup d’autres.
- Et c’est une raison pour vouloir le tuer ?
s’écria Aldebert.
- Ce n’est pas tout. Nous avons ouïe dire que certaines recherches de la Sylphes étaient dénuées de tout sens moral.
- Qu’est-ce que vous racontez ?
Je fais partie de la Sylphe et…
- Ce sont des recherches secrètes qu’Higgs ne voudrait surement pas voir révélées au grand jour, précisa Holley. On nous a parlé de clonage humain…
- C’est ridicule !
dit Aldebert. Pourquoi Higgs voudrait-il se lancer là-dedans !? Et puis vous avez commis une tentative d’assassinat tout de même !
- Je suis prêt à en payer le prix. Ils sont en route, pas vrai ?


Aldebert se tut et prit un air un peu plus gêné. C’était vrai, Higgs avait clairement parlé d’Holley comme suspect et, lorsqu’il l’avait quitté pour rejoindre en toute hâte Argenta, il attendait les envoyés du département de la Justice pour leur faire part de ses soupçons. Ils n’allaient pas tarder à arriver.

- Aldebert, commença Barnabé. Vous êtes un type bien… Franchement… Je sais que vous n’avez jamais voulu faire du mal à personne, que vous n’aviez juste pas imaginé les victimes collatérales de vos Centres… Alors quittez le navire. Ne soyez pas un engrenage de cette machine infernale qui prend de plus en plus d’ampleur…
- Vous me demandez de couper les ponts avec mon meilleur ami ?
demanda Aldebert avec un petit rire forcé.
- Je vous demande d’écouter votre morale, reformula le Dr Holley. Et de prendre soin d’Isaac.
- Comment ça ?
s’étonna Aldebert, en fronçant les sourcils.
- Si je suis jeté en prison, je ne pourrai plus m’occuper de lui, dit Holley. Il n’aura plus de famille… Vous vous êtes très bien occupé de lui pendant que j’étais à Hoenn, je sais que vous ferez du bon travail.
- Mais mais mais…
balbutia Aldebert. Je ne … Il y a des démarches à …
- J’ai ici tous les papiers nécessaires…
dit Holley en attrapant quelques feuilles. Vous n’aurez qu’à les signer si vous êtes d’accord… Prenez-les.

Aldebert hésita quelques instants puis attrapa les documents que le Dr Holley lui tendait avec une certaine appréhension. Il les regarda ensuite sans rien dire, sous le choc.

Un bruit le ramena à la réalité. Quelqu’un frappait à la porte. Il adressa un regard interrogateur à son ami qui hocha la tête.

- Adieu, Professeur Caul, chuchota Holley juste assez fort pour que celui-ci l’entende alors qu’il sortait de son bureau. Et merci…

Aldebert ouvrit la porte. Il fut surpris de voir que son ami, le professeur Higgs, se tenait seul devant lui, l’air grave. La même impression désagréable de mal-être qu’au restaurant l’envahit.

- Il est là ? demanda Higgs, le regard sombre.
- Oui… répondit-il en baissant les yeux et en serrant les mains.
- Si ça ne te dérange pas j’aimerai régler ça seul, dit-il en passant à côté de lui, droit vers le bureau, comme s’il savait déjà où il se trouvait.

Aldebert ne répondit pas. Il s’assit à la table de la cuisine et commença à lire les documents que le Professeur Holley lui avait donnés. Il eut le temps de tout lire dans les moindres détails. Tout lui semblait en règle. Sur la dernière feuille, il y avait un post-it qui disait qu’un dernier cadeau pour Isaac se trouvait dans un des tiroirs de la cuisine. Aldebert se leva et ouvrit le tiroir en question, dans lequel se trouvait une petite boite recouverte de papiers cadeaux. Aldebert l’attrapa et la glissa dans son manteau, la tête pleine de pensées.

De nouveau, on frappa à la porte, plus violement. Aldebert se dirigea vers l’entrée, où se trouvait déjà le professeur Higgs, qui se tenait dans l’encadrement de la porte aux côtés d’Amos, son Teraclope, face à deux hommes en imperméables.

- Oui, il s’est suicidé, annonça-t-il aux agents du Gouvernement. Nous sommes arrivés trop tard, mon ami et moi. Nous avons trouvé une lettre où il avouait tout.
- On va régler cette affaire, dans ce cas
, reprit l’un des hommes. Merci pour vos renseignements.
- Mais je vous en prie
, dit Higgs en laissant passer les deux hommes.

Il se retourna et vit Aldebert le regarder avec une expression d’effroi mêlée à de la rage. Celui-ci attendit néanmoins que les deux investigateurs soient assez loin pour laisser exploser tout ce qu’il avait à dire.

- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! s’écria-t-il. Il était parfaitement conscient quand je l’ai laissé pour venir t’ouvrir !
- Ha bon ?
fit semblant de s’étonner Higgs. C’est bizarre, je l’ai trouvé comme ça, empalé par la lame fossilisée d’un Kabutops.
- C’est toi qui l’as tué !
- Voyons Al’, tu me connais, non ? Ce n’est pas mon genre et puis, franchement, as-tu la moindre preuve ?


S’en était trop pour Aldebert qui colla une droite sur le visage de son ami qui, surpris, tomba à la renverse. Amos se dressa entre son dresseur de manière à intimider Aldebert, mais celui-ci était trop en colère.

- C’est fini, Higgs, cria-t-il. Je démissionne !
- Tu m’en vois navré…
dit Higgs en se relevant péniblement, un peu sonné. Mais si tu venais à changer d’avis…
- Vas-t-en !
cria Aldebert. Je ne veux plus te voir !
- Tu es vraiment stupide, Al’
, lança Higgs en passant l’encadrement de la porte, suivi par son Pokémon. J’espère que tu reviendras vite à la raison…

Et sans rien ajouter, le directeur de la Sylphe Sarl sortit de la maison du Dr Holley.

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Dans le cimetière d’Argenta, un homme et un enfant étaient seul face à une toute nouvelle tombe. Aldebert Caul était devenu légalement le tuteur du jeune Isaac Holley. Ils restèrent un instant silencieux devant le marbre puis s’en allèrent. L’enfant avait beaucoup pleuré la mort de son père. Aldebert lui avait expliqué une partie de ce qu’il s’était passé ce soir-là, mais l’avait épargné de plusieurs détails, notamment la responsabilité de son père dans la tentative d’assassinat du Professeur Higgs.

Ils allaient devoir déménager. Les quelques années passées à la Sylphe Sarl laissaient à Aldebert un sacré magot qu’il gardait au cas où. La vie du jeune enfant et celle de son tuteur ne seraient plus jamais la même.

En quittant le cimetière, Aldebert s’arrêta subitement et sortit de son manteau une boite dont il avait presque oublié l’existence. Il expliqua à Isaac qu’il s’agissait du dernier cadeau de son père et la lui donna. L’enfant s’empressa de retirer le papier cadeau et en sortit une simple Poké-ball. Puis, en essayant de l’ouvrir, il invoqua un petit Amonita. Et à nouveau, l’enfant se mit à pleurer.

Posté à 09h38 le 07/02/18

L’an 14 après Dieu, l’année de la Trahison



D'après Albert Einstein :
Il est hélas devenu évident aujourd'hui que notre technologie a dépassé notre humanité.


Février



L’île Neuve avait été rebaptisée ainsi par les pêcheurs de Cramois’ile depuis que de grands bâtiments de recherche y avaient été installés. Autrefois simple caillou au milieu de l’océan sur lequel les dresseurs faisaient parfois escale avant de visiter l’Ile Ecume, l’ile avait regagné bien des couleurs. En quelques années, la végétation s’y était installée pour le plus grand bonheur de Pokémon Insecte migrateurs tels que les Papilusion. Un grand complexe y avait été construit à une vitesse surréaliste et contrastait dans l’immensité déserte de l’océan. L’endroit était entretenu par toute une équipe de scientifiques de différentes origines. Cependant, l’ile était aussi devenue un terrain privé, sur lequel il était désormais interdit d’accoster sans permission, sous peine d’être mis dehors par la force de quelques agents de sécurité.

Ce jour-là, les Professeur Millstein, Gabor et Arber inspectaient le développement de trois petites formes dans de grandes cuves. Dans un étrange liquide verdâtre, Bulbizarre, Salamèche et Carapuce se développaient comme leurs prévisions l’avaient annoncée, du moins pour le moment. Sur les écrans, plusieurs graphiques évoluaient en temps réel. Pour des non-initiés, il aurait été impossible d’en comprendre quoique ce soit. Cependant, Arthur Millstein s’était depuis longtemps familiarisé avec ces dispositifs. Cela faisait déjà un an que le Professeur Fuji lui-même l’avait invité à rejoindre son équipe pour dépasser les limites de la science moderne.

Arthur Millstein vouait un véritable culte au Professeur Fuji. Celui-ci était l’un des hommes de sciences les plus respectés du monde pour ses travaux révolutionnaires en Biologie. Il était le directeur du centre de Recherche de l’Ile Neuve et dirigeait d’une main de maître son équipe. Il y avait d’autres pointures de la science parmi eux et Millstein, du haut de ses 28 ans, faisait figure de jeunot.

Alors qu’il prenait des notes sur le rythme cardiaque de Carapuce, Emilie Arber lui donna un petit coup de coude, lui faisant faire une large rature avec son stylo. Il leva les yeux en l’air et adressa ensuite un regard à la fois courroucé et interrogateur à sa collègue. Celle-ci, d’un léger mouvement de tête, lui indiqua la présence d’un des gardes de sécurité et d’un autre homme en costume noir que Millstein reconnut immédiatement en la personne du Professeur Higgs.

Ce n’était pas la première fois qu’un scientifique extérieur au Projet venait jeter un coup d’œil au complexe, mais jamais sans avoir été invité au préalable. Arthur avait ainsi déjà rencontré le vieux Professeur Schrödinger, qui enchaînait les conférences scientifiques depuis sa retraite. Le Dr Auguste, qui était un grand ami du Dr Fuji, passait aussi une à deux fois par mois et était bien connu des autres membres du Personnel, surtout ses plaisanteries, qu’il recyclait hélas trop souvent.

Mais le Professeur Higgs, c’était un autre niveau. L’homme était encore plus connu que le Dr Fuji, de par son incroyable invention de soin Pokémon et les Centres qu’il avait généreusement offert à la disposition de l‘humanité. Aux yeux de presque tous, le Professeur Higgs était l’homme le plus brillant et le plus généreux de la Planète. Lorsqu’il passa devant eux, Arthur Millstein se sentit quelque peu mal à l’aise, malgré le fait que le visiteur ne leur adressa pas même un regard. Il traversa la pièce aux côtés du responsable de la sécurité sans éprouver la moindre curiosité, sans jeter un seul coup d’œil aux écrans ou aux cuves où, pourtant, selon Millstein, se déroulait l’une des expériences les plus sensationnelles de ce siècle. Il sortit de la pièce, tel un fantôme, laissant derrière lui trois scientifiques partagés entre l’excitation et ce sentiment de malaise.

- Vous pensez qu’il vient pour discuter avec Fuji ? demanda Gabor, le scientifique bedonnant attitré à Salamèche.
- Avec qui d’autres ? répondit Arber avec un petit rire. Ce n’est pas de menu fretin comme nous qui intéresse le fameux Professeur Higgs !
- Tu as surement raison, mais lorsqu’il saura ce qu’on fait ici, on risque de le voir revenir sur ses pas en courant pour voir ça de ses propres yeux ! Qu’est-ce que tu en penses, Millstein ?
- J’en pense que c’est l’heure de ma pause !
répondit celui-ci en déposant son bloc note. Je vais me chercher à manger.
- Ouais, c’est ça
, lança la femme en levant les yeux. Tu lui demanderas un autographe pour moi aussi ?

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- Monsieur Higgs ! s’exclama le Professeur Fuji en se levant de son bureau. Très heureux de vous revoir !
- Un sentiment partagé, mon très cher Dr Fuji
, répliqua l’invité en se dirigeant vers lui.

Les deux hommes se serrèrent fermement la main. Le Dr Fuji était un homme qui approchait doucement de la cinquantaine. Il avait de petites lunettes, ainsi qu’une grande touffe de cheveux dressée en une mèche qui défiait les Lois de la Gravité, mais qui lui permettait aussi de n’être que rarement dérangé par la lumière du Soleil. Plusieurs cernes ornaient son visage, signe que ses nuits étaient fort courtes. Il semblait néanmoins enthousiaste et proposa à son collègue de s’asseoir avant d’ouvrir un tiroir dont il tira une bouteille de vin déjà entamée ainsi qu’un verre malheureusement inadapté pour ce genre de boisson. Sans lui demander son avis, il versa le contenu dans le récipient avant de le tendre au Professeur Higgs qui le remercia. Ce dernier s’assit tandis que le Dr Fuji vidait la bouteille dans sa propre tasse, sur laquelle des macaronis avaient été collés. Il rejoignit ensuite son hôte à son bureau, sur lequel il n’y avait rien de plus qu’un bic, une petite pile de dossier et un ordinateur portable.

- A la vôtre, professeur ! déclara le Dr Fuji. Comment allez-vous ?
- Aucun problème. Vous par contre, vous me semblez bien fatigué. Comment vont Johanna et Amber ?
- Ho Johanna m’a quitté peu après notre dernière rencontre, je ne la vois plus. Amber par contre va très bien ! Mais trêve de blabla, que me vaut votre visite directement sur place ?
demanda le vieux docteur après avoir bu une gorgée. J’avais l’habitude de la correspondance depuis trois ans et je reconnais que votre visite me surprend énormément ! Vous voulez faire une inspection peut-être ?
- Ho, je ne doute pas des rapports que vous m’envoyez
, répondit le visiteur d’un ton rassurant. Mais j’ai mis pas mal d’argent dans ces expériences et ma curiosité m’a quelque peu poussé à venir sur place pour voir de mes propres yeux ce qu’il en était.
- Evidemment, nous ne serions pas des scientifiques si nous n’étions pas victime de notre curiosité !
plaisanta le Dr Fuji. Vous avez déjà surement pu voir les Clones des Pokémon en venant jusqu’ic…
- Ce n’est pas de ces petites expériences que je parle
, l’interrompit le Professeur Higgs en souriant. De plus, les concernant, j’ai déjà assez d’informations via vos rapports, ce qui n’est pas le cas de ce qui me préoccupe en ce moment.

S’en suivit un silence seulement interrompu par le tic-tac d’une vieille horloge. Après de longues secondes, le Dr Fuji déglutit et baissa la tête, tout en se frottant la bouche avec la main droite. Il regarda sa tasse macaroni, avala une gorgée et la redéposa avec vigueur sur son bureau avant de reprendre.

- Vous conviendrez avec moi, Professeur Higgs, qu’il s’agit là d’un sujet très sensible, plus encore que le « simple » clonage de Pokémon. Je ne voulais pas prendre le risque que les données ne fuitent…
- Et vous avez surement bien fait
, approuva son interlocuteur en élargissant son sourire. Mais je veux tout de même connaitre la situation actuelle.
- J’ai analysé moi-même le cil fossilisé que vous nous avez procuré,
commença le Dr Fuji en soupirant. A priori, il s’agit bien du Pokémon Mew, ou d’une race cousine de celui-ci. J’ai pratiqué moi-même le protocole, en l’adaptant quelque peu. L’expérience est en cours.
- L’embryon est-il viable selon vous ?
demanda Higgs après avoir bu une gorgée de vin.
- Oui, confirma Fuji. Mes différentes analyses semblent aller dans ce sens.
- A quel stade de développement est-il ?
- Encore au tout début, seulement. Il n’est pas plus grand qu’une Baie Oran en ce moment.
- Je suppose donc qu’il est encore possible d’appliquer quelques … modifications ?
- Comment cela ?
s’étonna le Dr Fuji.
- Je me suis penché sur le sujet et j’aimerai que vous y apportiez quelques paramètres nouveaux. Toutes mes consignes se trouvent sur cette petite Clé USB que voilà, précisa-t-il en la montrant.

Le Dr Fuji prit la clé en clignant des yeux. Il resta ensuite immobile un court instant avant de se ressaisir. Il l’installa ensuite directement sur son propre ordinateur et étouffa une exclamation de surprise lorsqu’il vit les premières pages s’afficher.

- Professeur Higgs… balbutia-t-il. Malgré tout le respect que je vous dois… Pourquoi voulez-vous …
- Ce sont des raisons qui ne regardent que moi, Dr Fuji. Mais avec de telles prouesses, si l’expérience est un succès, vous inscrirez votre nom dans les livres d’Histoire. Qu’en dites-vous ?
- Je suppose que je n’ai pas vraiment le choix de toute façon…
grommela le Dr Fuji. C’est vous qui nous financez après tout. Mais elle risque de ne plus trop ressemblez à l’original…
- Nous n’aurons qu’à la nommer différemment alors
, répondit Higgs. Mew Two, par exemple ?
- Mewtwo ?
répéta lentement le scientifique. Ça ne sonne pas trop mal, c’est vrai.
- Hé bien voilà
, sourit le professeur Higgs en terminant son verre. Va pour Mewtwo ! Ha, une dernière chose, Dr Fuji, j’ai failli oublier…
- Oui ?


Le Professeur Higgs se rapprocha et posa les coudes sur le bureau du Dr Fuji tout en croisant les doigts. Son regard perçant donna soudainement à son hôte l’impression d’être transpercé de toute part par une lance invisible. Le vieux scientifique avait aussi la désagréable sensation que la pression terrestre s’était subitement accentuée. A cet instant précis, il aurait été incapable de faire le moindre mouvement. C’était comme si le Professeur Higgs et lui-même s’était retrouvés seuls dans une autre dimension, en tête à tête. Même le bruit de l’horloge ne parvenait plus à ses oreilles. Seules les terribles paroles de son interlocuteur purent briser ce silence insoutenable.

- Pourquoi m’avoir dit qu’Amber allait bien alors que, d’après Johanna, cela fait déjà 10 ans que votre fille a été emportée par la fièvre ?

La main du Dr Fuji serra sa tasse au point de faire craquer ses doigts fatigués. Il baissa le regard, la mine assombrie par la déclaration du Professeur Higgs. De sa main gauche tremblante, il retira ses lunettes et les déposa sur le bureau. Une unique larme tomba avant qu’il ne relève la tête, le visage déformé par la douleur et la résignation.

- Alors vous êtes au courant ? demanda-t-il d’une voix plus rauque. C’est pour elle que vous êtes venu.
- Disons que les doutes sont nés à partir du moment où j’ai interrogé Johanna
, précisa Higgs en se redressant un peu. J’avais déjà remarqué quelques anomalies dans les comptes du Complexe. Et puis il y a votre fatigue. Chacun de vos associés est attribué à une expérience de clonage et, même si elles sont de moindre importance que Mewtwo, ils devraient débourser autant d’énergie que vous, sinon plus car vous êtes déjà expérimenté. Cependant, s’il y avait une seconde expérience qui nécessitait votre attention, alors vos cernes s’expliqueraient.
- Vous êtes perspicace
, murmura le Dr Fuji dans un rire nerveux. Je suppose que je ne pouvais pas passer éternellement inaperçu…
- Pas avec moi
, confirma le Professeur Higgs.
- Je suppose que vous allez me renvoyer d’ici ? poursuivi le Dr Fuji en remettant ses lunettes sur ses yeux rougit. Vous allez me trainez dans la boue ? Ou bien peut-être me faire disparaitre ?
- Mon très cher Dr Fuji, vous vous méprenez complètement
, dit le Professeur Higgs en souriant. Au contraire, je veux être au courant de toutes vos avancées, qu’il s’agisse de notre expérience commune ou de votre expérience personnelle.
- Quoi ?
s’exclama le Dr Fuji, le visage décontenancé. Mais j… J’ai profité de votre confiance et de votre argent, j’ai violé toute éthique, je…
- Vous avez fait preuve de curiosité
, ajouta le professeur Higgs. Et que serions-nous, humbles scientifiques, si nous n’étions pas victimes de notre propre curiosité ?

Le professeur Higgs s’était levé de sa chaise et s’était approché du tiroir d’où le Dr Fuji avait sorti une bouteille à son arrivée. Ce dernier était toujours assis, bouche bée. Il n’arrivait pas prononcer le moindre mot, tant il n’en revenait pas. Loin de l’empêcher de continuer sa seule chance de sauver Amber, son patron l’encourageait même dans cette voie. Il le regarda déboucher une de ses dernières bouteilles puis remplir sa tasse macaroni sans un mot.

- Vous comprendrez néanmoins que, pour mes propres intérêts, je ne veux pas que vous soyez surmené, poursuivit Higgs en remplissant ensuite son propre verre. Vous allez demander à vos quelques collègues de vous aider, que ce soit pour Mewtwo ou pour Amber. Certes, nous prenons des risques de voir des informations fuiter, mais personne ne pourra nous reprocher de faire avancer la science, que dis-je, l’humanité ! Et pour cela, je vais tripler votre budget et vous mettre à disposition ma ligne de communication privée et sécurisée.
- Merci, professeur Higgs
, hoqueta le Dr Fuji. Je ne sais pas comment je peux vous remercier…
- Hé bien, faites vivre Amber et Mewtwo !
déclara le patron de la Sylphe. Buvons à notre collaboration et à l’Avenir de l’Humanité !

Il entrechoqua son verre contre la tasse macaroni et avala d’une traite son contenu, suivi de peu par le Dr Fuji. De l’autre côté de la porte, le Professeur Millstein, qui avait presque tout entendu, n’osait toujours pas bouger.

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Avril



Arthur Millstein était exténué. Il venait de descendre d’un bateau qui l’avait ramené à Carmin sur Mer pour profiter de ses premières vacances depuis près de trois ans. Il avait dû demander sa permission plusieurs semaines auparavant, afin que l’Ile Neuve s’organise pour combler son absence. Depuis qu’ils travaillaient tous les trois sur le Projet Mewtwo et surveillaient la fille du Dr Fuji, les scientifiques de son équipe n’avaient plus beaucoup de temps pour eux tant ils étaient submergés de travail.

Trainant sa valise, le jeune Professeur se dirigeait vers le 18, Rue du Piafabec, une maison dont il avait héritée à la mort de ses parents. Il n’y était plus revenu depuis qu’il avait été embauché sur l’île Neuve et s’attendait à devoir faire un sacré ménage pour son premier jour de congé. Pourtant, qu’elle ne fut pas sa surprise quand il vit que les haies qui bordaient sa maison étaient taillées un peu maladroitement et que le jardin semblait entretenu. Ne réfléchissant pas plus loin, il mit cela sur le compte d’un voisin bienveillant. Arrivé devant sa porte d’entrée, il partit à la recherche de ses clés dans ses poches lorsque, subitement, celle-ci s’ouvrit sur un homme qui devait avoir environ 35 ans que Millstein reconnut de suite.

- Professeur Caul ? s’exclama-t-il. Mais … qu’est-ce que vous faites chez moi ?
- Ha, Arthur !
répliqua joyeusement le professeur en lui faisant signe. On ne vous attendait plus ! Venez, rentrez !

Décontenancé d’être invité dans sa propre maison, Millstein resta un instant interdit avant de saisir sa valise et de suivre Aldebert à l’intérieur. Il constata que l’habitation semblait avoir subi un bon nettoyage récemment car, malgré son absence, il n’y avait nulle trace de poussière. Il déposa sa valise dans le couloir et suivit son ami dans le salon, à la table duquel un adolescent était en train d’écrire quelque chose, plongé dans un manuel scolaire.

- Bonjour Isaac, dit Millstein en s’approchant de lui. Du travail pour l’école ?
- Un devoir de physique
, confirma celui-ci sans lever les yeux de son livre. Je suis censé l’avoir rendu hier, mais j’ai eu quelques contretemps.
- Alors, Arthur, vous prendrez certainement un petit rafraichissement ?
proposa gaiement Aldebert. J’ai racheté du Soda et de la glace, leur mélange est juste parfait !
- Volon… attendez, Professeur, vous pourriez d’abord m’expliquer ce que vous faites chez moi ?
- Pas de chichi, Arthur, appelez-moi Aldebert !
répondit celui-ci en se dirigeant vers la cuisine, suivi par son interlocuteur. Lors de notre dernière rencontre, vous m’aviez proposé de venir quelques jours chez vous si je passais à Carmin-Sur-Mer, vous n’avez pas oublié, je suppose ?
- Notre dernière rencontre remonte à 5 ans, professeur, bien sûr que j’avais oublié !
s’exclama Millstein avec une pointe d’agacement dans la voix. Et puis, habituellement, quand on invite quelqu’un, on s’attend à le recevoir pendant qu’on est là, et non pas quand on est absent.
- Dois-je en conclure que nous ne sommes pas les bienvenus ?
demanda Aldebert Caul en se tournant subitement vers lui, le visage défait.
- Non je…
- Alors tout va bien !
l’interrompit Caul en retrouvant son sourire avant d’ouvrir le frigo.
- Mais dites-moi, vous êtes là depuis combien de temps ? demanda Millstein, en redoutant la réponse.
- Ho, quelques semaines, peut-être…, bredouilla-t-il en déposant une boule de glace dans trois verres.
- Depuis début décembre, intervint Isaac depuis le salon.
- Vous squattez chez moi depuis décembre ? s’exclama Millstein, indigné.
- Ce n’est pas squatter, puisque nous avons été invités ! précisa Caul en versant du soda dans chaque récipient et en y ajoutant une paille. Tenez, prenez ça, vous m’en direz des nouvelles ! Il n’y a rien de plus rafraîchissant !

Arthur Millstein attrapa le verre à contrecœur tandis que son invité indésiré allait donner un verre à son fils adoptif. Son énervement l’empêchait de savourer comme il le devait l’étrange mélange du Professeur Caul et il ne prit pas de suite la peine d’y goûter. Lui qui aurait souhaité passer des vacances reposantes voyait son programme mis en cause. Le seul avantage qu’il voyait à la situation était qu’il n’aurait pas à faire le ménage. Il regarda sa propre cuisine et constata que quelque chose était en train de cuire dans le four. C’est à ce moment qu’il prit conscience qu’il avait faim, n’ayant rien avalé pendant le voyage. Il jeta un regard vers son verre, partagé.

Lorsqu’Aldebert revint, il s’assit en face de lui, à la table de la cuisine et sirota un instant son Soda sur glace. Il ferma les yeux et prit une expression d’extase en aspirant à la paille. Millstein, sceptique, poussa un long soupir.

- Comment se passe votre travail, Arthur ? demanda enfin Aldebert, en laissant de côté son gobelet. Vous avez fait des découvertes intéressantes sur l’Île Neuve ?
- Comment savez-vous que je travaille là-bas ?
s’étonna Millstein. On s’est pas vu depuis qu’ils m’ont engagé.
- Dorothéa Crowfoot, la sous-directrice de la Sylphe Sarl, qui finance votre complexe, est une bonne amie à moi. C’est moi qui vous ai recommandé et elle a fait passer votre nom au Dr Fuji. Vous m’aviez fait forte impression lors de cette conférence sur le génome, vous savez.
- On peut dire que c’est réciproque
, commenta Millstein en se remémorant leur rencontre. Je ne savais pas que je vous devais ma place.
- Ho en m’offrant un toit pendant quelques jours, vous avez largement fait de quoi m’en remercier
, rit Aldebert. Buvez votre Soda avant que ça ne fonde complétement !

Quelques jours, c’était un euphémisme, pensa Millstein en attrapant son verre et en enfourchant la paille contre ses lèvres. En aspirant, il fut agréablement surpris d’apprécier le goût sucré et rafraichissant du breuvage. Il se sentait soudainement de meilleure humeur lorsqu’il déposa le verre, mais fit la grimace, car il avait un peu mal au crâne, à force d’avoir aspiré trop vite une grande quantité de glace.

- Ha, vous avez été trop gourmand, plaisanta Aldebert en voyant son visage. Mais je vous comprends, ça m’arrive encore parfois, et pourtant je ne suis pas à mon coup d’essai.
- Ça va aller
, répondit Millstein un œil fermé et serrant les poings. Je dois avouer que ce n’est pas mauvais, votre truc.
- Vous m’en voyez ravis !
répondit Aldebert en se laissant aller sur le long de sa chaise. Alors, Arthur, qu’est-ce que vous faites de beau, ces derniers temps ?
- Je ne peux pas dire grand-chose
, répondit Millstein en récupérant les traits normaux de son visage. Nous avons signé un contrat de confidentialité très strict et je m’en voudrais de laisser passer des informations qui ne peuvent pas fuiter.
- Je m’en doutais un peu
, dit Aldebert en hochant légèrement la tête. Voyez-vous, depuis quelques mois, Dorothéa elle-même n’a plus accès aux informations sur l’ile Neuve, et ce malgré son statut de Sous-Directrice ! Ce qui veut dire que vous, votre équipe et le Professeur Higgs, êtes les seuls à savoir ce qui se trame là-bas.
- Je n’en suis surpris qu’à moitié à vrai dire
, confirma Arthur Millstein en regardant son verre de Soda. Nos expériences actuelles sont, disons, surprenantes.
- Oui, et c’est bien pour cette raison que le mari de Dorothéa s’est connecté sur le compte de sa femme pour en apprendre plus sur l’île Neuve, à la base
, plaisanta Aldebert. Voyez-vous, Stephen est un écrivain très curieux et il avait commencé une histoire sur des Pokémon clonés en découvrant la première fois le Dossier sur votre complexe scientifique.

Arthur, qui venait de reprendre un peu de Soda, faillit s’étouffer avec sa paille. Il toussa quatre fois avant de se ressaisir.

- Il a lu les dossiers de l’île Neuve sans permission ? s’indigna-t-il.
- Ho ne vous inquiétez pas, le rassura Aldebert. Stephen aime beaucoup sa femme et ne prendrait pas le risque de faire circuler des informations qui pourraient nuire à la Sylphe. Je pense qu’il a deux ou trois ouvrages en attente qu’il ne peut pas publier tant que des infos sont top secrètes. Il n’en a parlé qu’à moi, je crois. Toujours est-il que, quand il n’a plus eu accès au dossier, il a trouvé ça très louche. Et je dois avouer que moi aussi.

S’en suivit un silence gêné. Le professeur Caul fixait Millstein avec intérêt, attendant que celui-ci ne prenne la parole. Mais il ressemblait plus à un enfant gêné qui venait d’être pris sur le fait après avoir fait une bêtise. Il reprit une gorgée de Soda qu’il avala rapidement, dans l’espoir de créer une nouvelle diversion en provoquant un petit mal de crâne, mais rien ne vint. Finalement, il soupira.

- Je suppose que si je vous dis ce qu’il s’y passe, vous resterez muet et n’en direz rien à votre ami écrivain ?
- Comme une tombe !
promis Caul en levant la main droite.
- Très bien… attendez-moi ici.

Arthur Millstein se leva et s’absenta quelques minutes tout au plus, le temps d’ouvrir sa valise et d’en sortir son ordinateur personnel. Il le mit sur la table et l’alluma. Il pianota quelques instants au clavier puis tourna l’écran vers Aldebert, qui venait de terminer son Soda. Celui-ci resta silencieux tout en décryptant la tonne d’informations qui s’offraient à lui tandis que Millstein observait ses réactions avec appréhension. Le Professeur Caul pris tour à tour différentes expressions, passant par l’excitation, l’indignation, l’étonnement et ce que Millstein aurait décrit comme de l’effroi. Enfin, après 20 minutes de lecture silencieuse, il se leva et se servit un deuxième verre de Soda sur Glace.

- C’est pire que ce que je croyais, maugréa-t-il en vidant la bouteille dans son verre.
- Comment ça, pire ? demanda Millstein. Vous vous attendiez à quelque chose en particulier ?
- Si Higgs cache quoique ce soit à sa propre amie et sous-directrice, c’est que c’est quelque chose de très gros, je le savais, mais à ce point… En fait, je n’en reviens pas qu’il manque d’éthique et de morale à ce point…
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
demanda Millstein en haussant les sourcils.
- Arthur, vous avez fabriqué un clone humain ! s’exclama Aldebert. C’est contre toute éthique !
- La fille du professeur Fuji est morte de maladie, très jeune
, dit Millstein comme pour se justifier. Je sais que…
- Le souci n’est pas dans l’acte ou son but, mais dans ses conséquences
, l’interrompit vivement Aldebert. Vous vous rendez compte de ce que pourrait faire quelqu’un capable de créer des clones humains ? Déjà des clones de Pokémon, j’étais fort sceptique mais là, ça dépasse les bornes !

Arthur Millstein déglutit, mal à l’aise. Car ce que le Professeur Caul lui disait, lui-même l’avait pensé tout un temps. Mais à force de travailler avec le Dr Fuji, de le voir s’extasier devant le corps grandissant de la nouvelle Amber et de le voir prier avant chaque test de ses fonctions cérébrales grandissantes, il en était venu à accepter le Projet. Par empathie pour le Dr Fuji.

- Le professeur Higgs a approuvé le Projet… Vous savez comme moi qu’il s’agit d’un des hommes les plus brillants et généreux de ce monde…
- Généreux ?
ricana Caul en se rasseyant en face de lui. Laissez-moi rire… Je connais Higgs mieux que personne et assez bien pour savoir qu’il a quelque chose derrière la tête…
- Vous pensez qu’il… qu’il prépare quelque chose ?
- Ho, très certainement, mais quoi ? Impossible à dire… Il a toujours eu une dizaine de coups d’avance aux Echec…
- Et pour ce qui est du Projet Mewtwo ?
demanda Millstein. Il est aussi inquiétant selon vous ?
- En vue de ce que j’ai lu, un peu, oui… Le Pokémon le plus puissant du monde, voilà ce que vous êtes en train d’essayer de créer… Ce n’est pas rien non plus…


Le professeur aspira une grande quantité de soda glacé et ferma les yeux en sentant son cerveau se refroidir. Il fit une petite grimace puis récupéra son sourire.

- Vous vous rendez compte évidemment que ces deux Projets Top secret sont terriblement dangereux… pas vrai ?
- Je … oui, bien sûr, mais…
- Mais vous n’êtes qu’un simple employé dans l’équipe, un simple instrument…,
compléta Caul avec une expression grave. Vous n’êtes qu’un pion sur l’échiquier de Higgs. Mais même un Pion peut avoir sa part de Responsabilité dans la chute du Roi… Souvenez-vous en… Bon, il est presque l’heure de manger, suivez-moi au salon, nous allons nous régaler !

Millstein regarda Caul, surpris. Il avait récupéré sa bonne humeur, comme s’il n’avait jamais rien su des travaux sur lequel il travaillait, et avait ouvert le four pour en sortir un plat de lasagne un peu trop cuit. Arthur le suivit jusqu’à sa salle à manger, où la table avait été dressée pour trois convives. Aldebert appela Isaac à venir et commença à remplir les assiettes.

- C’est gentil d’avoir mis la table, Isaac, commenta Millstein en commençant à dévorer à pleine dent son plat de lasagne.
- Ha non, c’est le jour d’Aldebert, il l’a mise ce matin, répondit celui-ci. Je n’y suis pour rien.
- Ce matin ?
s’étonna Millstein. Mais alors vous saviez que j’allais venir aujourd’hui ?
- Pas du tout
, pourquoi ? répondit Aldebert, surpris, en répandant du gruyère sur son assiette.
- Si vous faites allusion à la troisième assiette, chuchota Isaac juste assez fort pour n’être entendu que par Millstein, Aldebert en met toujours trois…
- Pourquoi ?
demanda Millstein tout aussi bas.
- Je n’en ai aucune idée. Peut-être que quelqu’un lui manque ?

Millstein regarda Aldebert s’empiffrer de lasagne. Qui pouvait bien manquer à ce point au Professeur Caul ? A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose ? Mais ses paroles le perturbaient d’autant plus. Il avait peut-être raison quand il disait que les expériences de l’Ile Neuve pouvaient se révéler dangereuses…
Il avait raison aussi concernant ses responsabilités.

____________________________________________


Juin



Le professeur Gabor était seul dans la grande salle de laboratoire. La pièce était très mal éclairée par quelques vieux néons dont certains avaient déjà rendu l’âme. Cependant, il y avait aussi plusieurs écrans d’ordinateur, parfaitement visibles malgré la semi-obscurité. Ceux-ci affichaient d’innombrables données qu’un profane aurait bien du mal à comprendre. Au centre du laboratoire, d’étranges masses recroquevillées sur elles même baignaient dans un liquide verdâtre, enfermées dans cinq grandes cuves. Trois d’entre-elles étaient parfaitement reconnaissables. Il s’agissait d’un Bulbizarre, d’un Carapuce et d’un Salamèche. Ces Pokémon artificiels avaient bien grandi depuis février et entraient dans la phase finale de leur développement, au terme duquel ils pourraient enfin sortir de leur cuve afin que l’on puisse tester leur viabilité. Dans une autre cuve, bien plus grande, une autre créature dormait paisiblement, dans la même position fœtale. Le Projet Mewtwo était difficile à décrire, car il semblait correspondre aux rares descriptions de Mew, tout en présentant quelques caractéristiques différentes, plus particulièrement pour sa taille. Enfin, dans la dernière cuve, la petite Amber semblait sourire en dormant. Elle avait le corps d’un enfant de cinq ans et ses cheveux auraient dû lui arriver aux épaules s’ils n’ondulaient pas de manière presque hypnotique dans le liquide.

D’habitude, ils étaient toujours au moins deux scientifiques à veiller sur les expériences, mais le Dr Fuji avait dû s’absenter un instant le temps de passer des coups de fil importants tandis que Millstein et Arber prenaient leur pause déjeuner. L’estomac du scientifique protestait d’ailleurs contre cette injustice, car il était vide depuis la veille. En cet instant, Gabor aurait vraiment donné n’importe quoi contre un sandwich au bacon et il avait hâte que ses deux collègues viennent le relayer pour qu’il puisse enfin assouvir son appétit. Il pestait contre le Dr Fuji qui leur avait interdit de manger quoique ce soit dans le laboratoire afin d’éviter toute contamination. Il n’y avait que le Dr qui était autorisé à boire, dans sa vieille tasse macaroni posée près de l’ordinateur d’Amber. Comme si un peu de mayonnaise avait déjà tué quelqu’un…

Soudain, une petite lumière rouge s’alluma tout en produisant un son à la fois agaçant et répétitif. La surprise fit sursauter le Professeur Gabor qui chercha quelques secondes l’origine du bruit. Son visage pâlit en constatant que c’était de l’écran dédié à l’expérience Carapuce qu’il venait. Il s’approcha en trottinant et faillit tomber à la renverse en décryptant la situation. Les fonctions vitales de Carapuce commençaient à s’accélérer. Vite. Beaucoup trop vite.

Epouvanté, Gabor se mit à courir vers une armoire du laboratoire, dont la porte était fermée à clé. Il s’excita un instant sur le verrou avant de sortir son porte-clés. Malheureusement pour lui, il ne savait pas quelle clé était la bonne. Il en essaya deux, sans succès, et poussa un juron. Le bruit se faisait de plus en plus alarmant. Pressé par la situation, il s’éloigna de l’armoire et appuya sur un bouton marqué « Urgence ». Il sentit aussitôt son propre Talkie-Walkie s’agiter dans la poche de sa veste, mais n’y prêta pas attention et se remit à la recherche de cette fichue clé.

Il parvenait enfin à ouvrir l’armoire quand le Professeur Fuji débarqua, l’air paniqué. Il resta un instant dans l’encadrement de la porte, son regard passant de l’ordinateur de Carapuce au Professeur Gabor qui injectait le contenu d’une fiole dans une seringue, en passant par les cinq cuves expérimentales. Puis il sembla retrouver son calme et s’approcha de l’écran pour mieux s’informer.

- C’est une solution de toxine de Tentacruel que vous avez pris, Gabor ? demanda-t-il sans quitter l’écran des yeux.
- Oui, monsieur ! répondit-il. J’aurais déjà pu la lui injecter mais cette saleté d’armoire était fermée.
- Cessez d’essayer de vous expliquer
, l’interrompit Fuji en se mordant les lèvres. Dépêchez-vous !
- Oui oui !


Il enfonça l’aiguille de sa seringue dans une sorte de poche remplie de sang qui était reliée par un tuyau au Pokémon Tortue. Le Dr Fuji, quant à lui, pianotait à l’écran afin de modifier quelques paramètres de la machines d’incubation pour que le sang circule plus rapidement dans le corps de Carapuce.

- Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda le professeur Millstein qui venait d’arriver, Emilie Arber sur les talons. Pourquoi est-ce qu’on nous a appelés ?
- Carapuce était en train de mourir
, lança Gabor en surveillant le cathéter.
- Quoi ? s’exclama Millstein. Mais …

Subitement, un nouveau bruit alarmant se fit entendre. Cette fois-ci, il provenait de l’ordinateur d’Emilie Arber, qui était relié à Bulbizarre. La scientifique poussa son collègue pour voir de ses propres yeux ce qu’il se passait.

- Son rythme cardiaque s’accélère trop vite ! s’écria-t-elle avec effroi. S’il continue à ce rythme, c’est la mort assurée !
- C’est exactement ce qu’il s’est passé avec Carapuce
, lança Gabor, l’air interdit. Il doit rester du poison de Tentacruel, dépêche-toi d’en prendre pendant que Millstein stabilise la cuve !
- Inutile
, répondit Fuji, l’air irrité. Cela ne sert à rien… le cœur de Carapuce continue de battre plus fort que raison.
- Mais je lui ai injecté la Toxine !
s’écria Gabor. Il est censé se calmer !
- Et bien, venez donc voir par vous-même !
répliqua le Dr avec méchanceté. Ça n’avance à r…

Il s’interrompit. Un troisième bruit venait de s’ajouter. Le voyant rouge clignotait sur l’ordinateur relié à Salamèche et Gabor poussa de nouveaux jurons en s’en approchant.

- Bordel, mais lui aussi ! s’exclama-t-il, confirmant l’hypothèse des trois autres scientifiques. Mais qu’est-ce qui leur arrive !?
- Aucune idée, mais on va bientôt manquer de quoi les calmer
, constata Millstein, qui s’était rapproché de l’armoire.
- Rien à faire, moi je sauve Bulbizarre, s’écria Emilie Arber en lui arrachant des mains la dernière fiole de toxine avant de se diriger vers la cuve du Pokémon auquel elle avait été assignée.
- Donnez-moi tout de suite cette fiole ! s’énerva le Dr Fuji. C’est inutile de gâcher notre dernière dose si ça ne marche pas !
- On peut toujours essayer !
répondit-elle en essayant de passer à côté.

Le Dr Fuji dû lui attraper le bras pour qu’elle lui donne, non sans mauvaise humeur, la fiole de Toxine. Millstein, pendant ce temps, retournait l’armoire dans tous les sens à la recherche d’un quelconque produit pouvant les aider à ralentir le rythme cardiaque sans pour autant mettre les expériences en danger. Gabor, lui, s’acharnait, depuis son ordinateur, à stabiliser Salamèche. Sans succès…

Finalement, le premier bruitage d’alerte cessa, remplacé par un bruit long et sourd. Millstein en lâcha la fiole qu’il tenait en main à ce moment-là et resta quelques secondes sans bouger. Puis il accourut à l’écran de son ordinateur et constata le décès de son expérience.

- Carapuce est mort, dit-il, saisi d’effroi, en éteignant son ordinateur pour la première fois depuis plusieurs mois, faisant cesser le bruit. Crise cardiaque…

Soudainement, comme pour remplacer le signal sonore de Carapuce, une nouvelle alarme se mit à sonner, plus forte que les autres. Tous se figèrent. C’était Amber dont le cœur, comme celui des Pokémon, commençait à s’emballer.

Le Dr Fuji accourut à l’écran, repoussant violemment Emilie contre la cuve de Bulbizarre. Il fixa l’écran pendant quelques secondes, comme s’il ne pouvait pas croire ce qu’il avait devant les yeux. De colère, il tapa du poing sur la table, faisant basculer sa vieille tasse macaroni sur le côté qui roula, s’approchant dangereusement du bord. Il s’en détourna rapidement et, malgré ses propres affirmations, se mit à introduire de la toxine dans le cathéter de sa fille recréée. Pendant ce temps, Arber se relevait péniblement et se dirigeait vers son écran, l’air abattue. A peine s’était-elle mise aux commandes que son bruit cessa, remplacé par un autre, plus grave.

- Mort du sujet Bulbizarre, annonça-elle en séchant ses premières larmes. Son cœur a lâché, lui aussi…

Elle imita Millstein et débrancha son appareil afin qu’ils ne soient plus gênés par le bruit. Gabor était toujours à son ordinateur et pianotait à une vitesse alarmante pour tenter de trouver des paramètres qui viendraient en aide à son Pokémon. Mais rien de ce qu’il faisait ne semblait fonctionner. Arthur Millstein avait quitté son écran éteint pour aider le Dr Fuji, qui lui demanda de garder un œil au cathéter tandis que lui-même suivait l‘exemple de Gabor à la recherche d’une solution miracle.

Alors que Salamèche mourrait à son tour, sous les hurlements désespérés du professeur Gabor, Millstein ne put s’empêcher d’observer les Pokémon. On aurait dit que rien n’avait changé, qu’ils continuaient de dormir en attendant le jour où ils sortiraient enfin de là. Et pourtant, le cœur et leurs fonctions cérébrales ne réagissaient plus… La seule différence venait peut-être de Mewtwo et d’Amber. Millstein aurait juré qu’ils avaient des larmes qui perlaient aux yeux et que celles-ci remontaient à la surface, car elles étaient plus légères que le liquide dans lequel baignaient les clones. Se pouvaient-ils qu’ils comprennent ce qu’il se passait ?

Finalement, une dernière alarme s’alluma. Cette fois-ci, c’était Mewtwo. Millstein, Gabor et Arber se jetèrent tous les trois sur l’ordinateur du Pokémon. Ils s’excitèrent tous les trois et se disputèrent sur la marche à suivre pour au moins le sauver lui. Mais Le Dr Fuji, lui, était bien trop absorbé par ce qu’il faisait pour voir ce qu’il se passait autour de lui. C’était comme s’ils avaient toujours été seuls, lui et sa fille.

- Amber… Amber… répétait-il, des gouttes de sueur coulant de son front. Tient bon… Papa est là…

Enfin, il crut triompher en voyant la courbe cardiaque chuter à l’écran. Il se retourna en souriant pour fixer la cuve dans laquelle reposait sa fille. En se retournant, il provoqua un petit choc sur son bureau, qui fit tomber sa tasse Macaroni. Celle-ci se brisa en morceau au moment même où le bruit d’alarme fut remplacé par celui annonçant le décès de la jeune enfant clonée.

- Amber… dit le Dr Fuji en perdant subitement le sourire.

Il resta immobile, les bras pendant le long de son corps et le visage abattu. C’était comme si le monde s’était arrêté de tourner. Comme si lui-même était mort en cet instant. Plus rien d’autre ne comptait plus pour lui qui regardait le corps désormais sans vie qu’il avait conçu pour tenter de soigner son cœur meurtri. Mais c’était trop tard. Pour la seconde fois, sa fille lui était enlevée. Encore une fois tous ses efforts n’avaient servi à rien. Il était impuissant.

De leurs côtés, Arber et Gabor poussèrent un cri de victoire. Au moment même où Amber était morte, la courbe cardiaque de Mewtwo s’était affolée pour revenir soudainement à la normale. L’alarme avait cessé. Mewtwo était sauvé, au prix d’un sommeil plus profond.

Millstein, cependant, ne partageait pas leur soulagement quant à la survie de Mewtwo. Il partageait la peine de Gabor, Arber et, bien sûr, celle du Dr Fuji. Lui-même avait eu du mal à se résoudre à tuer Carapuce. Lui comme les autres clones…

Cela faisait plusieurs semaines que les paroles d’Aldebert Caul lui trottaient en tête. Il avait fini par se laisser convaincre par le scientifique, mais le plus dur était de se résoudre à être soi-même l’instrument qui effacerait les expériences contre-nature du Dr Fuji et du Professeur Higgs. Il savait que cela chagrinerait ses collègues qui, comme lui, s’étaient attachés au Pokémon qui leur avait été assigné. Et surtout il savait que ce serait un coup rude pour le Professeur Fuji. Mais il s’était finalement décidé à le faire et tout avait fonctionné comme sur des roulettes. Enfin presque… Car si Mewtwo avait survécu, son boulot n’était pas encore terminé… C’était sa responsabilité en tant que Pion dans la chute du Roi.

Posté à 11h30 le 14/02/18

L’an 15 après dieu : L’année du Déjà-vu



D'après Albert Einstein :
La folie, c'est se comporter de la même manière et s'attendre à un résultat différent.


Malgré sa dispute avec le Professeur Higgs, Aldebert Caul et Dorothéa Crowfoot étaient restés d’excellents amis. Cette dernière était la sous-directrice de la Sylphe Sarl et travaillait donc directement sous les ordres d’Higgs, avec qui elle était toujours en très bon terme. Seulement, depuis huit ans, elle avait bien compris que parler d’Aldebert à Higgs ou vice-versa n’était jamais une très bonne idée, aussi évitait-elle le sujet autant que possible.

Si elle voyait quotidiennement Higgs au travail, elle gardait le contact avec Aldebert par téléphone ou par correspondance écrite. En effet, Aldebert ne restait jamais en place plus de quelques mois et voyageait souvent d’une région à l’autre avec Isaac, afin de mettre son nez dans différents projets scientifiques auxquels il n’était que très rarement convié. Le jeune homme changeait ainsi d’école très souvent, mais étant d’une nature très sociale, il gardait lui-même contact avec de nombreux étudiants de son âge de par le monde. Il était aussi très brillant scolairement parlant et n’avait donc aucun souci à se faire à ce niveau-là.

Aldebert trouvait toujours un logement pour les accueillir, lui et son fils adoptif. Souvent, cela ne leur coûtait rien et il s’arrangeait pour se faire inviter par des connaissances, en échange de quoi il préparait les repas et goûters pendant toute la durée de son séjour. Souvent Dorothéa lui faisait remarquer qu’il abusait de l’hospitalité de ses hôtes. Mais Aldebert était ainsi, et sa compagnie n’étant pas si désagréable sous la plupart des aspects. Les gens chez qui ils logeaient n’osaient jamais le chasser de chez eux. Pire, ils lui proposaient parfois de revenir s’il passait dans le coin, par pure politesse, ce que le Professeur Caul prenait au pied de la lettre et conservait dans le fond de sa mémoire comme un toit acquis si nécessaire.

Toujours est-il que, tous les derniers samedi du mois, Dorothéa l’invitait à venir dîner chez elle, à Safrania. Aldebert n’aurait manqué ces rendez-vous pour rien au monde et faisait donc tout le trajet nécessaire, peu importe qu’il se trouve sur l’Archipel d’Alola ou même à Kalos. Bien sûr, ce genre de retrouvaille avait lieu plus souvent quand Aldebert logeait à Kanto. L’an passé, par exemple, alors qu’ils avaient trouvé une maison à Carmin-sur-mer pour les accueillir, ces repas se déroulaient tous les samedis. Ces soirées-là, les deux amis se retrouvaient pour discuter et s’amuser, comme au bon vieux temps. Ils partageaient ces moments avec Isaac, évidemment, mais aussi avec Stephen Shelley, l’homme avec qui Dorothéa s’était finalement mariée 5 ans auparavant. Ce dernier était un écrivain assez connu pour ses romans de science-fiction et ses énigmes policières. Mais, pour l’avoir côtoyé depuis qu’il avait rencontré sa femme, Aldebert savait que Stephen était aussi un homme très sympathique, débordant d’imagination et d’enthousiasme et, surtout, qu’il était un excellent cuisinier.

Comme sa femme travaillait souvent jusque bien tard au bureau, c’était lui qui préparait à manger pour toute la bande. Il faisait alors une pause dans son roman en cours d’écriture et se consacrait corps et âme à sa cuisine, pour un résultat toujours aussi performant.

Ce soir-là, Dorothéa venait à peine de revenir du bureau lorsque la porte sonna pour indiquer l’arrivée de leurs invités. Abandonnant ses fourneaux, Stephen alla les accueillir et les fit s’asseoir dans le salon. Il les laissa seuls quelques instants et revint avec quatre verres de Coktail ainsi qu’un plat chargés de petits apéritifs. Sa femme les rejoignit à peine deux minutes plus tard, après s’être changée et avoir revêtue un de ses plus belles robes de soirée rose pâle et s’être remaquillée sans excès. Ils l’attendaient tous pour se munir d’un des verres et le levèrent pour procéder à un toast, ce qui était devenu une tradition lors de ces petites soirées.

- A notre amitié ! clamèrent-ils tous en chœur avant de boire quelques gorgées.
- Délicieux, commenta Aldebert en adressant un clin d’œil à Stephen. Tu me donneras la recette ?
- Bien sûr, j’ai anticipé ta demande
, lui répondit celui-ci en sortant de sa poche une feuille de papier pliée. Tu trouveras tout ce qu’il te faut dessus, Al’.
- Ha, ça me rappelle qu’on a aussi ramené un petit quelque chose !
dit Aldebert en l’attrapant. Isaac ?
- Yep, les voilà
, répondit le jeune homme en montrant une boite de biscuits. Ce sont des Lava-Cookies de VermiLava.
- Des vrais ?
s’exclama Dorothéa. Je veux dire, pas des imitations comme on en trouve au Bradley-Prix ?
- Ha non, je te garantis que ce sont des vrais
, assura Aldebert. J’ai fait un détour exprès là-bas parce que je sais que tu les adores.
- Ho tu n’aurais pas dû
, dit-elle en saisissant tout de même précipitamment la boite des mains d’Isaac.
- Hé bien bravo, du coup elle ne voudra pas goûter mon dessert et va s’en empiffrer à la place ! plaisanta Stephen.

Ils restèrent au salon encore une bonne heure, tout en dégustant les petits amuse-bouches préparés par l’écrivain avant d’enfin passer à table. Encore une fois, Stephen s’était surpassé dans la préparation de son plat et servit un délicieux Canarticho laqué aux baies Oran et aux poireaux à ses convives. Un plat bien connu mais dont il était difficile de se procurer les ingrédients à Kanto depuis que les Canarticho avaient été classés dans la liste des Pokémon en danger par le Ministère de Gestion des Pokémon et celui de l’Environnement. Leur chasse était strictement interdite dans la région de Kanto, mais une ferme de Kalos, région dans laquelle le Pokémon n’était pas encore protégé, en exportait dans toutes les régions du monde.

Lors de ces repas de retrouvailles, on discutait de bien des sujets. On discutait des différents projets de la Sylphe Sarl, tout en évitant soigneusement le nom d’Higgs, des romans de Stephen, des études et des camarades d’Isaac, des rencontres d’Aldebert, ou tout simplement d’actualité. Mais parfois, des sujets moins communs étaient à l’ordre du jour, sans que quiconque ne sachent réellement comment ils en étaient arrivés là.

- Hé bien vois-tu, Isaac, je suis persuadé de son existence ! clama Stephen en resservant un morceau de Canarticho à Aldebert.
- On n’a pas vraiment de témoignages sérieux, répondit celui-ci, apparemment sceptique.
- Tu oublies la photo du Couaneton enchaîne ! répliqua-t-il. Ce qu’on y voit est clair ! L’abominable Pokémon des Neiges existe, et il vit sur le Mont Lanakila, dans l’archipel d’Alola !
- M’enfin, c’est tout flou et on ne voit absolument rien de vraiment pertinent
, répondit Isaac tandis que Dorothéa essayait de se retenir de rire. Et le Couaneton est connu pour son côté un peu parodique…
- C’est ce que tout le monde disait pour Relicanth !
renchérit Stephen, l’air convaincu. Et pourtant, l’espèce n’est pas éteinte, c’est désormais prouvé scientifiquement !
- Sur ce point, tu as raison
, intervint Aldebert. Mais ça ne veut pas dire que toutes les créatures que les Cryptozoologues recherchent existent vraiment. Tu te souviens de l’Octilery Géant ?
- Han, s’il-te-plait, ce n’est pas parce que l’expédition n’a rien trouvé qu’il n’existe pas
, répondit Stephen, apparemment embarrassé.
- Tu m’étonnes que vous n’ayez rien trouvé, dit Dorothéa entre deux rires. Tu as vu la bande de bras cassés avec qui tu as embarqué ?
- Ho, je t‘en prie, le Professeur Tournesol paraissait tout-à-fait sain d’esprit les premières fois… Puis cette expédition n’aura pas non plus servi à rien…
- Ha, c’est sûr, tu auras au moins appris que tu avais le mal de mer !
répondit Dorothéa en déclenchant une hilarité telle que son mari lui-même fut contaminé.
- Bon, d’accord, concéda-t-il enfin après qu’ils se soient tous calmés. Je reconnais que cette petite expédition n’était pas une brillante idée. Mais celle que je m’apprête à rejoindre sera de tout autre calibre !

A cette annonce, l’expression amusée de Dorothéa changea en l’espace d’une seconde pour afficher une mine plutôt courroucée. Elle prit son verre en évitant soigneusement de croiser le regard de son mari et adressa discrètement à Aldebert un petit haussement de sourcil qui en disait long. Au contraire, Stephen semblait particulièrement excité, comme s’il avait attendu déjà trop longtemps pour en parler. Il n’en fallait pas plus pour nourrir la curiosité d’Aldebert.

- Tu comptes rejoindre une nouvelle expédition pour l’Octilery géant ? demanda-t-il, perplexe.
- Non, non, je dois me résoudre à le laisser de côté tant que je n’aurai pas trouvé de remède pour mon mal de mer, répondit l’écrivain avec un petit rire. Non, la créature que je veux trouver est censée se trouver sur le plancher des Ecrémeuh. Tu en as peut-être déjà entendu parler…
- Ho je t’en prie
, intervint Dorothéa en posant violemment son verre vide sur la table. C’est encore une fable inventée par quelques villageois paranoïaques.
- La Bête de Vestigion
, continua Stephen comme si son épouse n’avait rien dit. Ce serait un Pokémon inconnu et particulièrement violent qui n’hésiterait pas à s’en prendre aux humains et en aurait même tué quelques-uns.
- Je crois que j’en ai déjà entendue parler
, intervint Isaac. Lorsqu’on était à Sinnoh, il y a deux ans, chez un ami. Mais c’est une légende qui date de plusieurs siècles et, d’ailleurs, la ville de Vestigion est connue pour avoir tout un patrimoine imaginaire sur le thème de la peur, avec le Vieux Manoir qui est censé être hanté, ou encore les statues des Pokémon Légendaires.
- Oui, j’en ai entendu parler, mais ta Bête n’a plus donné de signe de vie depuis plusieurs siècles
, dit Aldebert en découpant un morceau de viande dans son assiette.
- Ha, mais elle est de retour ! annonça fièrement Stephen en pointant le ciel de son index. On a plusieurs témoignages qui disent l’avoir entendu et, surtout, des cadavres de Pokémon déchiquetés comme preuves ! On a même retrouvé le corps d’un dresseur de passage dans un sale état !
- Et ça ne pourrait pas venir d’un simple Pokémon du Bois de Vestigion, je suppose ?
demanda Isaac.
- Non, d’après le Garde-chasse du bois, ça ne ressemble à rien de ce qu’il a déjà vu. Et c’est pour capturer la Bête que je vais partir à Sinnoh dans quelques jours !
- Et c’est une très mauvaise idée
, dit Dorothéa avec une pointe de reproche. Tu n’as pas souvent de bonnes, mais là, tu touches le fond, Stephen !
- Mais enfin, Doro-chérie, tu ne trouves pas ça excitant ? Nous allons peut-être découvrir une nouvelle race de Pokémon !
- Non, je ne trouve pas ça excitant parce que, si c’est vrai, tu risques ta peau. Tu n’es pas un dresseur, je te rappelle, Comment est-ce que tu comptes te défendre seul contre un Pokémon sauvage dangereux ?
- Han, je t’en prie, je ne serai pas seul, il y aura plein de dresseurs de talent qui ont été conviés à cette chasse. Et puis, il y aura Aldebert, pas vrai, Al’ ?


Aldebert, qui avait choisi ce moment pour boire à son verre, faillit s’étouffer avec son soda qu’il avala de travers. Il toussa péniblement à plusieurs reprises avant d’afficher un regard à la fois interrogateur et horrifié à son ami écrivain.

- Pardon ? finit-il péniblement à articuler.
- Han, Al', ne me dit pas que je n’ai pas titillé ta curiosité ? dit Stephen avec un grand sourire. Un mystérieux Pokémon, peut-être inconnu, qui hanterait un bois dont la réputation est déjà bien sombre, tu ne trouves pas ça intéressant ?
- Hé bien… si, peut-être
, concéda le Professeur Caul, visiblement désemparé. Mais c’est-à-dire que je n’avais pas vraiment prévu ça et …
- Ha tu as quelques choses d’autre sur le feu ?
- Heum… pas vraiment pour le moment, l’étude de la migration de Spoink est en pause le temps que les œufs éclosent
, dit Aldebert. Mais …
- Donc tu veux bien venir m’accompagner ? Allez, une petite virée dans les bois, toi et moi, entre homme, sans personne pour nous déranger ?
- Ha parce que je dérange peut-être ?
glissa Dorothéa d’un ton glacial.
- Mais pas du tout ma Sucreine, mais tu m’as déjà dit que tu refusais catégoriquement de m’accompagner.
- Mais tu n’as pas à forcer la main d’Aldebert pour venir avec toi pour autant
, répondit-elle d’un ton excédé. C’est un grand scientifique, il ne s’intéresse pas à la pseudo science basée sur des rumeurs !
- Tu as raison, Doro, c’est à lui que revient le choix, mais pas à toi non plus ! Alors Al’ ? Qu’est-ce que tu en penses ?
- Hé bien je … hum… je vais y réfléchir
, balbutia-t-il.

Si Aldebert était doué pour forcer la main aux autres contre leur gré, Stephen Shelley l’était tout autant. De plus, peut-être par peur de déplaire ou par amitié, le Professeur Caul avait toujours du mal à dire non à ceux qui le côtoyaient et ça, le couple Shelley-Crowfoot le savait bien. Aussi l’écrivain lui adressa-t-il un grand sourire de victoire tandis que Dorothéa poussait un long soupir avant de se lever.

- Tu n’es pas fâchée ? lui demanda Stephen avec appréhension.
- Je vais juste aux toilettes, répondit-elle vivement. Les sanitaires, eux, au moins, racontent rarement des bêtises.

Stephen Shelley regarda sa femme disparaître derrière une porte. Il dressa son index pour faire signe à ses convives de se taire, afin d’écouter les bruits de pas de Dorothéa s’éloigner et, quand il fut sûr qu’elle ne pourrait pas les entendre, il se rapprocha d’Aldebert.

- Tu as des nouvelles de l’Ile Neuve ? demanda-t-il à voix basse.
- Pas grand-chose, confia Aldebert. C’est au point mort, malgré que Millstein ait eu quelques occasions pour le tuer avant qu’il ne naisse. C’est pas faute d’avoir essayé pourtant, mais ce Clone semble très coriace…
- Et ils n’ont toujours pas réessayé de recommencer l’une de celles qu’il a sabotées ?
s’étonna Stephen.
- Non, tous leurs efforts semblent se diriger vers ce dernier clone, maintenant, dit Isaac, qui était aussi au courant de l’affaire.
- S’il ne peut pas le tuer, j’ai conseillé à Millstein d’essayer de voir s’il n’y avait pas une solution alternative, précisa le Professeur Caul. Il n’est peut-être pas obligé de mourir après tout…
- Que veux-tu dire ?
demanda Stephen en écarquillant les yeux.
- Hé bien, le principal, c’est surtout que Higgs ne puisse pas mettre la main dessus, dit Aldebert. Il y a donc peut-être d’autres solutions envisageables et …
- Attention, je l’entends qui revient
, l’interrompit son hôte en levant la main. Fais semblant de raconter une blague !
- Quoi, mais …
- HAHahaha !
s’écria Stephen alors que sa femme ouvrait la porte. Elle est bien bonne, celle-là, Al’ !
- Ha non, j’ai raté quoi ?
demanda Dorothéa.

Aldebert adressa un regard suppliant à son ami écrivain qui, pour ne pas avoir à répondre, était en train de finir à grandes gorgée son verre de vin. Heureusement, Isaac sauva son père adoptif de la situation en racontant comment ce dernier avait accidentellement mangé l’une des dernières expériences du couple Curry, des scientifiques qui les logeaient en ce moment, à Hoenn. L’histoire était évidemment fausse, mais dans ce genre de situation embarrassante, c’est toujours la première chose qui nous passe par la tête qui semble la meilleure solution.

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Pour mettre la main sur la Bête de Vestigion, les autorités de la ville avaient reçu quelques subsides de l’Etat de Sinnoh et le Département de Régulation des Pokémon avait même envoyé trois agents expérimentés dans la capture des Pokémon dangereux. Plusieurs dresseurs de la région et quelques étrangers avaient été conviés afin de participer à la traque de la mystérieuse créature. Aussi, quelques scientifiques et simples amateurs qui avaient eu vent de l’affaire s’étaient rendus sur place, dans le but de soutenir ou de participer à leur façon à la capture du Pokémon.

Stephen Shelley était de ceux-là. Il n’avait pas de Pokémon puissant pour l’accompagner, tout juste un Poissoroy, qui ne lui était d’ailleurs d’aucune utilité dans les bois. Mais s’il n’avait pas la force brute des dresseurs participants, il débordait d’enthousiasme. Il était toujours accompagné d’un calepin dans lequel il prenait des notes en permanence, tant et si bien que plusieurs personnes le prirent pour un journaliste. Son but avoué était d’assister à la capture de la Bête, et que celle-ci soit le plus épique possible, afin qu’il puisse se servir de cette expérience pour un roman futur.

Aldebert Caul était finalement venu pour accompagner son ami. Il était loin d’être d’aussi bonne humeur que l’écrivain, qui s’était rapidement accommodé aux conditions de vie. En effet, les membres de l’équipe d’expédition vivaient sous de petites tentes individuelles à l’intérieur même du bois. Ils se levaient de bonne heure le matin, dépliait tout le campement et le remontait une fois le soir venu. Pendant toute la journée, ils se trimballaient avec de lourds équipements sur le dos dans un bois sombre et partiellement humide en cette saison. Aldebert étant quelqu’un qui appréciait beaucoup le confort, il était loin d’être charmé par la vie forestière. Il n’était pas non plus fait pour les efforts physiques et le fait de porter de lourdes charges du matin au soir l’épuisait. Comme si ce n’était pas assez, il devait tenir un tour de garde avec d’autres personne une fois la nuit tombée et ne pouvait donc pas dormir autant qu’il le souhaiterait. Mais le pire restait peut-être la piètre qualité de la nourriture, puisqu’ils ne se nourrissaient que de boites de conserve souvent pas assez cuites et indigestes. Cela provoquait quelques problèmes supplémentaires, d’ordre gastrique, qui étaient loin d’arranger la situation. Clairement, s’il ne s’était pas senti obligé par Stephen, Aldebert aurait tôt fait de rentrer chez les Curry où l’attendait un fauteuil des plus confortable et du soda.

Balignon, le Pokémon d’Aldebert, au contraire, appréciait particulièrement le Bois de Vestigion. Après tout, il s’agissait d’un milieu fort semblable à son habitat naturel et le Champignon semblait beaucoup s’amuser. Il s’absentait parfois quelques moments et revenait avec des baies qu’il avait dénichées dans les bois et qu’Aldebert grillait sur le feu une fois le soir venu.

Lors des deux premiers jours de l’Expédition, on trouva deux cadavres de Laporeille dans un sale état. Selon un expert du Département, les corps devaient être là depuis quelques jours déjà. Mais ensuite, plus rien. Au fur et à mesure que le temps passait, les autres membres commençaient à se plaindre de plus en plus et, au bout du cinquième jour, les premiers dresseurs abandonnèrent, estimant qu’ils perdaient leur temps pour un Pokémon qui n’existait peut-être même pas. Aldebert les aurait bien suivis, mais Stephen savait toujours trouver les mots justes pour le faire rester à ses côtés et poursuivre. Finalement, au bout d’une semaine, ils n’étaient plus qu’eux deux, les trois chasseurs du Département, le Garde-chasse et un dernier dresseur. C’est donc sans surprise que, ce soir-là, un des trois experts leur annonça l’échec et la fin de la mission ainsi que leur retour vers Vestigion dès le lendemain matin. Ils passeraient donc encore une nuit dans ces Bois puis rentraient tous chez eux.

Stephen était évidemment très déçu par la nouvelle, mais pour Aldebert, c’est comme si on lui avait annoncé que c’était le jour de son anniversaire. Il déchanta cependant quand l’écrivain proposa son nom et le sien pour prendre le tour de garde entre 2h et 4h du matin. Malgré tout, la perspective de retrouver tout le confort dont il avait habituellement besoin le rendait bien plus heureux qu’il ne l’avait été tout au long de l’expédition.

Ainsi, alors que la lumière de la Lune peinait à leur arriver à cause des branches des arbres, le Professeur Caul et Stephen Shelley prirent leur tour de garde, remplaçant ainsi le plus bedonnant des trois experts et le dernier dresseur de la bande, qui semblait avoir hâte de se coucher et bougonnait.

- Tu sais, Al’, dit Stephen en fixant le maigre feu qui leur tenait compagnie. Je pense qu’on n’a vraiment pas eu de chance de ne pas tomber sur la Bête.
- Je ne sais pas si la chance a vraiment quelque chose à voir,
répondit le Professeur Caul, qui faisait cuire une baie qu’il avait embrochée à une branche. Il y a fort à parier que ta fameuse Bête n’existe pas, c’est tout.
- Mais tu oublies les cadavres
, fit remarquer Stephen d’un ton très sérieux.
- Pas vraiment, rien ne nous dit que ce n’est pas un Pokémon d’un dresseur de passage qui a fait le coup. Ce serait tout bête, après tout, imagine qu’un des jeunes qui étaient avec nous les premiers jours vienne ici et, en passant, libère son Démolosse ou son Granbull pour qu’il se dégourdisse les jambes. Il tue les Laporeille par instinct et, quand on les retrouve, on imagine le pire parce que ça ne ressemble à rien de ce que peut faire les Pokémon vivants habituellement ici.
- Moui, je suppose que c’est possible aussi
, admit l’écrivain.
- A mon avis, ce genre de cas risque de se répéter de plus en plus souvent. Les dresseurs sont bien plus nombreux qu’il y a une vingtaine d’année, depuis que les Centres existent. On n’a pas fini d’entendre parler de la Bête, avec les croyances des villageois…
- Ou alors elle existe vraiment et on n’a pas cherché au bon endroit
, persista Stephen.
- On a fouillé les moindres recoins de ce bois, Stephen, soupira Aldebert en retirant avec précaution la baie de sa branche pour ne pas se brûler.
- Mais elle ne va pas non plus rester cacher tout le temps au même endroit, continua Stephen avec un petit rire. Ou bien alors elle a été effrayé par nos bruits et a préféré se tenir éloigner et nous éviter.
- Décidément, Steph’, il est plus difficile de te faire changer d’avis que de révolutionner la science moderne
, dit Aldebert en donnant à Balignon un morceau de sa baie.
- Bha, peut-être que c’est mieux qu’on ne l’ait pas trouvé, d’un côté. Cela rajoute du mystère, et j’adore les mystères ! Bon, tu ne veux pas une bière ? Il doit m’en rester dans mon sac à dos.
- Ha, tu dis enfin quelque chose de censé !
plaisanta Aldebert. Volontiers !
- Je vais chercher ça, je reviens dans un instant !
dit Stephen en se relevant.

Il alluma sa lampe de poche et se dirigea vers sa tente, où se trouvaient ses dernières provisions personnelles. Mais une fois arrivé à quelques mètres de celle-ci, il se stoppa net. Il crut d’abord s’être trompé de chemin devant la tente en toile qui semblait avoir été montée très maladroitement et pensa se trouver devant celle d’Aldebert. Puis il remarqua qu’une grosse créature se trouvait à l’intérieur. A quatre pattes, l’arrière train et une grosse partie de son bas-ventre sortait de la pauvre tente, qui semblait avoir été très secouée par cette créature.

L’écrivain se tenait debout, immobile. Sa bouche était grande ouverte mais aucun son n’en sortait. Sa tête se tourna dans tous les sens à la recherche de quelqu’un pour l’aider, mais personne d’autre qu’Aldebert n’était réveillé et ce dernier ne regardait pas dans sa direction, apparemment très concentré sur la cuisson d’une baie. Le regard de Stephen fixa à nouveau le Pokémon à moitié dans la tente, partagé entre l’excitation et la peur. Car s’il était bien persuadé de se trouver face à la Bête de Vestigion, il avait imaginé ce moment bien plus joyeux. Bien qu’il ne puisse distinguer avec précision les couleurs et les formes du mystérieux Pokémon, celui-ci devait faire entre 2m et 2m50. Considérant finalement qu’il était plus sage de faire demi-tour et de prévenir Aldebert de sa découverte, Stephen pivota lentement et retourna sur ses pas. Mais à peine eut-il posé un pied par terre qu’il cassa une branche, provoquant un bruit sec qui alerta le Pokémon. Celui-ci se releva d’un bond pour se dresser sur ses pattes arrières, la toile de la tente cachant la moitié de son corps, et poussa un terrible grognement. Il n’en fallut pas plus pour soudainement accélérer la cadence de Stephen Shelley pour rejoindre son ami auprès du feu.

- Aaaaaaldeeeebeeeeert ! cria-t-il, l’air complètement paniqué.

Le professeur Caul se releva d’un bond, laissant tomber sa baie dans le feu. Lorsqu’il vit ce qui provoquait le désarroi de son ami, il ne put s’empêcher de lâcher un juron. L’écrivain arriva rapidement à son niveau et, sans se laisser prier, il se cacha derrière son ami, qui, désemparé, essaya de changer de place avec lui. Ils se disputaient pour ne pas se retrouver au-devant de la Bête quand Balignon les ramena à la réalité par un petit cri contrarié.

L’imposant Pokémon n’avançait pas très vite, et même un peu au hasard. Il n’avait pas réussi à se débarrasser de la petite tente qui recouvrait encore la moitié de son corps. Aussi donnait-il des coups de griffes dans tous les sens pour essayer de déchirer la toile qui cachait sa vue, tout en exprimant sa mauvaise humeur par des grognements. Tout ce raffut réveilla enfin les autres membres de l’Expédition qui commencèrent à sortir de sous leur tente. Malheureusement pour eux, deux employés du Département sortirent au moment même où la Bête passait à côté de leur tente et reçurent chacun un terrible coup de patte qu’ils ne purent esquiver à temps. Ils tombèrent inconscients sous la violence du choc.

Le dernier expert, celui qui était un peu plus enveloppé, cria les noms de ses collègues et courut vers eux et la Bête. Il se mit à crier des insultes au Pokémon pour que celui-ci se dirige vers lui et abandonne les corps de ses victimes fortuites. Le Pokémon, qui ne voyait toujours rien mais entendait par contre très bien, le chargea alors subitement mais se cogna à un petit arbre qui craqua sous l’impact.

L’expert envoya alors son Pokémon, un Elektek, vite rejoint par le Musteflott du dresseur. Le garde-chasse, lui, s’était rangé du côté de Stephen et Aldebert et, comme eux, regardait l’affrontement tout en essayant de rester le plus éloigné possible de la Bête. Quant à Balignon, il poussait de petits cris, comme pour essayer d’intimider la Bête qui faisait presque deux mètres de plus que lui.

Elektek se rapprocha prudemment de la Bête, qui se remettait lentement de son choc contre l’arbre tout en essayant de déchirer la toile de tente avec ses griffes au niveau du visage. Une fois qu’il fut assez proche d’elle, l’Expert lui ordonna d’utiliser son Poing-Eclair et il s’exécuta, frappant dans le dos. Le Pokémon hurla, surpris par l’attaque, puis se retourna brusquement et balaya son agresseur d’un coup de bras qui le projeta contre un autre arbre, KO.

La Bête continuait de pousser des grognements courroucés. L’Expert rappela son Pokémon dans sa Pokéball et fit un pas en arrière, apparemment mal à l’aise. Le Pokémon se secoua et parvint enfin à se débarrasser d’une grosse partie de la toile déchiquetée sous ses griffes, dévoilant son identité.

Il ne s’agissait pas d’un Pokémon commun dans la région de Sinnoh, mais pas non plus d’un Pokémon inconnu. Le peu de lumière que la lune et le feu procurait permis à Aldebert et Stephen de l’identifier rapidement, notamment grâce au motif en forme de cercle caractéristique que la Bête avait sur le ventre. Le corps imposant de l’Ursaring émettait quelques petites étincelles, signe qu’il avait été paralysé par l’Elektek. Mais cette nouvelle était loin de réjouir l’Expert qui savait fort bien que cette espèce de Pokémon se voyait justement renforcée une fois qu’il souffrait de ce genre de contrariété.

Loin d’être intimidé, le dresseur ordonna à son Musteflott d’attaquer la Bête. Le brave Pokémon se jeta sur celle-ci à coup d’Aqua-jet, faisant reculer l’Ursaring d’un pas. Mais à peine encaissait-il le choc que l’Ursaring lui assenait un terrible Marto-Poing, le plaquant au sol avec violence. Le Musteflott poussa un cri de surprise puis ne bougea plus d’un poil.

Le dresseur, inquiet, voulut se précipiter pour aider son partenaire, mais l’Expert parvint à le retenir de se jeter dans les griffes de la Bête. Celle-ci, cependant, détourna son regard de sa victime et les fixa tous les deux, grognant de plus belle. La vision de la Bête se dirigeant ainsi vers eux les paralysa d’effroi. Leurs cerveaux leur criaient de fuir, mais leurs jambes ne pouvaient répondre tandis que l’Ursaring se rapprochait de plus en plus, la rage dans les yeux.

Mais avant qu’il n’arrive à leur niveau, le petit Balignon accourut pour se dresser devant lui. Dans un premier temps, la Bête ne le remarqua même pas et continua d’avancer, jusqu’à ce qu’il reçoive une attaque Balle-graine au niveau des jambes. Il baissa son regard et, malgré l’obscurité, parvint à distinguer la présence de Balignon. Dans un nouveau grognement, il courba le dos afin de l’atteindre de ses puissantes griffes, provoquant le cri d’effroi d’Aldebert qui assistait à la scène, impuissant.

Mais alors qu’il allait frapper, l’Ursaring fut aveuglé par une vive lumière qui émanait de Balignon. Le corps de celui-ci se mit alors à grandir de presque un mètre en l’espace de quelques secondes. La forme de son corps changea pour se dresser sur deux jambes, acquérant aussi deux petit bras griffus et une longue queue. Lorsque la lumière se dissipa, Balignon avait complètement évolué en Chapignon, qui poussa comme un cri de guerre avant d’asséner un coup de poing en plein milieu de la cible qu’Ursaring avait sur le ventre. Le Pokémon recula de plusieurs pas, à la fois surpris et sonné par l’attaque.

Stephen Shelley poussa un grand cri de joie en assistant à l’évolution de Balignon et le garde-chasse ne put s’empêcher de pousser des soupirs de soulagement, car il avait déjà imaginé le dresseur et l’Expert réduit à l’état de charpie. Aldebert, lui, prit quelques secondes avant de se ressaisir, comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Puis, sans plus attendre, il cria comme consigne à Chapignon d’utiliser son Aromathérapie.

Une douce et agréable odeur se répandit alors dans l’atmosphère. L’Ursaring ne bougea pas pendant quelques secondes, fixant Chapignon avec rage, puis avec incompréhension lorsqu’il sentit les effets de la paralysie se dissiper. La Bête, méfiante, continuait toutefois de grogner d’un air peu rassurant. C’est alors qu’Aldebert ordonna à Chapignon d’utiliser son attaque Spore. Celui-ci sembla alors éternuer violement, dégageant un gros nuage de spore qui s’étendait tout autour de lui. Les premières victimes furent le dresseur et l’Expert bedonnant, qui tombèrent aussitôt par terre, complètement endormis. L’Ursaring fit ensuite un pas maladroit en arrière et chuta à son tour dans les bras de Cresselia.

Le Garde-chasse et Stephen explosèrent de joie devant la scène. Chapignon était parvenu à endormir la Bête ! Mais Aldebert, lui, accourut près des deux Experts qui s’étaient pris un coup de griffe à peine sortis de leur tente, et fut vite rejoint par Chapignon, qui semblait très fier de lui.

- Chapignon a été sensationnel ! s’écria Stephen en se rapprochant de son ami. Comment vont-ils ?
- Je pense qu’ils sont juste évanouis, ils ont pris un choc très violent… Je vais leur faire un pansement…
- Et qu’est-ce qu’on fait de la Bête ?
demanda le Garde-chasse.
- Je pense que dans un premier temps, il faut l’enfermer dans une Poké-ball, dit Stephen en se tournant vers l’Ursaring endormi. J’ai justement quelques Hyper Ball, même si je ne m’attendais pas vraiment à m’en servir… Tu veux bien, Al’ ?
- Hein quoi ?
répondit celui-ci sans relever la tête. Oui, je suis d’accord, il faut les ramener à Vestigion au plus vite pour qu’ils reçoivent les soins nécessaires…

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Il leur fallut une grosse heure pour revenir à Vestigion, guidés par le Garde-chasse. Celui-ci avait appelé ses deux Tortera pour transporter les corps des blessés et endormis. Une fois de retour en ville, une infirmière du Centre, que le Garde-chasse avait contactée via Pokematos, les accueillit brièvement et prit en charge les quatre hommes inconscients, tout en grommelant sur ses horaires de travail. Ne souhaitant pas rester plus longtemps, Stephen et Aldebert lui donnèrent leur numéro pour qu’elle les contacte lorsqu’ils auraient ouvert les yeux et, sans plus attendre, prirent le premier bus pour Rivamar.

Ils furent de retour à Jotho le soir même. Si Aldebert avait profité du trajet en bateau pour se reposer de toutes ses émotions, Stephen, lui, fut malade comme un chien, du fait de son mal de mer. A peine eurent-ils posé un pied sur le port que Dorothéa se précipita vers eux, apparemment de très mauvaise humeur. Son mari essaya de lui expliquer ce qu’il s’était passé, mais, même s’il était habituellement doué pour les histoires, il était en bien trop mauvais état pour cela et ce fut Aldebert qui prit le relais.

C’était Stephen qui avait capturé l’Ursaring dans une de ses Hyper Ball. Malgré qu’il ait été affaibli, il fallut trois tentatives avant que la capture ne soit couronnée de succès. Sous la demande d’Aldebert, Dorothéa le conduisit dans un petit entrepôt qui appartenait à la Sylphe et que le scientifique transforma en un rien de temps en laboratoire de fortune afin d’examiner la Bête de Vestigion de plus près. Stephen, quant à lui, réclamait plus que jamais un bon lit et sa femme le raccompagna chez eux, abandonnant Aldebert à ses recherches.

Ursaring avait été installé dans une sorte de grande cage en verre et se reposait encore de l’attaque Spore sur de vieux matelas qui trainaient là. Chapignon le surveillait, les bras croisés, guettant la moindre de ses réactions, tandis que son dresseur se procurait des touffes de poils et des échantillons de sang pour procéder à des analyses plus complètes. Il n’avait certes pas tous les instruments nécessaires pour être le plus rigoureux possible, mais il avait bien envie de tester certaines de ses hypothèses. Or, il lui fallait juste un microscope ainsi que quelques produits chimiques, matériel qui, par chance, était stocké dans l’entrepôt.

- C’est bien ce que je pensais… chuchota Aldebert, l’œil droit sur son microscope. C’est comme ce Tyranocif d’il y a quelques années…
- Tu veux dire par là qu’il et infecté au Pokérus ?
demanda une voix.
- Je distingue clairement les mêmes anomalies dans son sang, en effet, répondit Aldebert sans regarder d’où venait la voix. Evidemment, il faudrait faire des analyses complémentaires pour le confirmer à 100%, mais j’en suis sûr à, disons, 97%.
- Et pourquoi n’es-tu pas certains à 100%, Al’ ?
- Hé bien
, dit-il en se retournant. J’ai l’impression que le Pokerus a ici eu plus d’impact que les souches habituelles. Le Micro-organisme améliore la croissance et stimule aussi un peu l’agressivité des Pokémon. Hors, cet Ursaring est beaucoup plus grand que ses congénères. Ils font d’habitude environ 1m80, et j’ai mesuré ce spécimen à 2m32. C’est beaucoup trop grand !
- Et tu penses que c’est forcément le Pokérus qui en est la cause ?
- Non, justement, si un Pokémon atteint par le Pokérus grandit plus vite, il n’est pas nécessairement plus grand. Il y a peut-être une autre raison à cela… Ou alors, il s’agirait d’une souche inconnue de Pokérus…
- Et as-tu tiré quelque chose de ses poils ?
- Oui, je pense que cet Ursaring n’a évolué que récemment. J’ai trouvé des tâches de miel, ce que les Teddiursa adorent. Mais une fois évolué, ils perdent peu à peu le goût du miel et se nourrissent de choses plus consistantes. Pour moi, il a n’a certainement évolué que quelques temps avant que l’histoire du retour de la Bête ne circule.
- Ça n’explique pas ce que faisait un Teddiursa dans le bois de Vestigion
, fit remarquer la voix.
- Non, peut-être un Pokémon de compagnie exotique qui s’est enfuit, qui sait ? Ou bien même que l’on a relâché après son évolution… Quoiqu’il en soit, j’ai aussi vu pas mal de cicatrices sur son corps, signe qu’il n’a surement pas eu la vie facile avant d’évoluer…

Soudain, la porte au fond de la salle s’ouvrit violemment, pliant un carton qui se trouvait derrière celle-ci, et un homme qui devait approcher de la soixantaine entra en trombe, apparemment furieux. Si ses cheveux grisonnaient par endroit, il avait gardé son monocle sur l’œil droit, comme autrefois. Car en le voyant arriver, Aldebert reconnut immédiatement Eric Hoffman, le Ministre de la Gestion des Pokémon. L’homme qui, 18 ans auparavant, avait tué sous leurs yeux le Tyranocif qu’ils avaient capturé et soigné, et ce, sans la moindre pitié. Il avait maintenant une canne, parée d’argent et de pierres étincelantes, qu’il pointa vers Aldebert. Derrière lui, Dorothéa Crowfoot, Stephen Shelley et un homme en costume noir le suivaient péniblement.

- VOUS ! s’écria le ministre. Non mais, vous vous prenez pour qui ?
- Pardon ?
s’étonna Aldebert. Mais … qu’est-ce que j’ai fait ?
- Et vous avez le culot de feindre l’ignorance, par-dessus le marché ?
reprit Eric Hoffman une fois arrivé à sa hauteur. J’ai eu le Ministre de la Gestion des Pokémon de Sinnoh au téléphone, et il est tout aussi furieux que moi !
- Mais enfin, quoi, il est arrivé quelque chose à ses hommes ?
demanda le pauvre professeur, pris au dépourvu par la colère de l’homme, mais aussi mal à l’aise de se retrouver en sa présence après tout ce temps.
- Il a deux employés en congé pour leurs blessures et un troisième qui ne tient plus debout mais, surtout, vous avez exporté le Pokémon visé par l’Expédition sans autorisation préalable ! s’exclama Hoffman avec de grands gestes. Vous avez introduit dans MA région un Pokémon potentiellement dangereux ! Voilà le problème !
- Allons allons, calmons-nous
, dit Stephen en essayant de tempérer le ministre. Il est inutile d’agresser ainsi Aldebert, il n’y est pour rien dans cette histoire. D’ailleurs, c’est moi qui ai capturé la Bête après que Chapignon l’ait endormie.
- Aussi, si je puis me permettre, monsieur le ministre
, intervint Dorothéa tout en restant paisible et sereine, l’Ursaring est une espèce native de la région de Jotho et, par conséquent, il n’y a pas eu d’importation illégale.

Le ministre allait rétorquer quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il avait un regard noir et se tourna vers l’Ursaring qui continuait de dormir paisiblement.

- Alors c’est elle, la fameuse Bête, dit-il dans un soupir.

Il allait s’approcher d’elle quand Aldebert se dressa sur son chemin, visiblement furieux.

- Il est hors de question que vous tuiez ce Pokémon, dit-il.

Le Ministre le regarda, moitié étonné, moitié agacé. Puis un sourire se dessina lentement sur son visage et il laissa échapper un petit ricanement.

- Je me souviens de vous, maintenant, dit-il. Les trois étudiants, leur professeur et le Tyranocif…
- Je ne vous laisserais pas répéter vos méfaits
, reprit Aldebert en grimaçant.
- Parce que vous pensez que j’ai arrêté après votre protégé ? demanda lentement Hoffman d’une voix doucereuse. Tuer des Pokémon dangereux et réguler ainsi la faune de l’Etat de Kanto-Jotho, c’est mon travail. Et je le fait, sans modestie, particulièrement bien. Maintenant, ôtez-vous de mon chemin, ou je vous ferai arrêter pour obstruction.

Aldebert déglutit mais refusa de bouger. Le vieil homme allait le pousser pour l’écarter du chemin quand Stephen s’interposa entre eux.

- Monsieur le Ministre, commença-t-il. Et si je vous disais que l’importation de l’Ursaring était on ne peut plus légale ? S’il s’agissait de mon nouveau Pokémon, à moi ?
- Cela m’étonnerait fort
, ricana celui-ci. Ursaring est classé dans la catégorie B sur la liste des Pokémon dangereux et, par conséquent, seuls les dresseurs possédant six badges ou plus peuvent réclamer le permis. Et sans vouloir vous offenser, vous ne ressemblez guère à un dresseur de cette trempe.
- C’est vrai, cependant, j’ai tout de même ce fameux permis en ma possession
, répondit Stephen en sortant son portefeuille pour en tirer un papier.

Il le montra au Ministre qui s’en saisit avec la rapidité presque imperceptible à l’œil nu. Il le fixa quelques instants sans bouger, jetant de temps à autre un regard suspicieux vers l’écrivain, puis appela son subordonné d’un claquement de doigt et lui remit le document pour qu’il l’observe à son tour.

- Je peux savoir comment vous vous êtes procuré ça ? demanda-t-il, mécontent.
- Ho, c’est votre collègue, Vincent Nobel, le Ministre de l’Infrastructure, qui me l’a offert, il y a un an environ. Je lui avais alors fait part de mes recherches sur l’Octilery Géant et m’a donné ceci, au cas où je le capturerai. Il adore mes livres, tout comme le Général Pasteur, vous savez, le Ministre de la Justice ?

Il avait appuyé ce mot en particulier, ce qui ne tarda pas à provoquer une réaction chez le vieux ministre qui déglutit. Car si les Ministres avaient énormément de pouvoirs et d’autorité, rien ne les effrayait plus que leurs propres collègues. Son employé lui rendit le Permis de Stephen, tout en faisant un hochement de tête.

- Tout est en règle, maugréa l’homme au monocle en tendant le document à son propriétaire à contrecœur. Nous allons tout de même prendre une photo du Pokémon pour prouver son identité à mon collègue de Sinnoh et je vais m’arranger avec lui pour le reste… Je vous rappelle tout de même que ce Pokémon doit être déclaré à mon Service dans les 5 jours qui suivent sa capture.

Aldebert laissa passer l’homme en costume qui sortit un appareil rouge pour prendre une photographie de la Bête. L’Ursaring était toujours endormi sur le confortable matelas de l’entrepôt. Quand le cliché fut pris, le Ministre se retourna et s’apprêta à partir avant de jeter un regard vers le microscope et les divers récipients qu’Aldebert avait utilisé pour analyser l’Ursaring.

- Vous recherchiez quelque chose en particulier sur ce Pokémon ? Il ne serait pas lui aussi infecté par le Pokérus, par hasard ?
- Non
, mentit Aldebert d’un ton sec. Aucune trace de ça dans son organisme.

Le ministre le regarda encore un instant, comme s’il cherchait des traces de mensonge sur les traits d’Aldebert. Mais celui-ci paraissait déterminé et, finalement, Eric Hoffman se retira, son employé sur les talons, sans rien ajouter de plus.

- Ouf, soupira Dorothéa. J’ai bien cru qu’il allait nous refaire le même coup que la dernière fois…
- Tu as entendu ce qu’il a dit ?
demanda Aldebert en fronçant les sourcils, l’air intrigué. L’Expert qui a été endormi tient à peine debout…
- Heu, oui,
s’étonna Stephen. Il a pourtant juste subit une attaque Spore… L’Ursaring ne s’est pas réveillé, lui ?
- Pas encore
, dit Aldebert. Mais toi, tu m’as l’air bien reposé…
- Aldebert, il est 10h du matin, évidemment que je suis réveillé.
- Déjà 10h ?
répéta le Professeur en écarquillant les yeux.
- Ne me dis pas que tu n’as pas dormi, lança Dorothéa avec un ton de reproche.
- Je n’ai pas vu le temps passer, je crois, dit Aldebert. J’étais absorbé dans mon travail… Mais du coup, il faudrait que j’analyse les Spores de Chapignon…
- Tu feras ça plus tard, Al’,
dit Dorothéa en l’attrapant par le bras. Viens dormir chez nous, tu as besoin de sommeil. Ursaring peut retourner dans sa Ball, maintenant.
- Je ne suis pas si fatigué que ça
, protesta Aldebert en essayant de se dégager.
- Al’, on t’entendait parler tout seul, en arrivant, dit Stephen. Une bonne sieste ne te fera que du bien !

Aldebert se figea soudainement en entendant les paroles de son ami écrivain. Il se tourna vers l’Ursaring, puis vers Dorothéa et Stephen, une expression d’incompréhension sur le visage.

Pourtant il était là. Il lui avait parlé. Il en était sûr.

______________________________________________


Quand le Professeur Millstein arriva au 18, Rue du Piafabec, il s’étonna de voir que ses haies n’avaient apparemment plus été entretenues depuis plusieurs mois. Lui qui pensait retrouver le Professeur Caul chez lui voyait ses espoirs s’envoler. Il poussa un juron mais décida tout de même de rentrer à l’intérieur, afin de récupérer quelques affaires. Il marchait dans le corridor vers l’escalier pour monter à l’étage quand il entendit des bruits venant de son salon. Il se stoppa net et sourit. Finalement, Aldebert était peut-être quand même là, même s’il ne s’était pas occupé de son jardin. Il se dirigea donc vers l’origine des bruits, confiant, pour constater avec horreur que la personne assise dans son canapé n’était pas Aldebert Caul, mais le Professeur Higgs, vêtu d’un élégant costume noir.

Celui-ci regardait un poste de télévision allumé sur les images d’une île rocailleuse pleine de gravats, comme si une terrible tempête venait d’y passer. En voyant Arthur entrer, le Professeur Higgs lui adressa un sourire narquois.

- Félicitation, Professeur Millstein, lança-t-il d’une voix chaleureuse en se relevant. Votre plan a parfaitement fonctionné !
- Sortez de chez moi
, balbutia maladroitement celui-ci.
- Vous ne pouviez pas tuer Mewtwo, alors vous avez fait en sorte qu’il s’échappe du laboratoire lui-même afin que je ne puisse pas mettre la main sur lui, poursuivit Higgs en se relevant. Une idée brillante !
- Je n’ai rien fait
, répondit précipitamment Millstein. Rien du tout.
- Allons, ne soyez pas si modeste. Contemplez donc votre œuvre !
dit Higgs en montrant l’écran de télévision. L’Ile Neuve, mystérieusement ravagée en l’espace de quelques minutes ! Vingt-trois victimes humaines, aucun bâtiment encore debout !
- Je … Je ne voulais pas …
- Ho, allons, ne soyez pas si modeste,
répliqua le Directeur de la Sylphe. Car si Mewtwo est sorti de sa torpeur, c’est bien grâce à vous, Professeur Millstein ! Vous qui avez tenté de le tuer à plus de quinze reprises, si je ne me trompe pas, lui avez finalement permis de sortir de sa cuve. Et finalement, c’est le Dr Fuji, les Professeurs Arber et Gabor, tous vos collègues, qui sont morts.
- Tous ?
répéta Millstein en laissant son corps tomber contre le mur derrière lui, le visage déformé par l’effroi, glissant peu à peu pour se retrouver assis. Ce n’était pas censé se passer comme ça …
- Mais au contraire, mon très cher Professeur Millstein !
lança Higgs en s’avançant de quelques pas vers lui. Tout avait été calculé depuis bien longtemps pour en arriver à ces mêmes événements !

Le Professeur Millstein releva la tête pour observer son interlocuteur. Higgs se tenait debout juste devant lui, le bras le long du corps. Le Directeur de la Sylphe semblait se délecter de l’expression de détresse du jeune professeur qui ne s’était jamais senti aussi mal à l’aise. Le son de l’écran de télévision ne lui parvenait plus jusqu’aux oreilles et il avait l’impression d’avoir perdu toutes ses forces, incapable de se relever ou de faire quoique ce soit, comme si la pression terrestre l’avait immobilisé dans cette position.

- Qu’est-ce que vous voulez dire ? finit-il par demander, non sans effort.
- C’est simple, dit Higgs. J’avais besoin que cela se passe ainsi pour que Mewtwo développe tout son potentiel. Il fallait qu’il rentre dans une telle rage à la naissance, et détruise tout sur son passage pour s’échapper de son Enfer.
- Mais il s’est enfuit !
s’écria Millstein en laissant échapper un petit rire nerveux. Vous ne l’aurez pas…
- Au contraire, mon très cher Professeur Millstein,
l’interrompit Higgs en élargissant son sourire. C’est un de mes subordonnés qui l’a persuadé de le rejoindre, simplement par la parole et en lui promettant des choses. Des choses que Mewtwo avait besoin d’entendre après tout ce qu’il avait subi par votre faute.
- C’est impossible
, s’écria Millstein. Vous n’allez pas me dire que vous aviez anticipé à ce point comment les choses allaient se dérouler !?
- Et pourquoi pas ?
demanda Higgs en écartant les bras. Je savais qu’Aldebert voudrait en savoir plus à propos de l’Ile Neuve et contacterait l’un de ses amis, vous en l’occurrence, pour en savoir plus. Je savais qu’il s’indignerait face à mes expériences et souhaiterait y mettre un terme. Et c’est bien sur tout cela que je comptais.
- Vous mentez !
cracha Millstein, qui sentait les larmes perler à ses yeux. Vous ne pouviez pas savoir qu’il allait tout découvrir !
- Vous sous-entendez que je connais mal mon ami ?
ricana Higgs en haussant les épaules. Je le connais très bien, et je connais aussi les liens qu’il a avec le mari de Dorothéa. La suppression d’un dossier ne pouvait qu’attirer sa curiosité et susciter l’imagination de ce dernier.

Millstein regardait Higgs, bouche bée, sans qu’aucun son n’en sorte, avec beaucoup d’appréhension. Si cet homme lui disait tout cela, c’était surement parce qu’il ne comptait pas le garder en vie très longtemps. Il détourna un peu le regard, à la recherche d’un objet qui pourrait faire office d’arme, mais il n’y avait rien de ce genre à proximité.

- Vous ne vous en tirerez pas comme ça, lança Millstein. Vous avez peut-être gagné une bataille, mais il y a sur Terre bien d’autres Pions capables de faire tomber le Roi par leurs actions…
- Cette expression n’est pas de vous
, déclara Higgs avec un sourire. Oui, Aldebert, vraiment, c’est contre lui que se déroule cette partie d’Echec… Mais allez savoir si vous étiez son Pion ou bien le mien ?

A ces mots, de grosses mains grises sortirent du mur contre lequel était adossé Millstein et plaquèrent violemment son visage dessus. Il ne pouvait plus respirer et se débattait contre l’étreinte du Teraclope d’Higgs tandis que celui-ci le regardait mourir à petit feu, toujours en souriant. Enfin, lorsqu’Arthur Millstein eut fini de se débattre, mort, il se détourna du corps et attrapa son Pokématos. Il devait contacter Giovanni pour lui donner la suite de la marche à suivre.

Posté à 09h20 le 21/02/18

L’An 24 après Dieu, l’année de la famille



D'après Albert Einstein :
Le monde que nous avons créé est le résultat de notre niveau de réflexion, mais les problèmes qu'il engendre ne sauraient être résolus à ce même niveau.


Océane et Corentin Ross observaient avec anxiété leur fille discuter avec le Dr Vygotsky. Âgée d’à peine huit ans, la petite fille répondait au nom d’Elodie. Elle avait des yeux bleus étincelants et des cheveux rose bonbon, qui étaient coiffés en deux longues tresses. Elle portait un T-shirt lui aussi rose, sa couleur préférée, surmonté de motifs de Rondoudou, ainsi qu’un short, souillé d’une tache d’huile encore récente. Mélo, son Pokémon qu’elle avait reçu pour son 6ème anniversaire, n’était jamais très loin d’elle.

Le Dr Vygotsky, lui, était d’un homme entre la trentaine et la quarantaine. Il était d’une taille modeste et un peu grassouillet, mais pourtant, à chacune de ses visites, les Ross se sentaient impressionnés par cet étrange petit homme. Il était toujours impeccablement habillé d’un costume d’un blanc immaculé, ainsi que d’une cravate dorée. Il portait aussi une paire de lunettes dont les verres n’étaient jamais sales et que le Dr entretenait avec soin. Seuls ses cheveux bruns et gras mal coiffés entachaient le tableau de cet homme dont le sérieux et les compétences se faisaient remarquer d’un seul coup d’œil.

Ces deux personnages que tout pourrait opposer d’un premier abord se faisaient face, assis sur de petites chaises d’une salle de jeu que l’enfant occupait plusieurs heures par jour. Depuis une vitre qui donnait sur le couloir, ses parents pouvaient voir ce qu’il s’y passait. Cependant, il leur était impossible d’entendre ce que disait le Dr Vygotsky, qui prenait des notes sur un calepin tout en adressant de grands sourires rassurants à l’enfant.

D’habitude, les Ross ne restaient pas nécessairement devant ces vitres à regarder sans rien faire et continuaient leurs activités habituelles, cuisine, jardinage, bricolage, etc. En effet, ils avaient depuis longtemps cette habitude des visites du Dr Vygotsky, puisque celui-ci passait chez eux une fois toutes les deux semaines, et ce depuis le 4ème anniversaire d’Elodie. Son entrevue avec leur fille durait habituellement 30 à 40 minutes, après quoi il glissait parfois un petit commentaire aux parents pour régler certaines situations. Il devait ensuite les quitter pour se rendre dans une autre famille du Programme.

Mais s’ils étaient restés présent cette fois-ci, c’était pour un cas très spécial. En effet, les Ross avaient décidé d’adopter un second enfant du Programme. C’était au Dr Vygotsky que revenait la décision finale pour l’adoption et, s’il avait la moindre crainte au sujet de l’éducation d’Elodie, il serait largement en mesure de briser leurs rêves en éclat.

Cet entretien avec Elodie dura finalement un peu moins d’une heure. Lorsque le Dr quitta la pièce, laissant la petite fille s’amuser avec Mélo et différentes Poképoupées, il emporta avec lui quelques feuilles parsemées de notes et ce qui semblait être un dessin fait par Elodie. A peine eut-il franchit la porte que Corentin et Océane se plantèrent devant lui, avec la même tête qu’un étudiant peu confiant attendant les résultats de ses examens.

- Alors, Docteur ? demanda Océane d’une voix tremblotante. Vous avez pris votre décision ?
- Pas encore, madame Ross
, répondit-il avec un grand sourire, exposant ses dents parfaitement blanches.
- Il y a quelque chose qui cloche ? intervint Corentin, les bras croisés.
- Globalement, je suis très content de vous, répliqua Vygotsky en se dirigeant vers la cuisine, le couple s’écartant rapidement pour le laisser passer. Vous avez suivi toutes les étapes du Programme à la lettre.
- Vous nous aviez donné des consignes très claires
, fit remarquer Océane avec un brin de flatterie dans la voix.
- Evidemment, lança le Docteur d’un air enthousiasmé. Il est hors de question d’accepter le moindre écart au Programme, sinon au prix d’un échec complet de tous nos investissements ! Et aucun de nous ne voudrait voir le Programme aboutir à un autre résultat que celui attendu.
- Votre avis serait donc plutôt favorable ?
demanda Corentin en souriant.
- Plutôt, oui… susurra Vygotsky une fois dans la cuisine en attrapant la cafetière comme s’il était chez lui. Si Elodie est bien ancrée dans le Programme, je ne vois aucune raison de vous refuser un second enfant qui, de plus, profitera de la future passion d’Elodie pour lui-même suivre le Programme.

Le Dr Vygotsky attrapa une tasse dans la commode et la remplit de café, préparé quelques minutes avant par Océane en prévision des envies du Docteur. Les Ross, quant à eux, étaient aux anges et Corentin serrait sa femme contre son épaule, tout en lui adressant de grands sourires de joie.

- Cependant… lança subitement Vygotsky en redéposant la tasse violemment contre le plan de travail de la cuisine, ramenant ainsi le couple à la réalité. Il y a tout de même un léger problème à régler assez vite, sous peine d’un refus catégorique de ma part.
- Quoi ?
s’indigna Corentin. Mais à l’instant, vous disiez …
- Je disais que je voulais à tout prix que les enfants du projet ne s’écarte pas d’un centimètre du Programme que j’ai concocté pour eux
, l’interrompit Vygotsky. Or, il se trouve que, depuis ma dernière visite, il y a eu un petit incident qui pourrait vite dévier Elodie du droit chemin.
- De quoi s’agit-il ?
demanda Océane après avoir déglutit, le visage soudainement défait.
- Lorsque j’ai demandé à Elodie de me dessiner un moment de ses derniers jours qu’elle a apprécié, voici ce qu’elle m’a montré, répondit le Docteur en dépliant le dessin qu’il avait emporté de la salle de jeu.

Corentin Ross saisit le dessin avec prudence, comme si le papier allait le mordre. Il s’agissait d’un dessin représentant 3 personnages grossièrement dessinés que le père reconnut de suite. Le plus petit la représentait. Elle s’était dessinée tout en rose, avec un grand sourire violet. Elle tenait une sorte de grand tournevis, dont les proportions avaient été très exagérées. Il était là, lui aussi, séparé d’elle par une masse bleue de forme carré. Il était bien plus grand et ressemblait un peu à un Qulbutoké, si ce n’est la tête. Enfin, sa femme Océane était aussi là, un peu à l’écart, tout en rose elle aussi. Une petite chose rose indescriptible aux pieds d’Elodie devait être Mélo, pensa-t-il. Les personnages n’avaient ni nez, ni oreilles.

- Je ne comprends pas, dit-il après l’avoir attentivement observé, sceptique, en tendant le dessin à sa femme.
- Vous savez surement à quel évènement ce dessin se rapporte, Mr Ross ? demanda Vygotsky d’une voix doucereuse en plissant les yeux.
- Moi je ne vois pas, dit Océane en retournant le dessin dans tous les sens.
- Ce ne serait pas la réparation de la voiture ? proposa son mari.
- Oui, en effet, le grand rectangle au milieu est votre voiture, tombée de panne samedi dernier, n’est-ce pas ?
- C’est ça
, confirma Corentin, perplexe. Elodie m’a aidé en me passant les outils dont j’avais besoin.
- Et c’est une grave erreur, Mr Ross,
poursuivit lentement Vygotsky.

Corentin et Océane cessèrent de regarder le dessin. Ils fixaient le Docteur avec un air à la fois interdit, intrigué et mal à l’aise. L’homme les regardait tout en souriant d’un air très sûr de lui. Manifestement, ils ne comprenaient pas, aussi allait-il devoir leur expliquer.

- Vous savez, je suis un spécialiste reconnu de l’évolution psychologique de l’enfant. Je me considère parfois comme une de ces prétentieux diseuses de bonne aventure, car je serai capable de tracer le parcours type d’un individu, rien qu’en observant en détail sa vie et ses secrets, et ce dès sa tendre enfance. Sauf que moi, Monsieur Ross, je ne suis pas un charlatan. C’est pour ça qu’on m’a confié les commandes du Programme, que j’ai moi-même largement contribué à écrire. Je sais que tous les détails de la vie d’un enfant comptent, même les plus insignifiants. Je suis aussi conscient que le Programme n’est pas infaillible, car il n’y a rien de plus difficile à maitriser que l’esprit humain. Votre fille fait partie de cette Première Génération et leur aboutissement ne doit comporter aucun échec.

Il s’interrompit un instant, le temps de se resservir du café. Les Ross continuaient de le regarder, incapables de prononcer le moindre mot, ni même de bouger, comme intimidés par cet homme un peu gras qui clamait sa bonne parole sous leur toit.

- Tout événement peut marquer l’enfant et le dégouter à vie de certaines choses, tout comme il peut aussi faire naitre une passion que l’enfant embrassera par la suite. C’est entre autre pour cela que, dans quelques mois, nous entrerons dans une des phases les plus importantes du Programme, afin de faire naitre cette fameuse Passion dans le cœur d’Elodie. Mais il ne faudrait pas qu’autre chose entre en concurrence…
- Mais enfin, qu’est-ce qui pourrait « entrer en concurrence » comme vous dites ?
demanda Océane, l’air un peu agacé.
- La réparation de votre véhicule et la journée qu’elle a passée ce jour-là a beaucoup plu à Elodie, précisa Vygotsky. La preuve en est qu’il s’agit du premier évènement qui lui est venu en tête quand je lui ai demandé de me raconter ses derniers jours en dessin. Et elle risquerait de vouloir ainsi devenir bricoleuse ou mécanicienne, ou tout autre profession du style.
- Est-ce vraiment un problème ?
questionna Corentin. Je veux dire, tant qu’elle fait quelque chose qu’elle apprécie, pourq…
- Je vous rappelle, Mr Ross
, l’interrompit subitement Vygotsky. Que vous avez signé un contrat très précis. Elodie pourrait bien vous être retirée si j’en venais à la conclusion que vous l’éloigniez du Programme d’une quelconque manière. Ce ne sont pas des ingénieurs, des architectes, des vendeurs ou même des dresseurs que nous voulons, à terme, obtenir. Mais bien des infirmières pour les Centres Pokémon. Une situation stable, prestigieuse même, qui garantira à Elodie de vivre une très belle vie. Car nous aurons fait en sorte que ce soit ce qu’elle a toujours voulu.

Ils restèrent un instant silencieux. Le couple était tourmenté de milles questions et de quelques indignations, mais ils n’osaient rien dire. Aucun mot ne sortait de leur bouche. Le Dr Vygotsky leur faisait bien trop peur pour cela. Cet homme, malgré son physique grassouillet, les impressionnait tant par sa prestance, son assurance, mais aussi et surtout par le pouvoir qu’il disposait. Il lui suffisait de quelques papiers pour réduire en miette toute la vie qu’ils avaient construite depuis qu’ils avaient rejoint le Programme. Il avait le droit de vie et de mort sur les liens qui les unissaient à Elodie, l’enfant qu’il leur avait confié dans le cadre du programme. Mais il était aussi capable de leur offrir ce deuxième enfant que les parents désiraient tant. Mieux valait donc ne pas le contrarier, rentrer dans le moule, faire profil bas…

- Je repasserai d’ici une semaine, annonça Vygotsky. Le cas d’Elodie me parait très préoccupant, même s’il peut s’agir que d’une passion passagère. Aussi, s’il n’y a pas de changement, je préparerai quelques consignes à suivre pour la ramener dans le Programme, comme les autres.
- Et pour ce qui est de notre demande d’adoption ?
se risqua Océane.
- De petits accidents comme celui-ci arrivent, répliqua Vygotsky d’un air rassurant. Vous avez jusqu’ici suivi à la lettre le Programme, je ne doute donc pas de vos compétences pour élever un second enfant. Cependant, je réserve ma décision pour ma prochaine visite. A très bientôt !

Et sans rien ajouter de plus, il se dirigea vers la sortie, ouvrit la porte et se dirigea vers une grande voiture noire. A l’intérieur, un chauffeur en train de fumer un cigare l’attendait en lisant le journal. Aucun d’entre eux ne semblait avoir aperçu le journaliste caché dans un arbre aux côté d’un Boustiflor qui le retenait de sa liane pour ne pas tomber. Ce dernier prit plusieurs clichés, autant du Dr Vygotsky que du couple, en n’oubliant pas de photographier la voiture.

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Aldebert s’était enfermé dans la cave du 18, Rue du Piafabec, seul avec son Chapignon. C’est là-bas qu’il avait installé son petit laboratoire personnel, qui comprenait plusieurs machines dédiées aux analyses, ainsi que quelques dispositifs de sa propre invention. Devant chaque bureau et machine, il y avait une chaise à roulettes. Il avait aussi installé un petit coin de détente, avec un lit confortable, à l’écart du reste du matériel. Étrangement, ce lit était aussi doté de sangles solides. On y trouvait aussi deux grands frigos, l’un réservé pour les expériences du scientifique et l’autre à ses Sorbet et Soda.

Il était penché sur un échantillon de Spore qu’il manipulait avec précaution dans une éprouvette. A l’aide d’une pipette, il comptait le nombre de goutte de sirop qu’il y ajoutait. Il avait presque finalisé la solution acide qu’il préparait et avait hâte de la tester. Chapignon, lui, semblait un peu mécontent de son dresseur, mais ne se manifestait pas pour autant. Enfin, Aldebert se releva de sa chaise, l’air très excité. On aurait dit un enfant devant ses cadeaux d’anniversaires. Il tenait son expérience comme s’il s’agissait d’un objet particulièrement fragile, tout en se dirigeant vers son coin détente.

Mais avant qu’il n’aie pu l’atteindre, quelqu’un frappa à sa porte. La surprise faillit lui faire renverser l’éprouvette. Il jura, hésita quelques secondes, puis déposa l’éprouvette à l’écart, dans une petite armoire prévue à cet effet, tout en criant qu’il arrivait. Avant d’aller ouvrir, il repassa rapidement à son laboratoire et rangea à la va-vite des flacons. Enfin, quand il fit tourner la clé, il tomba nez à nez avec Isaac, alors âgé de 24 ans, Stephen Shelley et un dernier homme qu’il ne connaissait pas.

- Al’, commença Isaac, je sais que tu ne voulais pas être dérangé, mais Steph et ce gars disent que c’est important…
- Je pense que ça devrait énormément t’intéresser
, confirma l’écrivain avec un clin d’œil. Je te présente Jules Assange, un ami à moi, reporter à Planète Infos.
- Anciennement
, précisa celui-ci avec une pointe d’irritation dans la voix. C’est un plaisir pour moi de vous rencontrer, Mr Caul, mais pouvons-nous entrer ? L’encadrement de cette porte est assez étroite et franchement pas très commode…
- Heu, nous serons peut-être mieux installés à l’étage
, bredouilla Aldebert. Il n’y a pas tant de places ici, et, pour tout vous dire, je préfère de loin discuter dans les fauteuils du salon plutôt qu’adossé à ces chaises !

Il eut un petit rire nerveux qui fit hausser les sourcils d’Isaac. Alors que l’écrivain et le journaliste faisaient déjà demi-tour, le jeune homme jeta un bref coup d’œil à l’intérieur du laboratoire, l’air suspicieux. Aldebert, fuyant son regard, lui fit signe de se bouger pour le laisser passer et ils se dirigèrent sans un mot à l’étage supérieur.

Une fois dans le salon, Aldebert observa un peu plus attentivement cet homme qu’il ne connaissait pas. Jules Assange était un homme dans la trentaine. Il était un peu plus petit que Stephen et portait une veste brune parsemée de tâches et de quelques trous. Son pantalon, brun lui aussi, était dans le même état. Il avait le visage fatigué mais aussi très sérieux. Il semblait regarder son hôte avec la même attention que celui-ci, comme s’il attendait quelque chose de particulier de sa part. Isaac lui montra les fauteuils, mais il refusa de s’asseoir, prétextant qu’il préférait rester debout.

- Alors, commença Aldebert avec appréhension en s’asseyant. Que puis-je pour vous, Mr Assange ?
- J’aimerai vous poser quelques questions, Professeur Caul
, répondit celui-ci.
- Une sorte d’interview ? demanda Aldebert avant de se tourner d’un air mécontent vers Isaac et Stephen. C’est-à-dire que je n’aime pas trop être sous le feu des projecteurs…
- Il ne s’agit pas de cela
, le rassura Jules Assange. Voyez-vous, j’ai été renvoyé de Planète Infos il y a déjà quelques mois pour avoir rédigé un article compromettant pour le Gouvernement de l’Etat de Kalos…
- Une histoire d’argent
, précisa Stephen Shelley en voyant son ami froncer les sourcils d’un air interdit. Ça a fait un peu de bruit à l’époque, mais ils ont vite étouffé l’affaire, et Jules a été renvoyé.
- Je ne vois pas de rapport entre cette affaire et moi
, commenta Aldebert.
- Il n’y en a aucun, je vous rassure, répondit le journaliste. Non, j’ai tourné la page en découvrant quelque chose de bien plus intriguant que quelques magouilles politiques de nos Ministres…
- Si vous voulez mon avis, vous mêler des affaires de l’Etat ne vous apportera que des ennuis…
glissa Aldebert. J’en sais quelque chose…
- Sauf que je crois que cela n’a rien à voir avec l’Etat… Professeur Caul, que pouvez-vous me dire sur les expériences de l’Ile Neuve ?

Un grand silence s’installa. Isaac, Stephen et Jules avaient les yeux fixés sur Aldebert, qui semblait très surpris par la question qu’on lui posait. Il poussa un long soupir et se redressa sur le fauteuil.

- Je ne suis jamais allé sur place… Mais l’ancien propriétaire de cette maison était en quelque sorte mon informateur sur ce qu’il s’y déroulait…
- Et est-il vrai qu’ils travaillaient essentiellement sur le Clonage ?
demanda Jules.
- Oui… répondit Aldebert après un moment de silence. Oui, ils y ont cloné quelques Pokémon et ils ont tenté de faire de même avec …
- Avec des êtres humains ?
l’interrompit le Journaliste.

A nouveau, Aldebert ne sut quoi répondre. Il s’apprêtait à parler de Mewtwo, le Pokémon qui, vraisemblablement, avait réussi à détruire toute l’île après que Millstein l’ait libéré… Aldebert avait longtemps cherché à savoir ce qu’il était advenu de ce Pokémon et du jeune scientifique, mais il n’avait jamais trouvé le moindre indice. Alors, évidemment, il pensait que c’était de ce sujet que voulait lui parler Assange. Visiblement, il s’était trompé.

- Ils ont essayé, en effet, confirma Aldebert. Mais leur tentative a été sabotée par mon agent sur place…
- Et tu crois qu’ils auraient pu récidiver autre part ?
demanda Stephen, l’air mal à l’aise.
- Techniquement, c’était un échec… Mais rien ne nous dit qu’ils n’ont pas essayé, oui…
- Et à grande échelle ?
l’interrogea le journaliste.
- A grande échelle ? répéta Aldebert en écarquillant les yeux. Qu’entendez-vous par là ?

Jules Assange sembla hésiter quelques secondes. Il adressa un regard interrogateur à Stephen qui hocha de la tête. Il poussa ensuite un grand soupir et fouilla dans la poche de son pantalon pour en sortir une photo. Il s’approcha d’Aldebert et la lui tendit. Isaac se leva à son tour, curieux, pour venir observer la photographie avec son père adoptif. Tous deux la fixèrent longuement, leur visage mêlant fascination, étonnement et indignation. Dessus, il y avait en tout une vingtaine de couples, mais surtout le même nombre de petites filles, qui avaient exactement le même visage et portaient des habits fort semblables.

- Où avez-vous eu ça ? demanda finalement Isaac sans quitter l’image des yeux.
- Je l’ai volé dans la maison d’un des couples que vous voyez. La photo a été prise lors d’un rendez-vous annuel entre tous les ménages de Kanto faisant partie de ce qu’ils appellent le « Programme ». J’ai réussi à localiser quelques-uns de ces foyers. Ces enfants sont trop identiques pour que cela soit un hasard, vous ne croyez pas ?
- C’est toujours possible
, répondit Aldebert dans un souffle. Mais pareille coïncidence relèverait d’un hasard assez peu vraisemblable…
- J’enquête sur cette histoire depuis plusieurs semaines
, continua Assange. Et j’ai besoin de quelqu’un comme vous…
- Moi ?
s’étonna Aldebert en relevant la tête. Mais pourquoi ?
- Vous êtes un scientifique renommé. J’ai essayé de les aborder de différentes manières, sans succès, mais je sais qu’ils ouvrent toujours leur porte à un certain Dr Vygotsky. Peut-être qu’ils parleront avec un autre scientifique, non ?
- Je… je ne pense pas qu’il s’agisse là d’une bonne idée…
bredouilla Aldebert.
- Professeur, d’après ce que j’ai appris, ce couple s’apprête à adopter un enfant supplémentaire auprès de ce fameux Programme. C’est une occasion unique pour comprendre un peu mieux comment celui-ci fonctionne. On ne peut pas laisser passer cette chance !
- Et si vous vous trompiez ?
demanda Isaac en volant à la rescousse d’Aldebert, qui semblait désemparé. Vous n’avez pas à mêler Al’ à ça. Peut-être que c’est moins grave qu’il n’y parait et qu’il n’y a pas de clone…
- A vrai dire, cette dernière idée n’est pas de moi
, avoua Assange. Je ne savais même pas qu’il était possible de cloner un être vivant. Mais quand j’ai montré la photo à Stephen, il m’a amené ici.
- Stephen !
soupira Aldebert, apparemment agacé et soulagé à la fois. Tu t’es encore laissé déborder par ton imagination, c’est ça ?
- Peut-être
, avoua l’écrivain. Mais ce que l’on ne t’a pas dit, c’est que, grâce à une photo prise par Jules et à mes relations dans le Gouvernement, nous avons réussi à prouver que la voiture que ce Dr Vygotruc utilisait appartenait à un laboratoire privé du nom de Chronos.
- Et alors ?
demanda Isaac en haussant les épaules.
- Et alors, après quelques recherches sur l’ordinateur de ma femme, j’ai appris que Chronos appartenait à la Sylphe Sarl, et avait été fondé la même année que cette histoire avec l’Ile Neuve.

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Corentin et Océane Ross étaient silencieux depuis près de 5 minutes. Ils étaient assis à la table de leur salle à manger, face au Professeur Caul, qui dégustait une gaufre au sucre faite la veille par Elodie et sa mère. La petite fille en question était dans sa salle de jeu, en compagnie d’Isaac. Ils n’avaient jusqu’alors fait que se présenter brièvement et les deux parents semblaient très tendus.

- Elles sont succulentes, commenta Aldebert. Vous n’auriez pas du Soda ?
- Si, bien sûr, je vais vous chercher ça, répondit Océanne en se levant.
- Si je puis me permettre, Professeur Caul, pourquoi n’est-ce pas le Dr Vygotsky qui vient nous voir ? demanda Corentin, l’air intrigué. Nous avons eu quelques fois son assistant, lorsqu’il est dans d’autres régions, mais je ne savais pas que vous étiez vous aussi dans le Programme…
- Je n’ai jamais dit que je faisais partie du Programme
, fit remarquer Aldebert. Mais c’est bien pour vous en parlez que je suis là…

Océane, qui allait quitter la pièce, se figea avant de se retourner avec horreur vers son mari. Celui-ci déglutit et se tourna à son tour vers sa femme. Ils avaient l’air paniqué.

- Je vais vous demander de sortir de chez moi, répondit Corentin en essayant de rester calme.
- Pas avant que vous m’ayez expliqué ceci, répondit Aldebert en montrant la photo qu’Assange avait volée.
- Qu’est-ce qu… c’est vous qui nous l’aviez volée ?! s’exclama Corentin en se relevant d’un bond.
- Non, c’est un contact à moi… répondit Aldebert, en soutenant le regard de Corentin d’un air grave. Je veux que vous m’expliquiez exactement ce qu’il se passe ici et dans toutes ces familles.
- Nous ne pouvons pas
, lâcha sèchement Océane. Il y a trop à perdre…
- Vous ne vous rendez donc pas compte de la gravité des faits ?
s’exclama Aldebert. Ça ne vous étonne pas que toutes ces petites filles se ressemblent à ce point ?
- Si, évidemment
, répondit vivement Corentin. Bien sûr qu’on trouve ça bizarre, mais …

Il semblait soudainement perdu dans ses paroles, comme s’il ne savait pas quoi dire. On aurait dit qu’il avait un peu de mal à respirer et jetait des regards désespéré autour de lui. Sa femme se rapprocha de lui et mit ses mains sur ses épaules.

- Le Programme est très strict, continua celle-ci. Si nous laissons filtrer des informations, qui sait ce qui nous arriverait…
- Ils nous enlèveraient notre fille, voilà ce qui arriverait !
déclara Corentin avec une mine attristée. Et c’est là la pire chose qui pourrait nous arriver…
- Nous aimons notre fille, professeur Caul
, poursuivit Océane. Le Programme nous l’a donnée, mais il peut aussi nous la reprendre… nous n’y survivrions pas…
- Je vois…
dit Aldebert après un instant de silence. Je vois que vous êtes remplis d’amour pour votre enfant… Mais il y a des choses qui, je le crains, ne dépasse tout ce que vous pourriez imaginer…
- Que voulez-vous dire ?
demanda Corentin, perplexe.
- J’aimerai croire que ces enfants sont de simples orphelins, abandonnés à la naissance. Mais leurs similitudes me font plutôt penser qu’il s’agirait … de clones d’un seul et même individu…
- Des clones ?
répéta Océane. Nous sommes dans la vie réelle, Professeur, pas dans un livre de science-fiction !
- Et pourtant, le clonage est secrètement maîtrisé depuis quelques années
, répondit Aldebert. Néanmoins, je ne peux, tout comme vous, m’empêcher d’avoir des doutes là-dessus. Cela me semble impossible, à moi aussi… Aussi ai-je besoin d’en apprendre plus sur le Programme…

Océane se mordit la lèvre avant de se tourner vers son mari. Ils avaient tous les deux l’air aussi désemparés l’un que l’autre par la situation. Ils avaient beau avoir eu devant les yeux tous ces enfants en même temps, jamais ils n’auraient imaginé de telles sottises ! Et pourtant, le Professeur Caul avait réussi à faire naître en eux un doute effroyable…

- Qu’est-ce que vous voulez savoir ? finit par dire Corentin en soupirant, la tête baissée pour ne pas avoir à fixer le Professeur.
- Comment avez-vous été embarqués dans toute cette histoire ? demanda Aldebert en joignant les mains et en essayant de se montrer le plus rassurant possible.
- Ce n’est pas nous qui avons trouvé le Programme, mais l’inverse, répondit Océane.
- Nous vivions à Kalos à l’époque. Nous étions en couple, mais aucun de nos parents n’approuvait notre relation. Nous étions alors obligés de nous cacher.
- Et puis cet homme, le Dr Vygotsky, nous a approchés
, continua Océane. Il nous a proposé une sorte de … marché.
- Un marché ?
répéta Aldebert, intrigué. Quel genre de marché ?
- Il nous proposait de déménager à Kanto sous une fausse identité
, répondit Corentin, mal à l’aise. Je ne sais pas comment il a fait exactement, mais il a inventé un accident de toutes pièces. Pour nos parents, nous étions décédés…
- Et donc libres de vivre ensemble
, continua Océane, la larme à l’œil, apparemment chamboulée.
- Nous nous sommes donc installés ici, à Azuria, sous le nom de Ross, poursuivit Corentin. Et ils nous ont trouvé un travail à tous les deux, pour lesquels nous avions les compétences nécessaires.
- Pourquoi a-t-il fait cela ?
demanda Aldebert en fronçant les sourcils. Que voulait-il en échange ?
- Que nous élevions Elodie
, répondit Océane, le regard perdu. Nous l’avons reçue tout bébé, elle venait à peine de naître d’après le Dr Vygotsky…
- Le Dr Vygotsky nous a donné un grand nombre de consignes très strictes sur la manière dont nous devions l’élever. Il passait de temps en temps pour prendre de nos nouvelles, puis, quand Elodie a eu 4 ans, ses visites sont devenues plus régulières. Après chaque entrevue avec elle, il nous donnait de nouvelles consignes ou conseils…
- Vous n’étiez donc pas maitre de l’élever comme vous le souhaitiez ?
demanda Aldebert.
- Non, le Programme est très strict et très précis. Il nous est arrivé de la punir pour certaines choses ou de la féliciter pour d’autres alors que ça ne nous aurait pas préoccupés plus que cela si nous n’avions pas eu le Programme. Nous avons été obligés de lui offrir un Pokémon pour son sixième anniversaire, même si nous pensions que c’était encore tôt, et nous ne pouvions le choisir que dans une petite liste.
- Et cette photo, alors ?
interrogea Aldebert en la pointant du doigt.
- Deux fois par an, nous devons aller à une sorte de soirée privée, répondit Océane. Seuls les couples faisant partie du Programme du Dr Vygotsky y sont conviés, avec les filles, évidemment. Il y a des jeux et des animations pour elles et nous, nous rencontrons les autres… Elodie s’y est toujours beaucoup amusée.
- Je vois… et vous avez appris des choses sur le passé des autres couples ?
- Il y en a quelques-uns qui étaient comme nous
, répondit Corentin. Un amour impossible… D’autres avaient des problèmes d’argent, et certains ne pouvaient tout simplement pas avoir d’enfants.
- Mais ils sont tous passés par le même trajet que nous
, continua Océane. On simule leur mort et ils déménagent sous une nouvelle identité…
- Et ce Dr Vygotsky, vous a-t-il expliqué pourquoi il fait cela ? Qu’attend-t'il de ces enfants ? C’est une sorte d’expérience à grande échelle ?
- Un peu, je crois… Il veut former des infirmières pour les Centres Pokémon
, répondit Océane. Il nous l’a dit à plusieurs reprises et …

A cette annonce Aldebert faillit tomber de sa chaise. Il se rattrapa de justesse, interrompant le couple. Son expression avait changé du tout au tout. Il avait soudainement l’air horrifié et sous le choc. Il reprit la photo d’une main tremblotante et se remit à l’examiner à nouveau. Les petites filles avaient toutes des cheveux roses et des yeux bleus, exactement comme la première Infirmière qu’ils avaient engagée à l’époque, Carine Joëlle.

- Higgs… chuchota Aldebert, à peine audible, tout en continuant de trembler. Tu n’aurais pas osé …
- Professeur Caul ?
s’inquiéta Corentin. Quelque chose ne va pas ?
- Mademoiselle, quel est votre nom de jeune fille ?
demanda Aldebert. Je veux dire, sous votre fausse identité…
- Moi ?
s’étonna Océane. Joëlle… Toutes les femmes du Programme ont reçu ce nom, c’est pour faire passer ces rendez-vous biannuels comme des réunions de familles pour les filles…
- Pas seulement…
répondit Aldebert en lâchant la photo pour maintenir sa tête dans ses mains. Il est de tradition que les infirmières des Centres portent toutes le nom de leur mère, car c’était ce qu’avait fait notre première infirmière à l’époque…

Il déglutit. Il savait qu’Higgs était capable des pires atrocités, mais jamais il n’aurait cru qu’il irait aussi loin pour réaliser ses désirs. Il lui avait pourtant parlé de ses plans, plus de 20 ans auparavant, mais à l’époque il pensait que c’était juste une idée ridicule… C’était désormais sûr et certain, la Sylphe Sarl était impliquée dans cette affaire. Mais pourtant, Aldebert avait encore du mal à accepter que son ancien ami ait à ce point défié les Lois de l’éthique et de la Morale…

- Je crains que mes doutes ne se confirment, lança finalement Aldebert. Mais je voudrais en être sûr… Et pour cela, je vais vous demander une faveur.
- Quel genre de faveur ?
demanda Océane en serrant contre son mari, appréhendant la réponse du Professeur.
- Je refuse de prendre le moindre risque, s’exclama Corentin, l’air décidé.
- Il n’y en aura pas… Je sais que vous vous apprêtez à adopter un second enfant du Programme …
- Nous n’abandonnerons pas ce projet
, l’interrompit Océane. Quel que soit la provenance de l’enfant… Nous aimons Elodie et nous aimerons sa sœur aussi !
- Je ne vous demande pas de refuser l’enfant, au contraire
, reprit Aldebert. Seulement, lorsque vous l’aurez, je voudrai… pouvoir comparer son ADN à celui d’Elodie… Un simple cheveu suffirait…

Océane et Corentin se tournèrent l’un vers l’autre, l’air à la fois inquiet et hésitant. On aurait dit qu’ils communiquaient par le regard. Finalement, ils soupirèrent.

- Bien, Professeur… dit finalement Océane. Nous prendrons contact avec vous dès que nous aurons sa sœur… Vous aurez les cheveux… mais après cela, nous ne voulons plus jamais vous revoir… Pour le bien de nos filles…
- Soyez en assurés…


A quelques mètres de là, Elodie s’amusait comme une petite folle aux côté d’Isaac, qui avait un excellent contact avec elle. Jamais elle n’aurait pu penser que pareille discussion avait lieu au même instant…

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Le Dr Vygotsky était de retour à Azuria, comme il l’avait promis à Corentin et Océane, pour procéder à une dernière évaluation du Programme auprès d’Elodie. Encore une fois, les deux parents attendaient, plus stressés que jamais, n’osant pas quitter la salle de jeu du regard. Ils n’avaient jamais été aussi tendus de leur vie, et Océane avait cassé trois tasses depuis leur réveil ce jour-là. C’était sur cet entretien que tout allait se jouer, et les Ross priaient non seulement pour que leur demande d’adoption aboutisse, mais aussi pour que le Dr n’ait pas eu vent de leur entrevue avec le Professeur Caul.

Elodie était en train de dessiner tout en répondant un peu distraitement aux questions que lui posait le Docteur. Celui-ci, qui avait à faire avec bien d’autres enfants en permanence, était habitué à ce genre de comportement et ne lui en tenait pas rigueur. Au contraire, il en profitait pour poser certaines questions à propos des passions de la petite fille pour voir si le bricolage et la mécanique étaient toujours au goût du jour.

Au bout d’un moment, satisfait des réponses de la petite fille, le Dr Vygotsky adressa un sourire à ses parents derrière la vitre. Il n’allait pas tarder à leur annoncer qu’il accédait à leur demande, après quoi il réglerait la paperasse nécessaire et les Ross accueilleraient un second enfant dans les semaines à venir. Le Programme était un succès.

Il avait toutefois une dernière chose à vérifier. Les dessins d’enfants étaient souvent signe de certains détails de leur subconscient profond. Aussi était-il nécessaire de jeter un coup d’œil rapide à celui qu’Elodie était en train de réaliser. Il lui demanda la permission, puis attrapa la feuille sur laquelle elle travaillait depuis une petite vingtaine de minutes.

Il regarda le dessin, visiblement troublé. On y voyait deux personnages humains, ainsi que deux autres qui devaient être des Pokémon. Il reconnut rapidement Mélo, que la petite fille dessinait souvent de la même manière, mais ne put donner de nom à l’autre. Pour les humains, c’était le même cas. Elodie s’était elle-même dessinée aux côté d’un inconnu. Tous souriaient et se trouvaient dans ce que le Dr Vygotsky reconnut comme étant la même salle de jeu dans laquelle ils étaient en ce moment.

- Dis-moi, Elodie, demanda-t-il doucement en essayant de tronquer son visage perplexe par un sourire. Qui est-ce ?
- C’est Isaac !
s’exclama la petite fille avec un petit rire. Tu le connais pas ? Il est venu jouer ici avec moi et Mélo. Il a un drôle de Pokémon bizarre mais il est super gentil !

Le sourire du Dr Vygotsky s’élargit. Il se releva et ébouriffa les cheveux d’Elodie d’un air paternel avant de lui dire au-revoir. Puis il se dirigea vers le couple Ross qui, depuis le couloir, n’avait pas pu entendre le moindre mot de sa conversation avec leur fille adoptive. Ils avaient l’air encore plus sur les nerfs que la dernière fois, si c’était possible.

- Félicitation, mes amis ! annonça-t-il en ouvrant grand les bras, toujours en souriant. En vue de mon entretien avec Elodie, j’ai décidé d’accéder à votre demande d’adoption !
- Vraiment ?!
s’exclama Corentin tandis que sa femme éclatait en sanglot tout en mettant sa main devant sa bouche. Ho, merci, merci de tout cœur, Docteur !
- C’est moi qui vous remercie !
répliqua-t-il. Ce sont des couples comme le vôtre qui sont le ciment de notre Programme! C’est grâce à vous que celui-ci se rapproche peu à peu du succès que nous recherchons !
- Quand pouvons-nous espérer avoir l’enfant ?
demanda Océane en se séchant les yeux.
- Mais aujourd’hui-même ! répondit le Dr Vygotsky. Si cela vous convient, évidemment, je vais de ce pas chercher l’enfant qui vous sera confié, avec tout ce qu’il vous faut pour l’élever de la meilleure de façon ! Il doit vous rester le landau et la poussette d’Elodie je crois ? Je vais vous fournir un petit stock de couches, aussi, ça vous ne devez plus en avoir! Ha, et il faudra que vous signiez, bien sûr.
- Si vite ?
s’étonna Corentin en soupirant de bonheur.
- Allons, pourquoi attendre ? Je sais que vous vous en chargerez très bien ! J’ai toute confiance en vous !

C’est donc sous milles remerciements que les Ross raccompagnèrent le Docteur jusqu’à la sortie. Ce dernier leur promettait d’être de retour dans à peine quelques heures et il les quitta en leur adressant de grands sourires, se dirigeant vers sa voiture.

Alors que les Ross, ivres de bonheur, couraient pour annoncer la nouvelle à Elodie, le Dr Vygotsky s’éloignait de la maison, plusieurs fois photographiés à son insu par Jules Assange, à nouveau planqué dans le même arbre qu’à son habitude. Une fois que le Dr Vygotsky fut hors de portée du journaliste, les deux hommes, sans le savoir, s’imitèrent l’un l’autre en se saisissant de leur Pokématos. Si l’un contactait le Professeur Caul, l’autre appelait le Professeur Higgs.

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A peine une heure plus tard, la voiture du Dr Vygotsky était de retour devant la maison des Ross. Curieux, le journaliste observa ce dernier sortir du véhicule. Mais à sa grande surprise, il ne fut pas le seul à en sortir. Le chauffeur, celui qui fumait constamment un grand cigare, l’imita et, sans attendre, fit sortir un Octilery de sa PokéBall. Le Pokémon se jeta sur son propriétaire et enroula ses tentacules sur son cou. Apparemment habitué, l’homme au cigare n’eut pas plus de réaction. Mais il n’y avait aucune trace d’un quelconque enfant.

Assailli d’un mauvais pressentiment, Jules Assange se saisit de son Pokématos. Il essaya de joindre le Professeur Caul, qu’il savait en route vers Azuria, mais ce dernier ne décrocha pas. Pestant, rangea son appareil et continua son observation.

Ce fut Corentin qui ouvrit. Il avait un visage radieux mais se figea sur place en voyant que le Docteur Vygotsky était derrière l’homme au cigare. Le pédagogue souriait exagérément, exposant ses dents blanches avec une expression sadique. Ne voyant aucune trace du bébé promis, Corentin comprit trop tard qu’il leur avait mentit. Il essaya de refermer la porte, mais il ne fut pas assez rapide.

L’Octilery expulsa soudainement un puissant Octazooka, qui brisa en morceaux la porte en plein mouvement et projeta Corentin Ross contre le mur, à plusieurs mètres de l’entrée. Plusieurs os avaient été brisés sous le choc et il retomba pitoyablement, arrivant à peine à respirer. Il entendait les cris de sa femme qui demandait ce qu’il se passait, mais ne trouva pas la force de l’avertir du danger. Il tenta péniblement de se relever, mais parvint à peine à tourner la tête, juste assez pour voir que l’homme au cigare était juste devant lui.

- Quelle déception ! s’exclama le Dr Vygotky. Vous n’avez finalement pas été à la hauteur de nos attentes… Vous étiez pourtant un couple prometteur ! Mais vous êtes bien trop compromis pour que nous continuions à collaborer.

Corentin aurait voulu crier pour demander pitié, demander pardon, parler pour sauver sa peau et celle de sa famille. Mais c’est-à-peine s’il parvenait à articuler une syllabe. Et, alors qu’Océane et Elodie ouvrait la porte de la cuisine pour voir ce qui faisait tant de bruit dans le couloir, l’Octilery tira une salve de projectiles rocheux avec une puissance inouïe, rompant le cou et brisant le dos de Corentin sous leurs yeux, l’achevant pour de bon dans la douleur.

Océane cria d’horreur et, comme son mari, referma la porte en vitesse. Elle se jeta par terre avec Elodie tandis qu’un nouvel Octazooka ouvrait le passage. Océane se releva en vitesse et tira sa fille par la main en lui hurlant de courir. L’homme au cigare pénétrait lentement dans la cuisine dévastée par l’attaque de son Pokémon et constata que mère et fille tentaient de fuir par une porte donnant sur le jardin. Avec une précision chirurgicale, le Pokémon utilisa à nouveau son attaque Boule Roc, atteignant sa cible, Océane, au niveau des jambes. La pauvre femme chuta en hurlant de douleur.

Elodie s’arrêta, le visage déformé par l’horreur et l’angoisse. Sa mère ne pouvait s’empêcher de pleurer, tant la douleur était forte. Il lui était impossible de se relever. Elle cria un juron, tout en sanglotant. Puis elle vit l’ombre de son agresseur et du Dr se profiler derrière elle et tenta tant bien que mal de se resaisir.

- ELODIE ! hurla-t-elle. COURS ! CACHE-TOI DANS LES BOIS ! NE TE RETOURNE SURTOUT PAS !
- Mais maman…
sanglota la petite fille, larmoyante.
- COURS !

L’enfant serra les poings et se retourna juste à temps pour ne pas voir sa mère être achevée par une nouvelle attaque de l’Octilery. Elle courrait en direction des arbres, pour tenter de se cacher.

- Ne lui tirez pas dessus, commandant, intervint le Dr Vygotsky en voyant que le Pokémon Pieuvre s’apprêtait à tirer à nouveau. Elle ne nous sera d’aucun danger, et j’aimerai pouvoir l’étudier pour voir si une réinsertion serait possible.
- C’est vous le patron
, déclara l’homme en retirant son cigare et en faisant signe à son Snipper de s’interrompre. On la retrouvera facilement de toute façon…

Ils s’avançaient négligemment vers la petite forêt qui bordait la maison quand, soudain, des lianes apparurent des arbres pour venir frapper l’homme au cigare et son Pokémon. Il parvint à parer le coup de fouet en se servant de ses bras et recula pour éviter une nouvelle attaque, tandis que Jules Assange descendait de l’arbre, l’air décidé.

- Ainsi donc, vous les observiez ? lança le Dr Vygotsky, l’air toujours aussi confiant. Depuis longtemps ?
- Assez pour comprendre de quoi retournaient toutes vos magouilles
, répliqua Assange en tendant le bras pour que son Boustiflor retombe dessus. J’ai assez de preuves et de témoignages pour faire cesser tout cela.
- Ha, je vois…
répondit Vygotsky avec un petit rictus. Dans ce cas, vous comprendrez que nous ne pouvons pas vous laisser en vie ?
- Hé bien, c’est ce qu’on verra !
cria Assange en s’élançant, son Pokémon attaché à son bras d’une liane et se préparant à envoyer ses feuilles tranchantes sur ses adversaires.
- Quel crétin… grogna l’homme au cigare en sortant de sa poche un étrange objet métallique pointu qu’il enfonça dans la bouche de son Pokémon.

Ni lui ni le Docteur n’avaient daigné reculer. Le journaliste courait vers eux en hurlant, persuadé d’avoir une chance de s’en sortir. Mais s’il était un reporter d’exception, il était loin d’être un brillant tacticien. Aussi, lorsqu’Octillery tira un nouveau coup, son projectile le transperça de part et d’autre le stoppant net dans sa course. La balle continua sa course et se figea un peu plus loin, dans un arbre, avant de provoquer une petite explosion. Les bruits causés par celle-ci furent certainement les derniers qu’entendit Jules Assange, qui tomba à genoux dans un premier temps avant de s’écrouler. Son Boustiflor, qui ne comprenait pas ce qu’il s’était passé, tentait péniblement de le réveiller alors que l’homme au cigare se détournait de ce spectacle et retournait sur ses pas.

- Il n’était pas nécessaire d’utiliser un tel arsenal, fit remarquer le Dr Vygotsky en continuant de sourire. Mais je reconnais que c’est efficace.
- Un cadeau du prof
, répondit l’homme en haussant les épaules sur lesquelles se trouvait toujours le Pokémon. Il faisait trop de bruit, de toute façon, et ne me plaisait pas du tout. Nous devrions maquiller la scène, maintenant, non ?
- Vous marquez un point, commandant
, ricana Vygotsky. Nous avons de quoi accuser les Rocket dans la voiture, je m’en occupe. Vous, essayez de me la retrouver rapidement. Vous êtes meilleur pisteur que moi.

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Elodie courait dans les bois, sanglotant d’un air paniqué. Elle avait vu son père mourir devant ses yeux et sa mère blessée à mort lui ordonner de s’enfuir. Jamais elle n’avait trouvé le Dr Vygotsky effrayant auparavant, mais cette fois-ci, c’était différent. Il avait un sourire de folie au visage. Et puis il y avait cet homme et son Pokémon autour du cou qui tirait de sang-froid. Ils étaient à ses trousses, c’était sûr. Mais elle, sans ses parents, elle était seule. Elle ne savait pas par où aller pour trouver de l’aide. Par où était la ville encore ? Et cet arbre, n’était-elle pas déjà passée devant ?

Les bruits de l’explosion parvinrent à ses oreilles. Elle cria et chuta par terre, pensant avoir été touchée par le Pokémon. Il lui fallut quelques instants pour se ressaisir et comprendre qu’elle n’était pas blessée. Elle se releva péniblement et continua de fuir sans se retourner.

Elle continua de courir encore quelques minutes quand elle sentit brusquement un projectile la frôler de justesse. Elle se figea, droite comme un I et éclata en sanglot. Sans se retourner, elle avait compris que l’homme et son Pokémon l’avaient rattrapée.

Le Commandant s’avançait lentement vers elle, d’un air décidé, son cigare en bouche. Il s’apprêtait à la saisir par le dos pour la soulever quand il reçut soudainement un violent coup de bâton dans le dos, ce qui lui fit cracher son cigare par terre, embrasant lentement la végétation. Ignorant le feu naissant, il se retourna et tenta de frapper son agresseur, qui esquiva de justesse en reculant. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’année qui portait un morceau de toile sur le visage.

- Isaac! cria Elodie en se retournant.
- Sale morveux! cria l’homme en saisissant un nouvel objet métallique de sa poche. Tu vas voir!
- C’est toi qui va voir!
cria une voix sur le côté. Chapignon !

Et avant que l’homme n’ait eu le temps de fourrer le projectile dans la bouche d’Octilery, un grand nuage de Spore les envahit, troublant leur vue et s’engouffrant dans leurs poumon. L’homme toussa violement, imité par son Pokémon puis, ne pouvant se retenir, il tomba face contre terre, endormi. Elodie, elle aussi, avait été atteinte par le nuage de Spore et était rapidement tombée dans les bras de Cresselia. Isaac, quant à lui, s’était protégé de l’attaque grâce à son masque de fortune qu’il maintenait sur le nez. Il attendit quelques instants que le nuage se dissipe puis se jeta sur Elodie et la prit dans ses bras pour l’éloigner du feu qui prenait de plus en plus d’ampleur. Il se tourna vers son père adoptif et couru vers ce dernier. Sans rien dire, ils fuirent les bois aussi vite que possible, tandis que les flammes se chargeaient de transformer le bois en véritable Enfer de chaleur, effaçant ainsi toutes les preuves…

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Depuis le domicile des Ross, le Dr Vygotsky voyait, intrigué, la fumée s’échapper des bois. Quand il comprit que le bois était en feu, il haussa les épaules et éclata de rire. Sans plus attendre, il prit la place du conducteur dans la voiture et s’éloigna. Il avait hâte de raconter ce qu’il s’était passé au Professeur Higgs !

Posté à 09h43 le 28/02/18

Les ans 30 et 34, les années du Recrutement.



D'après Albert Einstein :
Pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton.


L'an 30, septembre



C’était la première fois que Léo venait à Safrania, ou plus exactement qu’il quittait Johto. Il était né et avait vécu des années à Doublonville jusqu’au jour où, accompagné de son Abra, il s’était lancé dans l’aventure des dresseurs Pokémon. C’était il y a déjà presque 10 ans et c’était d’ailleurs la première année que les enfants de son âge étaient autorisés, via une Loi votée dans tous les Etats du monde, à embrasser si tôt une carrière de dresseur. Un privilège qui avait longtemps été réservé aux jeunes adultes. Cependant, avec la naissance des Centres et l’essor de diverses technologies, il avait été décidé d’avancer l’âge légal. Une aubaine pour le Léo de l’époque, qui s’ennuyait à mourir à l’école.


Cependant, il n’avait jamais été très doué pour les combats et sa « carrière » de dresseur ne l’a jamais mené plus loin qu’Oliville, avec à peine deux badges à son actif. Mais ce n’était pas très important pour Léo, qui se passionnait bien plus dans la collection de Pokémon rares.

Toutefois, un jour qu’il se promenait avec son Herbizarre, celui-ci évolua sous ses yeux. Le jeune dresseur de l’époque se prit soudain d’une passion nouvelle, l’étude des Pokémon et la recherche scientifique.

Et c’était bien pour cela qu’il se trouvait en ce moment même dans un large bureau de la Sylphe Sarl, attendant impatiemment son entrevue avec l’illustre Professeur Higgs lui-même ! Ce dernier lui avait récemment envoyé une lettre, lui demandant de venir au plus vite le rencontrer. D’abord dubitatif, l’incompréhension avait rapidement fait place à l’excitation. Le patron de la Sylphe Sarl était mondialement connu de tous pour les Centres Pokémon, mais aussi pour bien des œuvres de bienfaisance et d’autres inventions de sa société. Pourtant, Léo ne l’avait jamais rencontré auparavant et le jeune homme se demandait maintenant bien ce que lui voulait une pareille pointure de la science moderne.

C’était une femme qui l’avait accueilli à l’entrée de la Sylphe. Elle s’était présentée comme Madame Crowfoot, sous-directrice de la Sylphe. Elle l’avait amené jusqu’au tout dernier étage du grand bâtiment et l’avait ensuite conduit au bureau d’Higgs en lui demandant de patienter quelques instants, le temps que ce dernier ne revienne d’un autre rendez-vous qui prenait plus de temps que prévu. Depuis lors, il attendait, sagement mais mal à l’aise, comme un enfant qui attend de passer son premier examen oral pour lequel il aurait oublié d’étudier.

Il sursauta presque quand il entendit la porte s’ouvrir et se leva d’un bond en apercevant l’homme devant lui. Tout comme sa sous-directrice, le Professeur Higgs n’était plus de première jeunesse. Il semblait cependant très bien supporter l’épreuve du temps, en témoignaient quelques rares rides et une expression qui trahissait une terrible vitalité. Il avait encore tous ses cheveux, noirs comme l’encre, et se tenait droit comme un i, élégamment habillé d’un costume noir.

- Léo de Doublonville, je présume ? demanda celui-ci avec un brin de malice dans les yeux.
- C’est bien ça, répondit ce dernier en se dirigeant vers lui pour lui serrer la main. C’est un honneur pour moi de vous rencontrer, professeur Higgs.
- Mais moi de même, mon très cher Léo
, répliqua Higgs avec une poigne vigoureuse qui étonna le jeune homme. Mais asseyez-vous donc, nous serons plus à l’aise pour discuter. Vous désirez quelque chose à boire ? Cognac, Rhum, bière ? J’ai aussi du Soda et de la Limonade. Ou peut-être un café ?
- Un café, ce sera parfait
, répondit Léo en reprenant sa place dans le siège face au bureau tandis que son hôte activait une cafetière.
- Je suppose que vous ne prenez pas de lait, puisque vous y êtes allergique, mais peut-être prendrez-vous du sucre avec ?
- Je veux bien, merci.


Léo observa le Professeur Higgs s’activer avec le café en souriant. Il l’avait imaginé un peu plus grand et plus impressionnant et se sentait rassuré de voir qu’il s’agissait d’un homme comme les autres, assez simple pour s’occuper soi-même du café plutôt que de le demander à une secrétaire. Puis, soudain, un détail vint le frapper comme s’il avait reçu un Racaillou sur la tête et il ouvrit la bouche, sans qu’aucun son n’en sorte, jusqu’à ce que le Professeur lui tende une tasse de café brûlant. Ce dernier, voyant son expression, haussa les sourcils.

- Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il. Vous n’aimez pas le café ?
- Comment saviez-vous… que je suis allergique au lait ?
demanda Léo en se ressaisissant, mal à l’aise. Et pourquoi m’avoir invité à venir ici ? Nous n’avions jamais été en contact auparavant…
- J’avoue que je me suis un peu renseigné sur vous après que j’ai eu vent de vos recherches
, reconnut Higgs après avoir bu une gorgée dans sa propre tasse. Vous n’imaginez pas la quantité d’informations qu’on peut trouver quand on sait où chercher ou à qui demander…


Léo resta silencieux. Il avait maintenant comme une boule au ventre. Soudainement, le Professeur Higgs paraissait bien plus impressionnant qu’à première vue. Etait-ce le fait que ce dernier connaisse des détails sur sa vie, ou bien y avait-il autre chose ?

- Et… de quelles recherches voulez-vous parler ? bredouilla Léo en se mordant les lèvres. Est-ce que cela concerne mon article sur…
- Non
, l’interrompit sèchement Higgs. Aussi passionnantes soient les capacités d’évolution d’Evoli, il ne s’agit pas de cela. Ne tournons pas autour du pot, je veux parler de votre projet de stockage des Pokémon à l’usage des dresseurs.
- Mais… comment…
, bafouilla Léo, surpris.
- C’est simple, vous en avez parlé au Professeur Chen, et il se trouve que je suis en relation avec ce dernier puisque nous lui revendons beaucoup d’informations sur les Pokémon. Il m’a dit qu’il avait quelque chose qui pourrait m’intéresser et, en effet, il y a de quoi ! Alors, je vous en prie, mon très cher Léo, dites-m ’en plus…

Il avait dit cette dernière phrase en se rapprochant au maximum de Léo mais en restant assis à sa chaise. Il avait croisé les doigts et sa manière de le fixer du regard sans ciller donnait à Léo la désagréable sensation d’être passé aux Rayons X.

- Je … Comme la Loi interdit aux dresseurs de posséder plus de 6 Pokémon sur soi, il est parfois difficile de trouver un endroit où mettre les autres, quand on en a. On doit se fier à des amis, de la famille, et il arrive même parfois que certaines personnes se fassent voler parce qu’ils ont accordé leur confiance à la mauvaise personne…
- Et c’est pour remédier à ce problème que vous est venue votre idée ?
compléta Higgs.
- Tout-à-fait, répondit le jeune homme, qui reprenait de plus en plus confiance en lui au fur et à mesure qu’il parlait. J’ai pensé qu’on pourrait stocker tous les Pokémon dans des endroits bâtis exprès pour ça, et tenu par une personne digne de confiance. C’est pour ça que j’en avais parlé avec le Professeur Chen, qui était assez enthousiaste à l’idée. Malheureusement…
- Son laboratoire ne serait pas assez grand. C’est bien ça ?
- Oui, l’idéal serait que les Pokémon puissent aussi jouir d’une certaine liberté, mais trouver l’endroit idéal n’est vraiment pas évident…
- Si ce n’était que cela, je serai largement en mesure d’acheter des terrains appropriés, vous savez ?
fit remarquer Higgs avec un air bienveillant. Ce n’est qu’une question d’argent, ce n’est pas un problème pour moi.
- Vous voulez dire… que vous financeriez mon système ?
demanda Léo en écarquillant les yeux.
- Bien sûr ! s’exclama Higgs. Votre idée est vraiment très intéressante et facilitera encore plus la vie des dresseurs, comme vous l’avez si bien fait remarquer. Mais il reste un problème de taille…
- Comment ça ?
s’étonna Léo, dont le sourire qui venait d’apparaitre disparut aussitôt.
- Hé bien, tous les dresseurs ne peuvent pas faire des allers-retours en permanence pour changer de Pokémon. D’autant que si nous installons plusieurs Espaces de Stockage dans une même région, on n’aura pas nécessairement accès aux Pokémon qui nous intéresse facilement. Vous voyez ce que je veux dire ?
- Ha mais justement ! J’ai la solution, je suis en ce moment même en train de travailler sur un…
- Système de téléportation
, compléta Higgs en élargissant son sourire.

Léo se tut, stupéfait. Il se sentait maintenant incapable de bouger le moindre muscle, comme si, par son simple regard, par sa simple présence, le Professeur Higgs parvenait à le défaire de tous ses moyens. Comme si le vieux scientifique lisait en Léo comme dans un livre ouvert.

- Je vais aller droit au but, Léo, poursuivit Higgs d’un air rassurant et presque paternel. Je veux que vous travailliez pour moi. Je vous ai déjà acheté une petite villa, au nord d’Azuria, dans laquelle vous aurez accès à tout le matériel nécessaire pour vos recherches sur le téléporteur. Et s’il vous manque quoique ce soit, vous n’aurez qu’à le demander et vous serez livré au plus tôt.
- Je …
- Je veux que vous parveniez à trouver un moyen de transporter les Poké-balls depuis un certain système, à vous de le construire, jusqu’aux Espaces de Stockages que la Sylphe va acheter et aménager. Vous serez ensuite chargé de rendre votre dispositif le plus simple d’utilisation possible, pour que les dresseurs puissent s’en servir. Et quand tout sera parfaitement agencé, nous installerons le tout dans les Centres Pokémon. Qu’en dites-vous ? Je ne vois pas de meilleur endroit pour accueillir votre système de stockage !


Léo ne savait pas quoi dire. Evidemment, il était heureux de voir que son idée plaise à cet homme mondialement connu. Mieux, ce dernier allait l’aider à réaliser son rêve en lui procurant toutes les ressources nécessaires ! Mais pourtant, il se sentait toujours un peu mal-à-l’aise. Le Professeur semblait avoir tout prévu depuis déjà bien longtemps, alors qu’il n’avait jamais parlé à quiconque de son idée sur la téléportation… Peut-être lisait-il vraiment dans les pensées ?

- Alors ? demanda finalement le professeur Higgs en penchant légèrement la tête. Marché conclu ?
- Hé bien … oui, marché conclu
, répondit Léo en essayant de faire un sourire qui ressemblait plus à une grimace.
- Merveilleux, s’exclama le Professeur Higgs en se relevant de son siège. J’ai de grands projets pour vous, mon très cher Léo…

Léo resta assis à son siège, ayant encore un peu de mal à réaliser ce qu’il lui arrivait. Il saisit finalement la tasse de café qu’il n’avait pas encore touchée et en but l’intégralité d’une traite. Le liquide brûlant dans son œsophage lui fit comprendre qu’il ne rêvait visiblement pas.

Pourtant, le cauchemar ne faisait que commencer.

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L'an 34, mars



- Je dois y aller ! s’écria Stephen Shelley en s’approchant de la porte d’entrée. C’est hors de question que je la laisse tomber !
- Stephen, ces gens sont armés et disposent de plein de Pokémon !
répliqua vivement Aldebert tout en se relevant de son fauteuil. C’est de la folie pure !
- Franchement, tu as bien du culot à me parler de folie !
fit remarquer l’écrivain d’un ton sec et en lançant au scientifique un regard assassin.
- Wowowo, on va se calmer tout de suite ! intervint Isaac, qui se leva à son tour. Nous disputer ne règlera en rien la situation.
- Et foncer dans le tas ne mènera à rien non plus
, ajouta Elodie, qui avait bien grandi depuis la mort de ses parents adoptifs. C’est ce qu’ont fait certains dresseurs, et ils font partie des otages, maintenant !
- Maudits Rockets
, grogna Stephen. Il doit bien y avoir un moyen de les foutre dehors…

Derrière eux, sur l’écran de la télévision, un journaliste continuait de rappeler les faits en actualisant la situation avec les informations qui lui parvenaient. Il se trouvait en direct dans la ville de Safrania, et on pouvait voir en arrière-plan le grand Immeuble de la Sylphe Sarl. C’était là-bas que, ce matin-même, des centaines d’individus en habits noirs s’étaient introduits dans le but de prendre possession de la Société par la force. Surnommés la Team Rocket, ces hommes empêchaient non seulement toute personne d’entrer dans le bâtiment, mais surtout d’en sortir. Ils retenaient ainsi en otage des centaines d’employés, mais aussi des dresseurs venus les arrêter et s’étant fait battre. Parmi eux, Morgane et Erika, les championnes de Safrania et Celadopole. On n’avait pas encore d’informations concernant Koga et Ondine, deux autres Champions, qui s’étaient eux aussi introduits dans le même but.

Mais ce n’était pas les dresseurs ou les employés ordinaires qui importaient à Stephen. Dorothéa, sa femme, était elle aussi retenue au dernier étage de l’immeuble. C’était une des vidéos envoyées aux médias par la Team Rocket elle-même qui l’avait montrée, ligotée, aux côtés d’autres personnes et scientifiques, tandis qu’un membre de l’organisation criminelle se vantait et invitait toute personne désirant renverser le pouvoir mondial des 5 Premiers Ministres à les rejoindre.

- Si jamais ils lui font le moindre mal, je jure que je les étriperais tous sans distinction, fulmina l’écrivain.
- Je pensais que la vue du sang te mettait mal à l’aise ? dit Elodie en risquant un sourire.
- Ce n’est pas le moment pour s’amuser, répondit Stephen, glacial. Je dois absolument entrer…
- Le souci c’est qu’il y a plein de Rockets devant l’entrée du bâtiment
, dit Isaac. Même s’ils n’ont pas la réputation d’être spécialement forts, ils sont trop nombreux et aucun de nous n’a de bonnes compétences en combat Pokémon…
- J’ai Ursaring
, fit remarquer Stephen. Il brise des arbres avec ses bras, il brisera bien quelques dos…
- Steph’, tu ne penses quand même pas ce que tu dis
, demanda Aldebert, attristé.
- Je suis en colère Aldebert. Qui sait jusqu’où la colère peut changer un homme ?
- Mais même avec Ursaring, tu n’iras pas loin
, commenta Elodie. Ils sont au moins 300 selon les dernières estimations !

L’écrivain soupira tout en plaquant la paume de sa main droite sur son front. Il comprenait que ce qu’il voulait faire était une pure folie, mais en même temps, il ne pouvait se résoudre à abandonner sa femme aux mains de la Team Rocket. Peu importe qu’il meure si Dorothéa, elle au moins, était sauvée. Ses amis le regardaient sans rien dire, presque honteux de ne pouvoir l’aider et d’être si pessimiste dans leur réalisme.

- Cependant, dit soudain Isaac en rompant le silence. Peut-être qu’on pourrait faire en sorte d’éviter un maximum de croiser les Rockets ?
- Comment ça ?
demanda Aldebert.
- Si on parvenait à se connecter aux caméras de surveillance de la Sylphe, proposa Isaac. On pourrait peut-être déterminer avec plus de simplicité un chemin pour éviter de croiser les Rockets, non ?
- Il faudrait donc que quelqu’un reste à l’extérieur
, fit remarquer Aldebert.
- Oui, pendant que Steph’ et moi on sera à l’intérieur, toi et Elodie, vous nous guideriez pour faciliter nos déplacements, poursuivit Isaac.
- Hey, pourquoi je ne viendrais pas ? s’exclama Elodie en fronçant les sourcils.
- C’est trop dangereux, répliqua Isaac. Pour toi comme pour Al’. Puis vous serez plus utiles en dehors, il nous faut bien quelqu’un…
- Merci Isaac !
s’exclama Stephen. Ça, c’est une idée !
- Mais c’est toi l’expert en informatique
, dit Aldebert. Tu ne veux pas que je te remplace à l’intérieur, tu pirateras plus vite les caméras que moi…
- Pour ça, pas de souci, je vais demander à Léo de nous donner les accès
, répondit Isaac.
- Léo ? s’étonna Stephen, qui connaissait bien l’individu puisqu’il s’agissait d’un ami d’Isaac. Il n’est pas parmi les otages ?
- C’est un employé de la Sylphe, mais il ne s’y trouve jamais, puisqu’il a son propre laboratoire à l’écart
, répondit Isaac. Et en plus, il est assez haut placé pour avoir ce genre d’infos, depuis qu’ils ont installé son système dans les Centres. Hi… Le patron l’a en haute estime.

Il se tourna rapidement vers Aldebert avec une mine coupable. Il avait failli prononcer le nom de Higgs et il savait que son père adoptif n’aimait jamais entendre ce nom. Mais étrangement, cette fois-ci, Aldebert ne releva pas la remarque.

- Bon d’accord, mais tu as dit toi-même que c’était dangereux. Je ne sais pas si c’est vraiment une bonne solution…
- Aldebert
, soupira Stephen. Ma femme est prise en otage par des gens dangereux. On a plus le temps de tergiverser. Ce plan est génial, point, et même s’il ne l’était pas, il faut tenter quelque chose !
- Bon d’accord
, répondit le Professeur Caul en fuyant son regard. Mais il vous faut quand même un moyen d’entrer…
- J’ai peut-être une idée
, intervint Elodie. C’est juste un prototype, mais en utilisant l’essence de Soporifik d’Aldebert, j’ai fabriqué une sorte de petite grenade à lancer pour éjecter le Gaz et endormir un maximum de personnes.
- Quand est-ce que tu as fait ça ?
s’étonna Isaac.
- Et qu’est-ce que tu faisais avec mon Essence de Soporifik ? demanda Aldebert. Il en reste, j’espère ?
- Heu, non plus trop
, répondit précipitamment la jeune fille d’un air faussement innocent. Mais j’ai encore quelques-unes de mes Grenades. Elles ne font aucun dégât et se contentent d’envoyer du gaz, c’est tout, rien de dangereux.
- C’est parfait pour nous offrir une diversion et nous permettre d’entrer
, s’exclama Stephen.
- Par contre, c’est un prototype, hein, ça risque de pas toujours fonctionner et le gaz est très dilué, parce que sinon je m’endormais trop longtemps en les testant…
- Tu les testais sur toi-même ?
s’indigna Aldebert. Mais…
- Bon,
l’interrompit Isaac. Si on veut pouvoir aller délivrer Doro, faut qu’on se dépêche ! Allons-y, on a des choses à préparer !

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Et c’est ainsi que l’équipe se divisa en deux groupes. Le premier, composé de Stephen et d’Isaac, allait tenter de s’introduire dans le bâtiment de la Sylphe Sarl avec l’aide de leurs Pokémon. Ursaring, la Bête de Vestigion, était un Pokémon particulièrement robuste et fort, capable de mettre en difficulté même des dresseurs réputés. C’était un peu le bourrin de la bande, très utile s’il fallait défoncer des portes. Fibonacci, l’Amonistar d’Isaac, lui, était plutôt habitué à combattre en retrait, mais saurait agir en cas de nécessité. Enfin, Aldebert avait confié à son fils adoptif son Chapignon, qui serait leur Joker si la situation venait à dégénérer, car ses Spores puissantes avaient un large champ d’action, mais les humains n’en étaient malheureusement pas immunisés. Et cela valait autant pour la Team Rocket que pour eux-mêmes.

Pour les aider dans leur infiltration et rester le plus discret possible, Aldebert et Elodie allaient rester avec eux en communication permanente via Pokématos. Afin d’être plus prompt à agir vite si, par malheur, leurs amis venaient à se faire capturer à leur tour, Le professeur Caul et la jeune femme avaient décidé de se rendre au Centre Pokémon de la ville. Ainsi, ils étaient assez proches pour agir rapidement et avaient aussi accès à la télévision pour suivre l’évolution des événements d’un point de vue extérieur.

Lorsqu’ils entrèrent en trombes dans le Centre, ils constatèrent sans surprise que de nombreuses personnes avaient le regard fixé sur l’écran de télévision où les mêmes infos passaient en boucle. L’infirmière, une jeune femme aux cheveux roses, semblait aussi un peu débordée car de nombreux dresseurs faisaient la file. Ils étaient de tout âge, vieux et plus jeunes, femmes et hommes, etc. Il y avait mêmes quelques jeunes adolescents, presqu’encore des enfants, et le plus jeune, qui portait une casquette rouge, devait avoir tout juste 10 ans. Ils étaient prêts à tenter leur chance à l’intérieur de la Sylphe Sarl, tout comme l’étaient Stephen et Isaac. Pour certains, c’était l’occasion de se venger de la Team Rocket, qui en faisait voir de toutes les couleurs aux dresseurs depuis plusieurs années. Pour une poignée d’entre-eux, c’était pour aider un proche, pris en otage, à l’instar de Dorothéa. Mais pour beaucoup, c’était surtout une manière de se faire connaitre et de gagner ses galons.

Aldebert et Elodie n’avaient cependant pas le temps de les observer en détails. Ils s’isolèrent du reste des gens et installèrent leurs ordinateurs, qui, grâce aux manipulations d’Isaac et l’aide de Léo, était déjà raccordé aux caméras de la Sylphe Sarl. Ils disposèrent leurs écrans autour d’eux, mais de manière à ce que personne d’autre ne voit ce qu’ils faisaient.

- Alors, on peut y aller ? demanda la voix de Stephen depuis le Pokématos.
- Encore quelques instants, on n’est pas tout-à-fait prêts, répondit Aldebert. Elodie, tu peux me passer le plan de la Sylphe ?

Il tendit la main gauche en continuant de pianoter avec la main droite sur son clavier. Mais n’ayant aucunes réponses ni rien en main au bout de quelques secondes, il releva la tête pour voir la mine déconfite de la jeune fille qui regardait, tremblotante, vers l’infirmière et les dresseurs.

- Elodie ? s’étonna Aldebert. Qu’est-ce qu’il y a ?

Pour toutes réponses, Elodie pointa du doigt un homme à lunettes et aux cheveux bruns et gras, âgé d’une bonne quarantaine d’année, un rien enrobé, dos à eux, adossé contre le comptoir. Il regardait les informations avec un sourire radieux. Il portait un costume blanc et une cravate dorée. De temps à autre, il jetait un petit regard vers la file des dresseurs ou vers la jeune infirmière, tout en conservant son sourire.

- C’est… C’est le Dr Vygotsky… parvint-elle enfin à articuler péniblement.
- Quoi !? s’exclama Aldebert, l’air effaré. Alors c’est lui le fameux docteur… ?

Elodie acquiesça avant d’hoqueter. Elle respirait maintenant avec quelques difficultés, prise d’angoisse. Aldebert ne l’avait plus vue comme ça depuis qu’il l’avait recueillie enfant, comme il l’avait fait avec Isaac. A l’époque, la petite fille faisait souvent d’horribles cauchemars durant lesquels elle revoyait la mort de ses parents, attaqués par le Dr Vygotsky et son sbire à l’Octillery, Pokémon qu’elle ne pouvait plus supporter depuis et qui était devenu sa seule phobie.

Mais les années passant, épaulée par le Professeur Caul et Isaac, elle s’était remise à vivre presque normalement. Libérée du Programme, elle s’était passionnée pour la mécanique et l’ingénierie. Et, comme on évitait soigneusement d’en parler, elle n’avait plus été confrontée à son passé depuis bien longtemps. Jusqu’au jour de ses 14ans, où elle avait demandé des explications à sa nouvelle famille. On lui avait tout avoué, tout en précisant qu’il ne s’agissait que de théories mais que rien n’était vraiment confirmé. Mais ils l’avaient aussi rassuré sur son existence et lui avait ouvert les yeux sur le fait que, même si elle était la copie conforme de ses « sœurs », elle restait un individu à part. Aussi, comme elle avait été éloignée de l’influence du Programme, elle était désormais libre de vivre sa propre vie, comme bon lui semble.

Ce jour-là, elle avait alors pour la première fois expliqué comment ça se passait chez elle, de quoi elle parlait avec le Docteur quand il passait, ce que ses parents lui interdisaient et autorisaient à faire. Puis elle s’était tut et, à nouveau, le sujet était devenu tabou.

Mais aujourd’hui, c’était différent. Le Dr Vygotsky, l’homme qui lui rendait si souvent visite dans son enfance, l’homme qui avait fait assassiner ses parents, se trouvait sous le même toit qu’elle. Et il avait le même sourire vicieux et trop confiant que ce fameux jour où sa vie avait été bousculée. Pourtant, le Dr ne semblait pas prêter attention à elle ou au Professeur Caul. Ce n’était pas surprenant, car depuis 10 ans, Elodie avait aussi changé physiquement. S’il lui avait été impossible de changer les traits de son visage, elle avait largement changé de style. Au début, par mesure de sécurité, Aldebert lui avait teint les cheveux en noir. Aujourd’hui, ses cheveux étaient blond châtain et, contrairement aux infirmières qui avaient deux tresses qui formaient chacune une boucle, elle avait optée pour une coiffure plus classique, laissant ses cheveux tomber en cascade jusque ses épaules. Loin de porter l’uniforme des Infirmières, elle portait une tenue décontractée bleue et un jeans assorti. Elle ne portait plus jamais de rose, ne supportant la couleur que sur les Pokémon qui, selon ses propres mots, n’avaient pas choisi de naitre de cette couleur maudite.

Le Professeur Caul, voyant celle qu’il considérait comme sa fille trembloter d’effroi à l’idée d’être récupérée par le Programme, referma les ordinateurs et les rangea précipitamment dans ses sacs. Il attrapa Elodie par la main et lui chuchota quelques mots rassurants avant de l’emmener hors du Centre, à la recherche d’un lieu mieux fréquenté.

Alors que la porte s’ouvrait pour les laisser passer, en même temps que le jeune dresseur à casquette rouge, le Dr Vygotsky se tourna vers eux, son sourire s’élargissant encore. Il attrapa son propre Pokématos et envoya son message au Professeur Higgs : « Notre proie se dirige vers vous ». Puis il rangea l’appareil et se concentra sur l’écran de la télévision. La partie n’était pas encore finie.

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- Allo Al’ ? dit Isaac, furieux, en décrochant son Pokématos. Bon sang, tu peux m’expliquer pourquoi on a été coupés si longtemps?
- Je t’expliquerai plus tard
, répondit le Professeur Caul. On a dû changer d’endroit mais maintenant, c’est bon, on est connectés. Vous êtes où ?
- Au troisième étage.
- Quoi déjà ?
s’exclama Aldebert. Mais vous n’avez pas attendu …
- On savait pas ce que tu faisais et Stephen était pas vraiment d’humeur à poireauter sans rien faire
, répliqua précipitamment Isaac.
- Vous avez déjà utilisé les grenades d’Elodie ?
- Pour entrer, les quatre Rockets qui surveillaient les portes sont tombés comme des mouches
, répondit-il.
- L’effet de mes grenades est temporaires, ils sont surement déjà debout, intervint Elodie qui faisait son possible pour paraitre dans son état normal.
- Et vous n’avez pas rencontré des sbires sur votre chemin jusqu’au troisième ? s’étonna Aldebert. J’en vois presque partout sur mes écrans…
- Bien sûr que si, c’est un véritable nid… On a battu les premiers avec Ursaring, mais ils affluaient tous vers nous…
- Et vous vous en êtes sortis comment ?
questionna Elodie.
- Disons qu’on a eu de la chance… On est tombé sur plusieurs dresseurs infiltrés qui nous sont venu en aide. Ils sont des dizaines comme nous, à essayer de mettre un terme à tout ça. On a même croisé le petit fils du Professeur Chen, tu sais le jeune Blue ?
- Bon, c’est fini ces conneries ?
bougonna Stephen. On doit se dépêcher de trouver Dorothéa. Stephen, tu nous as localisés ?
- Oui, à l’instant, je vous ai en face de moi, tous les trois ! Faites coucou à la ca…
- Et Dorothéa ?
l’interrompit l’écrivain. Tu sais où elle est ? Elle va bien ?
- Oui, enfin aussi bien que puisse l’être une personne ligotée et bâillonnée… Ils l’ont descendue au huitième apparemment.
- Tu sais nous guider jusqu’à elle ?
- Je vais faire mon possible … Ce ne sera pas évident, les étages ne sont pas connectés par une même cage d’escaliers et ceux-ci sont souvent empruntés par les sbires… Ecoutez bien nos instructions…


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Malgré qu’ils soient enfin soutenus par les conseils d’Aldebert et d’Elodie, la progression au sein du bâtiment de la Sylphe n’en restait pas moins compliquée. En effet, afin d’éviter tout conflit, Aldebert leur demandait parfois de rester cachés quelques instants, le temps qu’un commando passe. Le Professeur Caul n’hésitait pas à leur demander de revenir en arrière de temps en temps afin d’éviter la moindre prise de bec. Mais Stephen, qui était dans tous ses états, contestait parfois les conseils de son ami lorsqu’il apprenait par hasard qu’un seul Rocket se dirigeait vers eux. Alors, pour ne pas perdre de temps, il envoyait tout simplement Ursaring se battre. Le Pokémon avait beau avoir participé à pas mal d’affrontement aujourd’hui, il était encore capable de combattre avec beaucoup d’ardeur.

La difficulté semblait augmenter au fur et à mesure qu’ils avançaient haut dans le bâtiment de la Sylphe. Les Rockets semblaient de plus en plus nombreux et défilaient de partout, tant et si bien qu’ils restèrent planqués de longues minutes qui leur parurent des heures au septième étage, dans l’attente qu’un passage se libère.

- Pas trop tôt, ronchonna Stephen en grimpant rapidement les marches.
- Ça valait le coup d’attendre, répondit Aldebert depuis le Pokématos. Plusieurs Rockets qui surveillaient les otages sont partis plus haut, je crois que des dresseurs y font des ravages. Il n’y en a plus qu’un.
- Parfait
, répondit Isaac en posant sa main sur la porte qui donnait au couloir du huitième. Seul contre nous, ça devrait aller.
- Pas de temps à perdre, la voie est libre ?
- Si vous vous dépêchez, oui, mais prenez vite la première porte sur votre droite.
- Bien reçu…


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Il leur fallut encore près d’un quart d’heure pour parvenir devant la porte où étaient retenue Dorothéa. Il y avait très peu de dresseurs qui étaient parvenus si haut et les sbires de cet étage n’étaient donc pas autant occupés que ceux qu’ils avaient déjà vus. Stephen avait donc mis les bouchées doubles au niveau de la prudence, ce qui n’était pas pour plaire à Stephen, qui était à bout de nerf à chaque fois qu’ils devaient aller se cacher, et Isaac dû parfois le forcer à le suivre dans des pièces vides.

Aussi, une fois devant la dernière porte du couloir, Stephen ne se fit pas priver. Réinvoquant Ursaring, il lui ordonna de défoncer la porte malgré les contestations d’Aldebert, ce que la Bête de Vestigion fit sans grand mal, tout en provoquant pas mal de bruit.

A l’intérieur de la pièce, il y avait sept personnes attachées par des liens et dont la bouche avait été couverte d’un tissu pour les empêcher de parler. Ils se tenaient contre différentes armoires qui contenaient des médicaments en tout genre, car la pièce servait d’ordinaire de pharmacie. Il y avait aussi un jeune sbire de la Team Rocket, qui devait avoir environ 16 ou 17 ans et qui avait évité de justesse les débris de porte qui volaient vers lui. En voyant se dessiner l’imposante silhouette d’Ursaring dans l’encadrement de la porte, le visage du jeune criminel se déforma. Il n’était clairement pas à l’aise.

- Libérez les otages ! s’écria Stephen d’un ton qu’il voulait héroïque en entrant à son tour derrière son Pokémon.

Le sbire fit un pas en arrière, de grosses gouttes de sueur perlant sur son front. Il déglutit en attrapant néanmoins sa Pokéball. Derrière lui, Dorothéa tentait vainement de se dégager de ses liens, plus encore qu’elle ne l’avait déjà fait depuis qu’elle avait été capturée. Voir son mari lui procurait cet espoir dont elle avait tant manqué ces dernières heures.

- Je peux pas… répondit le Rocket, d’un ton peu assuré.
- Et moi je ne peux pas te promettre qu’il ne t’arrivera rien… répondit Stephen, l’air sombre.

Isaac n’était pas rentré dans la pièce. Le vacarme provoqué par Ursaring avait attiré plusieurs autres sbires sur places et ils accouraient, nombreux, vers eux. Aussi avait-il appelé Fibonacci et Chapignon à la rescousse, enrageant envers l’écrivain qui s’était encore précipité. Avec tout ça, ils avaient beau être arrivés jusque-là, rien ne disait qu’ils réussiraient à sortir…

Le sbire avait invoqué son Abo pour affronter Ursaring. Le Pokémon semblait cependant lui-même un peu intimidé par la grande carrure du Pokémon de Stephen, qui le toisait avec une expression de colère partagée avec son dresseur. Le sbire, cependant, une fois qu’il entendit les cris de ses camarades affluant vers eux, semblait avoir regagné confiance en lui.

- Vous êtes fous de vous en prendre à nous ! lança-t-il en risquant un sourire.
- On arrête pas de me le dire, répliqua Stephen. Mais ça ne change rien ! Eclategriffe !

L’Ursaring se jeta toutes griffes dehors sur le Pokémon Serpent, qui évita l’attaque de justesse à l’aide de son agilité. Puis, subitement, il s’enroula autour du bras droit de la Bête de Vestigion, qui commença à l’agiter dans tous les sens pour lui faire lâcher prise, en vain.

- Nous sommes bien plus nombreux que vous ! ricana le sbire. Même si vous me battez, il y en a d’autres qui débarqueront pour vous empêcher de sortir. La Team Rocket est la plus forte, un point c’est tout ! Notre nombre est notre force et nous renverserons bientôt l’autorité Mondiale !
- Sale gamin prétentieux !
cria l’écrivain, qui enrageait. Ursaring, Marto-Poing sur le sol !


L’Ursaring s’exécuta, frappant la tête de l’Abo contre le sol avec une terrible violence, si bien que, même s’il n’avait pas encore lâché prise, il semblait désormais inconscient.

- Ecarte-toi, maintenant, cracha Stephen au jeune homme en s’avançant vers Dorothéa pour la délivrer.
- C’est hors de question, répliqua celui-ci en s’interposant. Notre Boss m’a confié la garde de ces otages, et je ne faillirai pas. Et mon Pokémon non plus !

A cet instant, l’Abo sembla se réveiller brusquement et mordit Ursaring à l’épaule avec son Crochetvenin. La victime, surprise, ne put réagir à temps et laissa échapper une plainte de douleur qui s’entendit certainement dans tout l’étage. L’écrivain cria à son tour tandis que le sbire ricanait.

- Salopard ! s’écria Stephen avant de foncer vers son adversaire, qui tomba de surprise. Sale gamin de merde !

Il se mit alors à frapper le sbire avec acharnement et sans interruption. Il donnait coups de poing sur coup de poing sans se ménager, malgré la douleur qu’il ressentait lui-même dans les doigts à force de frapper. Il exprimait toute sa rage et sa colère et les cris de douleur du jeune homme ne pouvaient pas l’arrêter. Au contraire, ils lui procuraient une exquise satisfaction. Il était si concentré sur le fait d’amocher au maximum ce gamin qu’il ne vit pas l’Abo se rapprocher de lui pour venir en aide à son dresseur. Par contre, il sentit la puissance d’un nouveau Marteau-Poing utilisé par Ursaring sur le Pokémon, ce qui le mit KO pour de bon.

- Mais arrêtez ! cria le sbire entre deux coups, sanglotant.
- Enflure, poursuivit Stephen. Tu crois quoi, que je suis un enfant de cœur ?
- Stephen, arrête !
lança soudainement Dorothéa, qui s’était enfin débarrassée de son bâillon.

L’écrivain se figea, haletant. Le sbire qui lui faisait face avait le visage déformé par la douleur. Il avait les yeux rougis et la mâchoire étrangement en biais, surement cassée. Deux dents s’étaient aussi brisées sous ses poings. Il saignait abondamment du nez, ce qui ajoutait une touche de rouge au spectacle de sa colère. Enfin, comme son agresseur, il respirait désormais avec difficulté et lui adressait un regard cette fois suppliant. Malgré cela, Stephen n’était pas encore satisfait.

- Pourquoi ? demanda l’écrivain sans se tourner vers sa femme. C’est un criminel, il t’a prise en otage, il…
- Stephen, tu l’as bien regardé ?
s’exclama Dorothéa. Tu penses que c’est lui qui a décidé de quoique ce soit ? Il suit juste les ordres qu’on lui donne.
- Ça ne change rien
, grogna son mari en serrant les poings endoloris, prêt à frapper à nouveau. Ce morveux est un criminel…
- Mais toi tu n’en es pas un
, répondit-elle avec autorité. Tu es mon mari, un écrivain un peu fou mais jamais violent et l’un des hommes les plus aimables de cette planète ! Alors ne te laisse pas envahir par la colère et vient plutôt nous délivrer !

Stephen hésita quelques instants, tout en continuant de fixer le visage du sbire. Il resta quelques secondes immobile et indécis, puis se releva, les bras tremblant, en s’éloignant du sbire comme s’il avait peur d’être contaminé par une maladie mortelle. Il déglutit encore et se cogna contre son Ursaring, ce qui le fit sursauter. Puis il se ressaisit et, comme sa femme l’avait demandé, alla la délivrer de ses liens qui la retenait. Il ne dit plus rien, mais sa femme lui adressa un regard de compassion qui lui redonna un peu de courage et, ensuite, libéra les autres otages, qui se cofondèrent en remerciements. Dorothéa, elle se précipita vers Ursaring, qui semblait mal supporter le poison qui lui avait injecté par Abo. Heureusement, il y avait une petite quantité d’Antidote dans les armoires de la pièce et les effets du Poison se dissipèrent bien plus rapidement.

Ce n’est qu’une fois que tout le monde fut libéré que Stephen s’étonna de ne plus entendre de bruit venant du couloir. Lorsqu’il y jeta un coup d’œil, il vit que Chapignon était le seul Pokémon encore debout. Fibonacci et Isaac étaient à terre, endormis, tout comme les innombrables Pokémon des Rockets. Certains sbires, cependant, avaient eu le réflexe de mettre un tissus sur leur nez, et n’étaient qu’à moitié endormis, incapables de se relever, mais bien de lancer péniblement quelques insultes. Pour cet étage, la voie était libre.

- Al’, tu nous reçois ? demanda-t-il en ramassant le Pokématos d’Issac.
- Ha ! s’écria celui-ci. Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? On a été coupés quelques minutes et la caméra avait été endommagée, je me faisais un sang d’encre ! Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Isaac a été forcé d’utiliser notre mesure d’urgence, il est KO, mais rien de grave, normalement. J’ai libéré les otages, ils vont nous aider à le transporter. Tu es prêt à nous guider jusqu’à la sortie ? On est un peu plus nombreux, cette fois…
- Bien
, répondit Aldebert. Mais cette fois, essayez de m’écouter plus souvent, je ne veux plus qu’il vous arrive quoique ce soit…
- Tu sais quoi ? Je crois que je vais être beaucoup plus prudent qu’à l’aller…


Il se tourna vers sa femme, qui lui souriait tendrement. S’il regrettait maintenant de s’être laissé emporter par sa colère, il se disait tout de même que, rien que pour continuer à vivre avec elle, cela en valait largement la peine. Derrière eux, le sbire se relevait péniblement et il les regarda s’enfuir, sans chercher à les en empêcher. Puis, malgré ses propres blessures, il alla porter secours à ses collègues endormis par les Spores.

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Dans le Centre Pokémon, la file des dresseurs était toujours aussi longue que lorsqu’Aldebert et Elodie étaient sortis. Mais l’infirmière s’était arrêtée de travailler et, comme toutes les autres personnes présente, elle fixait l’écran de télévision, bouche bée. Ils avaient tous la même expression d’étonnement et, peut-être aussi, de peur. Une telle mesure était exceptionnelle.

Une seule personne ne semblait pas surprise par l’annonce du présentateur. Au contraire, le Professeur Vygotsky semblait particulièrement excité. Son éternel sourire s’était encore plus élargi qu’à l’ordinaire et il était en train d’écrire son message au Professeur Higgs. Ils avaient vu juste et leurs plans allaient pouvoir se mettre en œuvre.

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Au tout dernier étage de la Sylphe Sarl, le Professeur Higgs observait presque distraitement un combat entre deux adversaires que tout semblait opposer. D’un côté, un garçon, encore plus jeune que toutes les recrues de la Team Rocket, revêtant une casquette rouge, donnait ses ordres à ses Pokémon avec brio tandis que Giovanni, le Boss de la Team Rocket lui-même, le combattait avec sérieux, apparemment surpris de ne pas avoir l’avantage. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, ils combattaient d’égal à égal. Pour tout spectateur lambda, il s’agissait là d’une bataille particulièrement prenante. Mais pourtant, l’issue de ce combat, quelle qu’elle soit, n’intéressait pas vraiment le Professeur Higgs.

Car si ce jeune dresseur était bien venu pour mettre un terme à la prise d’otage de la Team Rocket, ce que celui-ci ignorait, c’est que c’était Higgs lui-même qui avait orchestré toute cette histoire. Il avait lui-même confié à Giovanni toutes les informations nécessaires pour que l’infiltration et la prise de la Sylphe par les Rockets soit la plus simple possible. Ils avaient tout préparé ensemble, dans le plus grand secret, et il n’y avait guère que quatre personnes au courant de la mascarade.

Le Professeur Higgs but une large gorgée de vin. Etre son propre otage comportait quelques avantages et il avait pu calmement évoquer la suite de ses plans à son associé avant qu’ils ne soient soudainement interrompus par cet enfant. Il avait du mal à se retenir de rire devant l’expression de Giovanni, qui semblait très surpris par la puissance du jeune dresseur. Après tout, il ne lui avait pas tout dit…

Soudainement, il ressentit son Pokématos vibrer dans sa poche. Il posa calmement son verre et lut le message que lui avait envoyé le Docteur. Cette fois, il ne put s’empêcher d’avoir un petit rictus.

- Vous feriez mieux de partir, Mr Giovanni, lança-t-il ensuite, alors qu’il reprenait son verre en main, sans même regarder comment se passait le combat. L’Armée sera là très bientôt. Et ils ont largement les moyens d’exterminer toute la racaille sous vos ordres, avant que vous-même ne succombiez…

A cette annonce, le Boss de la Team Rocket ne se fit pas plus prier. Il soupira et rappela rapidement ses Pokémon tout en attrapant une sorte de télécommande. Il appuya sur un bouton, déclenchant l’alarme incendie de l’immeuble. Le Jeune dresseur à la casquette lui adressait un regard victorieux.

- Vous avez perdu, on dirait ! lança-t-il, assuré.
- Ne t’inquiète pas, morveux, répondit Giovanni, l’air sombre en se dirigeant vers les fenêtres. Ce n’est que partie remise avant notre conquête du Monde. Mais je n’ai plus le temps de jouer avec toi si l’Armée s’en mêle.
- Pour vous, c’est fini, je vais pas vous laisser part…


Avant qu’il ne puisse ajouter quoique ce soit, les vitres explosèrent, mais étrangement, les débris de verres furent comme stoppés en l’air pour retomber calmement par terre. Dehors, on entendait le bruit des hélices de l’hélicoptère qui attendait de récupérer Giovanni tandis que ses Sbires empruntaient plusieurs sorties différentes, à l’aide notamment de différents téléporteurs dont était dotée la Sylphe.

- A la revoyure, gamin, lança Giovanni en attrapant une petite échelle qui lui était destinée pour qu’il puisse rejoindre le véhicule. Vous avez de la chance, Professeur, la prochaine fois, ça ne se passera pas comme ça…

Le jeune dresseur et ses Pokémon voulurent se précipiter pour l’empêcher de s’enfuir, mais c’était déjà trop tard. L’hélicoptère était en route vers Azuria. Il lui sembla un instant apercevoir une étrange créature en armure voler derrière l’hélicoptère, mais son attention fut vite attirée par ce qu’il se passait en bas. D’en haut, on aurait cru une invasion de fourmi, tant les Sbires, habillés en noirs, sortaient en grande quantité de différents côtés de la Sylphe. Certains sortaient même par les fenêtres avant de s’envoler sur les dos d’un Pokémon Oiseau. D’en haut, en tout cas, les forces de l’ordre semblaient largement dépassées par les événements. Mais les Rockets ne restaient pas là, ils se contentaient de fuir sans causer plus de désordre.

- Halalala, soupira le Professeur Higgs en se rapprochant du jeune dresseur. Décidément, ces criminels vont me couter horriblement cher en réparation… Merci de votre intervention, jeune homme, vous avez été remarquable !
- Merci, monsieur
, répondit le dresseur en rougissant. Je vous avouerai que j’ai rarement vu mes Pokémon aussi en forme que ça… On dirait que le fait de combattre ces criminels les a boostés !
- Vraiment ?
feinta Higgs. Comme c’est étrange, ce que vous me dites là… Mais dites-moi, mon jeune ami, quel est votre nom ?
- Je m’appelle Red. Red de Bourg-Palette.
- Hé bien, mon très cher Red, je pense que nous devrions avoir une conversation tous les deux… Vous ne vous doutez pas à quel point nous allons faire… de grandes choses…


Il posa sa main sur l’épaule du dresseur qui, soudainement, se sentit mal à l’aise. L’euphorie d’avoir vaincu la Team Rocket était partie pour laisser place à une désagréable impression de lourdeur, comme si la pression de l’atmosphère s’était brusquement intensifiée. Le jeune dresseur perdit son sourire et déglutit en fixant l’homme qu’il pensait avoir sauvé. Il s’était attendu à une attitude de gratitude de sa part, des louanges, et même peut-être une récompense. Mais au lieu de cela, le Professeur l’invitait à rejoindre un fauteuil, celui-là même dans lequel il avait vu Giovanni lorsqu’il était arrivé dans le bureau du Professeur. Celui-ci ne semblait en rien tourmenté parce qui venait de lui arriver, et moins encore par les bruits de sirène qui résonnaient dans toute la ville. Red s’avança vers la place qu’il lui présentait, s’étonnant de pouvoir bouger malgré la désagréable impression de peser plusieurs tonnes. Il regarda le Professeur, qui terminait son verre de vin d’un air tout-à-fait confiant, sûr de lui. Sa proie était arrivée à bon port juste à temps et ses deux expériences s’étaient déroulées exactement comme prévue…

Dehors, le ciel se remplissait de nouveaux hélicoptères et Pokémon volants. L’Armée, la puissance ultime du Gouvernement, arrivait telle la cavalerie, un rien trop tard. Les Rockets s’enfuyaient déjà dans tous les sens, si bien que les captures qu’ils parviendraient à faire ne représenteraient que des pertes légères. Tel un banc de Froussardine, les prédateurs n’attraperont pas assez de leurs proies que pour mettre à mal le Banc tout entier.

Et maintenant, Higgs avait obtenu la confirmation que la Team Rocket était assez effrayante aux yeux du Gouvernement. Il ne s’agissait pas seulement de faire peur à l’Etat de Kanto-Jotho, cependant, car l’Armée n’obéissait que d’un commun accord aux 5 Chefs d’Etats. Pour que celle-ci intervienne, il fallait d’abord l’approbation des 5 Premiers Ministres du Monde. Il était donc très rare de voir la puissance militaire en action. C’était un peu leur Joker, leur Dame dans cette partie d’Echec.

Or, le Pion que le Professeur Higgs avait nourri pendant tant d’année dans le plus grand secret était maintenant une telle menace pour les 5 premiers Ministres qu’ils étaient prêts à envoyer l’Armée pour s’en débarrasser. Cette affirmation, Higgs en avait besoin pour savoir si oui ou non son Plan pouvait se mettre en marche.

Pour tout cela, Giovanni était au courant, évidemment. Il était le Boss de la Team Rocket, l’homme qui galvanisait ses troupes pour les mener au combat, celui pour qui la plupart des Sbires donneraient leur vie. Et lui-même était prêt à tout pour aider le Professeur Higgs à mener ses projets à bien. Et pourtant, il y avait un détail que le Professeur avait délibérément passé sous silence. Un autre test mené à bien ce même jour, et qui allait aussi servir ses plans, plus encore que Giovanni lui-même. Et le fruit de ce plan se tenait devant lui, une casquette rouge sur la tête.

Posté à 14h02 le 07/03/18

L'an 36 après Dieu, l'année des Négociations



D'après Albert Einstein :
Je ne crois point, au sens philosophique du terme, à la liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d'après une nécessité intérieure.


Deux années se sont écoulées depuis la fameuse prise d’otages de la Sylphe SARL par la Team Rocket. Et depuis, la situation est loin de s’être améliorée…

Au contraire, il ne se passe pas une semaine sans que cette organisation criminelle ne fasse la une des journaux. S’il s’agissait parfois d’arrestation de masse, il était malheureusement bien souvent question de vols, cambriolages et, parfois même, d’attentats…

Les dresseurs se faisaient agressés, les laboratoires cambriolés, les boutiques mises à feu, etc. Aussi le peuple vivait dans une atmosphère pesante de stress et de paranoïa continue. La tension était palpable et tous les grands évènements qui autrefois attiraient bien du monde étaient boudés par le public, qui avait peur d’être victime d’un nouveau coup de la Team Rocket.

Cela ne concernait plus uniquement l’Etat de Kanto-Johto. L’organisation s’était exportée dans d’autres régions. Aussi Hoenn, Sinnoh, Unys et Kalos étaient maintenant eux aussi des territoires occupés par la Team Rocket. Plus personne n’était à l’abri.

Les différents Etats avaient dû s’adapter à la menace. Ainsi le ministère de la Justice avait-il dû recruter de nouveaux Policiers et avait adapté ses Lois pour lutter plus efficacement contre les Rockets. Les dépenses du Ministère de la Gestion des Pokémon s’était vues doubler afin de protéger différentes zones et Parc naturels des braconniers Rockets. De mêmes, les Ministères des Finances avait dû hausser certaines taxes et dévier certains fonds des autres Ministères pour pouvoir s’adapter à la situation et répondre aux nouveaux besoins de la Justice. De plus, la part prise par l’Armée avait presque triplée en 2 ans.

Car l’Armée intervenait désormais bien plus souvent qu’auparavant. A l’époque où la Team Rocket n’existait pas ou n’était pas une grande menace, les interventions de l’Armée sur le terrain étaient presque inimaginables, se réduisant à des simulations ou des exercices pour tester les recrues. Mais cette ultime force du Gouvernement défilait désormais dans les rues les jours et les endroits à risques, prêts à intervenir en cas d’une nouvelle apparition de la Team Rocket.

On avait même créé un nouveau département au sein de l’Armée : La Police internationale. Les membres de ce nouveau bras du Gouvernement étaient souvent des agents de Police particulièrement brillants ou ayant gagnés du prestige en capturant de dangereux criminels. Ils n’avaient peut-être pas la même formation que les soldats de l’Armée, mais ils avaient de grandes compétence d’enquête et pas mal de persévérance. Des qualités nécessaire afin d’empêcher les attentats d’avoir lieu ou trouver une des planques de la Team Rocket.

Les Ligues Pokémon, quant à elles, avaient décidé de se mettre en pause momentanément, le temps que la situation revienne à la normale. En effet, les dresseurs étaient les premières victimes des Rockets, qui leur dérobaient leurs Pokémon pour ensuite s’en servir ou les revendre. Il était donc plus prudent et plus sage de ne pas encourager les jeunes à se lancer dans leur aventure. L’âge légal n’avait cependant pas été modifié, dû à des manifestations de la part des jeunes dresseurs déjà en activité. Mais comme les arènes étaient toutes fermées, la plupart d’entre eux restaient chez eux pour s’entrainer, dans l’attente de jours meilleurs. D’autres, par contre, étaient devenus des Chasseur de primes, car chaque Sbire mis en prison rapportait au dresseur concerné une coquette somme.

Les Champions et les membres du Conseil de la Ligue, quant à eux, participaient activement eux aussi à la sécurité de leur région. Les Champions restaient souvent assignés à leur ville et étaient rapidement mis au courant en cas d’urgence. Ils faisaient tous leur travail avec sérieux, sachant qu’ils avaient aussi une certaine image à redorer. En effet, il était apparu que le Boss de la Team Rocket n’était autre que Giovanni, qui était alors le Champion de Jadielle. Il avait été immédiatement dessaisi de son titre, qui restait vacant car le Maitre n’avait pas encore trouvé de remplaçant potable. De plus, ils étaient plusieurs à avoir des comptes à régler avec la Team Rocket, car leurs Arènes étaient parfois les cibles de leurs attaques.

La situation n’avait jamais été aussi critique aux yeux du Gouvernement. Les 5 Premiers Ministres, qui résidaient sur l’Ile Union, une île isolée que seule l’Armée pouvait approcher, n’avaient qu’une volonté : Détruire la Team Rocket. Les détruire avant qu’ils ne tentent de les détruire eux. Car, ils le savaient, le but ultime de Giovanni était de renverser le Pouvoir en place. Prendre la tête des 5 Etats. Diriger le Monde à leur place. Et ça, c’était hors de question. Et pourtant, malgré tous leurs efforts pour les mettre en déroute, la Team Rocket continuait de faire parler d’elle. Rien que ce dernier mois, ils avaient provoqué plus de 150 morts et 200 blessés humains via différents attentats, à Parmanie, Doublonville, Poivressel, Rivamar, Volucité et sur des trains en direction de Mozheim. On avait beau faire des arrestations chaque jour, le nombre de sbires continuait de croître, endoctrinant des jeunes dans la criminalité. Heureusement, via toutes ces actions, le Peuple avait peur et acceptait toutes les mesures prises par les Etats sans broncher. Mais si la plèbe s’en mêlait, alors la situation deviendrait vite ingérable.

Chaque jour, les 5 Premier Ministres se réunissaient pour faire le point de la situation. A l’aide de vidéo-conférence, ils interrogeaient leurs Ministres respectifs afin de prendre des nouvelles de leurs Régions, ils lisaient les rapports quotidiens de l’Armée et de la Police Internationale et prenaient ensemble les grandes décisions. Ce qui autrefois était hebdomadaire et bien souvent vite réglé prenait des heures aujourd’hui et avait lieu chaque jour.

Aujourd’hui encore les 5 Chefs d’Etats prenaient place autour de la Table Ronde, le Symbole du Pouvoir Mondial depuis que les Guerres qui opposaient autrefois les différentes Régions avaient pris fin, des siècles auparavant, pour donner naissance à leur Système politique. Un système autoritaire qui partageait le pouvoir de manière équitable entre chaque région et visait l’Union des Etats, tout en évitant les guerres entre ces derniers. En effet les forces armées ne pouvaient agir sans l’accord unanime des cinq Premiers Ministres en fonction. Aucun d’entre eux n’était élu par le Peuple, mais bien choisis par les autres Premiers Ministres parmi les différents Ministres de l’Etat en question. Bien souvent, c’était eux-mêmes qui choisissaient leur successeur.

Lorsque David Gandhi, le Premier Ministre de l’Etat d’Hoenn, entra et prit place autour de la Table Ronde, Jérémy Lange se leva pour annoncer que la Réunion pouvait commencer. Il était le Premier Ministre de l’Etat d’Unys et c’était alors son tour de présider la Réunion au sommet. Il énuméra rapidement l’ordre du jour, puis demanda à André Malraux, le Majordome en chef qui gérait toute l’Ile Union, de démarrer la communication avec le Général Pasteur, à la fois Ministre de la Justice de Kanto-Johto et l’un des principaux dirigeants de l’Armée.

André Malraux s’inclina comme à son habitude à chaque ordre qu’on lui donnait et pianota à son ordinateur afin de démarrer la conférence privée via webcam et la projeter sur le grand écran de la Table Ronde. Cependant, alors qu’il terminait l’opération, un message d’erreur apparu à l’écran. Il fronça les sourcils, surpris et embarrassé. Le système informatique de l’Ile Union avait pourtant été inspecté quelques jours avant et c’était bien la première fois que ce genre de cas arrivait. Il entendait déjà ses patrons soupirer en voyant sur Grand écran que le Majordome peinait à lancer une simple communication, ce qui avait le don de le stresser d’autant plus. Il réessaya la manœuvre, croyant avoir fait une fausse manipulation, sans succès.

- Hé bien, Mr Malraux, nous n’avons pas de temps à perdre avec des problèmes techniques, lança la seule femme assise autour de la Table Ronde, Madame Astrid Roosevelt, d’un ton acerbe.

Le Majordome sentit des gouttes des sueurs perler à son front. La vieille Ministre le connaissait déjà depuis de longues années et elle ne l’appelait par son nom de famille que lorsqu’elle était réellement désappointée. Celle que les gens appelaient la Dame d’Acier était une des plus fortes personnalités des 5 Premiers. Elle dirigeait depuis plus longtemps qu’aucun d’eux l’Etat de Kanto-Jotho et avait la plus grande expérience autour de cette table. Déjà jeune, elle avait excellé au Ministère des Finances et n’avait pas tardé à rejoindre la Table Ronde à l’âge d’à peine 39 ans. Aujourd’hui, elle en avait 73 et personne n’osait remettre en question ses avis et propositions tant elle se montrait forte. Elle prenait peut-être encore plus au sérieux que ses collègues la problématique de la Team Rocket car elle se sentait responsable d’avoir laissé une telle organisation germer au sein de son propre Etat.

Le Majordome s’apprêtait à appeler à l’aide auprès de son collègue chargé de la Maintenance quand, soudain, son écran, et celui de la Table Ronde par extension, devint complètement sombre. Il ne fallut pas plus de quelques secondes pour que la couleur ne revienne. Surprise, une communication avait bien démarré. Mais ce n’était pas le visage du Premier Ministre de la Justice qui s’affichait. C’était celui du Professeur Higgs.

Un silence de mort s’installa. Le Professeur regardait les membres de la Table Ronde avec un sourire confiant qu’il voulait rassurant, les doigts croisés devant lui. L’expression des différents Ministres passait de la surprise à l’incompréhension, voir à l’indignation. Plus discret que les autres, le Chef de l’Etat de Kalos, François Bourgeois, fit signe à leur Majordome, qui semblait complètement pris au dépourvu, de sortir pour aller chercher son collègue et les laisser seuls.

- Mes hommages, Messieurs les Premiers, Madame, dit enfin le Professeur, rompant le silence. Nous nous sommes déjà rencontrés séparément il y a de cela plusieurs années, donc je ne me présenterai pas. Veillez pardonnez cette intrusion dans votre système informatique alors que vous alliez, j’en suis sûr, vous réunir pour régler des Problèmes que rencontrent notre Monde, mais c’est justement pour cela que je tenais absolument à m’entretenir avec la Table Ronde aujourd’hui.
- Et je suppose que ce piratage informatique n’a rien à voir avec une quelconque tentative d’intimidation, Professeur
, répliqua Astrid Roosevelt, d’une voix doucereuse. Mais bon, puisque vous tenez tant que cela à nous parler, je vous en prie. Nous vous écoutons.
- Vous êtes perspicace, Madame
, répondit Higgs en prenant un air faussement fautif. Je n’y irai pas par quatre chemins, je souhaite vous aider à vous débarrasser, une bonne fois pour toute, de ce fléau qu’est la Team Rocket.
- Voyez-vous cela ?
répliqua la Dame d’Acier tandis que ses collègues se mettaient à chuchoter entre eux. Et je peux savoir de quelle manière vous compteriez nous aider ?
- Je dispose de plusieurs informations susceptibles de contribuer à la mort de cette organisation et je suis prêt à vous les offrir.
- Quel genre d’information, Professeur ?
demanda David Gandhi, qui semblait presque aussi sceptique que sa collègue.
- Ho, c’est peut-être un peu maigre, mais je connais les prochaines cibles des attentats prévus, la plupart des cachettes, l’identité des Administrateurs les plus importants et la planque de Giovanni, énuméra le Professeur en faisant semblant de compter sur ses doigts.

Un nouveau silence s’installa. Gandhi et Lange étaient restés bouche-bée, incapables de dire le moindre mot. Henry Churchill, le Premier Ministre de la Région de Sinnoh, qui s’était tut jusque-là, n’avait pas pu se retenir de ricaner, ne prenant pas au sérieux les propos du Professeur Higgs. Bourgeois regardait le Professeur avec un air à la fois surpris et encore plus outré que lorsque son visage était apparu à l’écran. Astrid Roosevelt, quant à elle, n’avait presque pas bougé d’un cil et observait minutieusement leur interlocuteur en se mordant les lèvres, à la recherche du moindre signe de mensonge. Le Professeur, quant à lui, se délectait silencieusement des réactions qu’il avait provoqué, tout en souriant de plus belle, plus confiant que jamais.

- Professeur Higgs, reprit enfin Bourgeois, si c’est une plaisanterie, elle est de très mauvais goût.
- Vous voulez peut-être un exemple pour vous prouver ce que j’avance ?
demanda le Professeur en relevant un sourcil. Très bien. Il y a en ce moment même deux grands bateaux portant le sigle des Rockets qui se dirigent vers l’Ile Union. Ils doivent être à 20 Km de la côte à l’heure qu’il est.
- Vous vous foutez de nous, Higgs ?
aboya soudainement Churchill, comme piqué à vif. Les Rockets ont beau être dangereux, ils n’auraient pas les couilles nécessaires pour s’en prendre à l’ile Union directement !
- Vous n’avez pas tout-à-fait tort, Mr Churchill
, poursuivit Higgs. Vous ne m’avez pas laissé le temps de finir, car voyez-vous, ces bateaux sont vides, ou presque. Il n’y a dedans qu’une petite poignée de Sbires, envoyés en sacrifice, un simple leurre, sans doute une sorte de test pour voir votre réaction. Mais chaque test est ordonné dans un but précis, et il ne fait donc aucun doute que l’ile Union est une des cibles prioritaires de la Team Rocket.

Henry Churchill semblait sur le point d’exploser de rage et il serrait tant les poings que son voisin, Jérémy Lange, s’attendait à voir son stylo exploser et répandre de l’encre partout sur la Table Ronde. François Bourgeois, lui, déglutit tellement fort que David Gandhi se tourna vers lui, ayant confondu le bruit avec autre chose. Astrid Roosevelt, enfin, parvenait parfaitement à cacher son inquiétude et paraissait plutôt désappointée. Cependant, elle restait particulièrement troublée par les propos du Directeur de la Sylphe Sarl.

- Bien, soupira la Dame d’Acier. Si vous nous le permettez, Professeur, nous allons vérifier vos informations. Nous nous chargeons de vous recontacter dans quelques instants. Et par nous-même, cette fois.
- Bien entendu
, répondit le Professeur en s’inclinant légèrement. Je suis sûr que ce ne sera pas très long.

Il coupa lui-même la communication. A peine son image disparaissait-elle de l’écran qu’André Malraux frappait à la porte. Il avait mis la main sur l’Expert chargé de la Maintenance du système informatique, mais quand celui-ci voulu s’approcher de l’ordinateur corrompu, Jérémy Lange lui ordonna de sortir de la pièce et de les laisser seuls avec le Majordome. Celui-ci déglutit et s’écarta pour laisser passer son collègue, qui bougonnait d’avoir été dérangé pour rien.

- Nous pouvons vous faire confiance, André, pour que rien ne sorte de cette pièce ? demanda François Bourgeois, qui avait l’air assez embarrassé.
- Bien sûr, monsieur, répondit celui-ci, d’un ton peu rassuré.
- Alors veuillez relancer la communication avec le Général Pasteur, je vous prie, lança Jérémy Lange d’un ton sec qui ne lui ressemblait pas.

Le Majordome s’étonna de la demande de ses Supérieurs, mais resta muet. Il s’exécuta, espérant ne plus avoir le même problème que précédemment. Il répéta la procédure habituelle, s’attendant à ce que le programme ne plante à nouveau. Mais la communication se lança correctement et il s’écarta pour se mettre dans l’ombre tandis que le visage du Général Pasteur apparaissait. Celui-ci paraissait sur les nerfs et impatient.

- Ha, messieurs et madame ! s’exclama-t-il, l’air soudainement soulagé. La réunion n’était-elle pas pr…
- Général Pasteur
, grogna Churchil, nous n’avons pas le temps de vous expliquer pourquoi nous avons eu un contretemps. Est-ce que, oui ou non, il y a des bateaux suspects qui approchent de l’Ile Union en ce moment-même ?
- C… Comment savez-vous…
, s’étonna le Général en blêmissant. Nos appareils viennent tout juste de les repérer il y a une trentaine de minutes…

Cette fois, le stylo du Premier Ministre de Sinnoh se brisa en deux dans sa main. L’ancien militaire, qui avait été lui-même le supérieur du Général quand ils étaient tous les deux dans l’Armée, avait du mal à contenir sa colère. Les trois autres hommes, quant à eux, paraissaient très troublés. Gandhi et Bourgeois étaient en train de murmurer entre eux, l’air paniqués, tandis que Lange se rongeait les ongles, fixant du regard la Table Ronde. Astrid Roosevelt, enfin, passa la main sur son front avant de reprendre la parole.

- Envoyez un commando les saborder. Ils ne doivent pas être très nombreux à l’intérieur, d’après notre source, du moins. Nous vous laissons gérer l’incident, dans la plus grande discrétion, Général.
- A vos ordres, Madame, mais si je puis me perm…
- Vous n’avez rien à vous permettre
, répliqua-t-elle sèchement en l’interrompant, le regard sévère. Faites ce qu’on vous dit et restez disponible, nous risquons de vous recontacter dans peu de temps. Mr Malraux, je vous prie.

Le Majordome, qui ne comprenait rien à la situation, s’empressa de retourner devant son ordinateur pour mettre un terme à la conversation. Pendant les quelques dernières secondes où son visage resta à l’écran, le Général Pasteur semblait partagé entre la peur et l’indignation.

- Veuillez contacter le patron de la Sylphe Sarl, Mr Malraux, soupira Astrid Roosevelt en voyant le regard interrogateur de leur Majordome.

Il s’exécuta, non sans paraitre pour le moins intrigué, mais tout en restant muet comme un Magicarpe. Les différents Ministres regardaient l’écran avec appréhension et beaucoup de malaise. Seul Churchill semblait plus en colère qu’autre chose.

- Rebonjour, lança la voix du professeur Higgs alors que sa tête réapparaissait à peine à l’écran. Je suppose que le Général Pasteur n’a pas démenti mes propos ?
- En effet, Professeur
, répondit Lange. Après vérification, il semblerait que vos informations soient réellement… pertinentes.
- Vous m’en direz tant
, répondit Higgs en souriant de plus belle.
- Où avez-vous eu ces informations, Higgs ? demanda Churchill, semblable à un Granbull. Vous avez piraté les dispositifs de l’Armée en plus de ceux de l’Ile Union ?
- Ho non, loin de là
, répondit le Professeur en pouffant légèrement, ce qui avait le don d’agacer Henry Churchill. Mais voyez-vous, je me sens concerné par l’affaire Rocket depuis que ceux-ci ont pris ma société d’assaut, il y a presque deux ans. J’ai donc mis en œuvre quelques dispositifs pour surveiller les Sbires et collecter, patiemment, les informations que je vous propose aujourd’hui.
- Vous voulez dire que vous avez fait mieux que nos propres agents sur le terrain ?
lança François Lange, sceptique.
- Ho, j’ai moi-même plusieurs agents, certains s’étant même infiltré dans l’Organisation, assura le Professeur Higgs. Et toutes ces informations ne se sont évidemment pas recueillies en un jour. Mais j’ai jugé que j’en détenais désormais assez pour garantir la chute de la Team Rocket. N’ai-je pas raison, Général Churchill ?
- Ex Général
, bougonna celui-ci en se redressant sur son siège tandis qu’il réprimait un sourire, apparemment un peu calmé, comme si l’allusion à son ancienne vie de militaire adoucissait son caractère. Vous avez surement raison, si ces informations se révèlent aussi exactes que celle que vous venez de nous fournir, alors nous devrions pouvoir en terminer avec cette racaille…
- Je ne doute pas que l’Armée et la Police Internationale sauront maitriser la situation une fois au courant de tous les détails
, sourit le Professeur Higgs.
- Cessons de tourner autour du plat, lança Astrid Roosevelt d’un ton sévère. Je suppose que vous n’alliez pas nous donner tout ça sur un plateau sans rien demander en retour, je me trompe ?

Les derniers mots de la Dame d’Acier semblèrent saisir le Professeur sur place l’espace d’à peine une ou deux secondes et celui-ci perdit son sourire. Les regards de Lange, Bourgeois et Gandhi passaient de l’écran à la Ministre rapidement tandis que Churchill fronçait à nouveau les sourcils, particulièrement méfiant.

- Décidément, madame, vous avez un esprit acéré…, soupira le Professeur Higgs. Vous avez raison, j’aimerai proposer un marché à la Table Ronde en échange de ces données…
- C’est une plaisanterie, Higgs ?
questionna Gandhi, l’air offusqué. Ne souhaitez-vous pas, comme nous, en finir avec la Team Rocket ? Pourquoi ne pas collaborer ?
- Mr Gandhi a raison, Professeur
, insista Jérémy Lange. Nous avons tous un même objectif.
- Il se trouve que mon objectif diffère légèrement du vôtre
, continua lentement le Professeur Higgs en croisant à nouveau les doigts devant lui. Je veux devenir Ministre.

Aussitôt, Henry Churchill éclata de rire, ne prenant pas au sérieux la proposition du professeur, suivi plus discrètement par Jérémy Lange et François Bourgeois. David Gandhi fronçait les sourcils, persuadé d’avoir mal compris. Roosevelt, encore une fois, restait impassible et soutenait le regard de leur interlocuteur.

- Ministre, rien que ça ? gloussa Churchill. Et vous voudriez quel Département, exactement ? L’Enseignement ? La Culture ? Ou bien carrément une place à la Table Ronde ?
- Non, la Table Ronde ne m’intéresse pas
, continua Higgs en conservant son sérieux et en ne tenant pas compte des réactions des différents Premiers. Ni même aucun de ces Ministères. Je veux devenir Ministre des Soins et de la Santé.
- Les Soins et la Santé ?
répéta Bourgeois en fronçant les sourcils, ayant repris son sérieux. Vous inventez des départements ou c’est moi qui en oublie l’existence ?
- Parfaitement, ce nouveau département s’occuperait de la Gestion de tout ce qui est Centre Pokémon et médecine sur les êtres humains. J’ai déjà réfléchis à tout un plan d’action diverses et de règlementations à vous soumettre, je vous donnerai toutes les informations nécessaires pour vous aider à prendre votre décision, mais je vous garantis que mon dossier est très complet.


Le silence s’installa à nouveau tandis que les 5 Premiers s’observaient l’un l’autre d’un air interrogateur. Était-il réellement sérieux ?

- Vous vous rendez compte, Professeur Higgs, que nous ne pouvons pas accéder à une telle demande, je suppose ? demanda François Bourgeois. Ne serait-ce qu'économiquement parlant, c’est un gouffre financier et, dans notre situation de crise, ce n’est pas envisageable.
- C’est pour cela que je propose ma contribution personnelle pour subvenir aux besoins du nouveau Département. Ma société gère depuis trente ans les Centres Pokémon et s’est imposée dans les 5 Etats. C’est là-bas aussi que, depuis plusieurs années, nous soignons les humains avec l’aide de Pokémon spécialisés, en plus de la formation de nos infirmières. En outre, j’ai sous mon pouvoir une grosse partie des entreprises pharmaceutiques. En ce qui concerne les Soins et la Santé, c’est déjà moi qui en ai le monopole.
- Si vous en avez déjà le monopole, que recherchez-vous alors, Professeur ?
demanda Lange, intrigué. La création de ce Ministère ne serait-elle pas plutôt désavantageuse pour vos affaires ? Puisqu’il y aura un ministre par régions…
- Ho non, je compte sur vous pour garder le monopole intégral
, l’interrompit Higgs. Il n’y aura qu’un seul Ministre pour les 5 Etats. Du moins pour le premier mandat, il me faudra surement plusieurs successeurs, mais nous verrons bien ce jour-là, pas besoin d’entrer dans les détails aujourd’hui.
- Vous avez esquivé la question de mon collègue, Professeur Higgs
, lança sèchement Astrid Roosevelt. Pourquoi souhaitez-vous entrez dans les Gouvernements ?
- Je veux apporter une certaine régularité aux soins et à la santé
, répondit-il en essayant de paraitre convaincant. Autrefois, les médecins faisaient leur propre loi, que ce soit au niveau des prix ou des traitements. Les Centres ont changé cela, mais je considère que ce n’est pas encore assez.
- Ne me faites pas rire, Professeur Higgs
, répliqua la Dame d’Acier, l’air sévère. Vous voulez me faire croire que vous ne voulez que le bien du peuple, et rien d’autre ? Offrir les mêmes chances à chacun, des assurances à la santé et j’en passe ? Soyons réaliste, si c’est vraiment ce que vous souhaitiez, non seulement vous n’auriez pas besoin de nous, puisque, comme vous le dites, vous avez déjà la mainmise sur tout le secteur, mais en plus vous nous donneriez vos informations sans concession, afin que la Team Rocket soit anéantie.

Pour la première fois, le visage du Professeur s’assombrit tandis que la Ministre rappelait les faits. Les collègues de cette dernières restaient silencieux, mal à l’aise. Même Henry Churchill, le vieux Général, était dans ses petits souliers maintenant que la Dame d’Acier démontrait d’où lui venait son surnom, de par son regard aussi froid que le métal.

- La vie du peuple, la sécurité de ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants, vous n’en avez rien à faire. Tout ce qui vous intéresse, c’est la reconnaissance mondiale, qu’on parle de vous, qu’on vous applaudisse dans la rue. Vous vous prenez pour le Messie et vous vous attendez à être reçu comme tel partout sur votre chemin. Et pourtant, vous usez de techniques dignes de malfrats en tentant de nous faire chanter, nous, les plus grandes instances des Gouvernements, juste pour un peu plus de strass et de paillette ?
- Décidément !
répliqua Higgs. J’attendais notre duel avec tellement d’impatience, Madame ! Et je suis loin d’être déçu.
- Notre duel ?
répéta Roosevelt en fronçant les sourcils. Nous sommes en train de gouverner le Monde, Professeur, il ne s’agit pas d’un jeu.
- C’est pourtant comme cela que je vois les choses
, répondit le Professeur. Malheureusement pour vous, la partie est déjà terminée depuis longtemps.
- Vraiment ?
rétorqua la dame d’Acier, sceptique. Pourtant, en ce qui me concerne, il est hors de question que nous accédions à votre requête. J’y mettrai mon Veto. Nous nous débrouillerons sans vos informations, aussi pertinentes soient elles.
- Quel dommage
, soupira Higgs. Cependant… avez-vous seulement imaginé ce qu’il se passerait si je fermais tous les Centres dès ce soir ?

Cette phrase cloua la Dame d’Acier sur place. Elle continuait de fixer son adversaire avec sévérité et sérieux, en tentant de ne rien laisser paraître, mais sans rien dire non plus. Elle réfléchissait à toute vitesse tandis que ces collègues, indignés, se levaient de leur chaise, s’exclamant d’horreur.

- Vous ne pouvez pas faire ça, Higgs ! s’écria Lange, furieux. Ce serait le chaos dans les rues !
- Les Centres Pokémon sont devenus indispensables à la vie des gens, des dresseurs, mais aussi à l’économie mondiale
, poursuivit Bourgeois.
- Vous êtes fou, aboya Churchill.
- D’autant qu’il n’existe quasiment plus d’autres Médecins, continua Gandhi. Vos infirmières sont les dernières spécialistes en soin et santé…
- Et elles se joindront à moi, sans broncher
, répondit Higgs d’un air satisfait, savourant chaque pointe d’agressivité ou de panique dans la voix des Premiers comme une victoire supplémentaire. Elles ont envers moi une fidélité absolue. Mais puisque vous ne voudrez pas de moi, pourquoi ne pas me rendre aussi du côté des Rockets ? Peut-être seront-ils plus conciliants que vous et qu’ils verront tout le potentiel de mes établissements ? Imaginez, oui, que la guerre éclate et que mes Centres n’ouvrent leurs portes qu’aux sbires ? Ils repartiraient à l’assaut sans discontinuer, tandis que l’Armée, même si elle est forte, faiblira d’instant en instant, avant de tomber. Que sera alors le Gouvernement des 5 Etats sans sa pièce maitresse ?
- Vous vous fichez de nous ?
s’écria Churchill. Vous étiez prêts à les vendre contre un peu de prestige et, maintenant, vous nous menacez de faire équipe avec eux ?
- Je suis prêt à tout pour atteindre mes objectif, Général Churchill. Et même si Madame Roosevelt avait globalement raison tout à l’heure, je peux vous garantir que je ne recherche pas la gloire.


Le vieux Général enrageait en regardant le Professeur, tandis que ses trois collègues masculins semblaient bouleversés et chamboulés à l’idée que le Professeur Higgs se joigne aux forces de la Team Rocket. André Malraux, le Majordome, avait dû s’appuyer contre le mur pour rester debout. Ce derniers les observaient tous minutieusement, avec une pointe d’appréhension qu’il ne trahissait pas. Enfin, Roosevelt rompit le silence.

- Monsieur Lange, lança-t-elle. Je pense que nous en savons désormais assez pour prendre notre décision finale, tous ensembles…
- P… pardon ?
bredouilla celui-ci, surpris d’être abordé directement.
- Nous savons désormais quelles seront les conséquences de notre choix concernant la proposition faites par le Professeur Higgs à la Table Ronde, continua la Dame d'Acier d’un air grave. Il est désormais temps, je pense, de prendre une décision finale…
- Je… Ha, oui !
s’exclama Lange en se souvenant soudainement qu’il devait présider la Réunion. Que ceux qui sont Pour la création d’un Ministère de la Santé géré par la Professeur Higgs dans les 5 Etats lèvent la main droite.

Le silence se réinstalla, les 5 Ministres se surveillant du regard, stressés, énervés, mal à l’aise. Enfin, soupirant, Astrid Roosevelt leva en premier sa main en conservant son air sérieux et grave. Cela ne lui plaisait pas du tout, mais Higgs avait raison. Ils n’avaient pas le choix. Le but de leur Réunion était la paix Mondiale, ce qu’Higgs allait tout de même apporter, alors que s’ils refusaient, cette même personne plongerait le Monde dans un Chaos duquel les 5 Etats risquaient bien de ne pas se relever…

Une fois qu’elle eut levé le bras, David Gandhi et Jérémy Lange l’imitèrent, presque spontanément, comme s’ils avaient attendu son jugement avant de faire le leur. Il fallut quelques secondes supplémentaires pour que François Bourgeois ne lève la main à son tour. Ils fixèrent ensemble pendant quelques instants le Général Churchill, qui semblait presque bouder, avant que celui-ci ne suive le mouvement.

- La mention est donc adoptée à l’unanimité par la Table Ronde, déclara Lange après avoir déglutit.
- Merveilleux, lança Higgs qui s’était tût pendant toute la procédure pour profiter du spectacle. Dans ce cas, je vous encourage à annoncer la nouvelle et prendre les dispositions nécessaires. Après quoi, quand tout sera réglé, je vous livrerai toutes les informations que je vous ai promises.
- Ne cherchez pas à nous rouler, Professeur Higgs
, cracha Churchill. Vous le regretteriez…
- Loin de moi cette idée, mon très cher Général Churchil. Je vous ferai même un petit cadeau pour vous prouver ma bonne foi.


Il leur adressa un large sourire et interrompit la conférence de lui-même, laissant les 5 premiers dépités autour de la Table Ronde. C’est ce jour-là, pour la première fois depuis qu’il la connaissait, qu’André Malraux entendit Astrid Roosevelt proférer un juron.

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Sous un soleil de plomb, un jeune homme courait à travers les rues de Carmin-Sur-Mer, en direction du Centre Pokémon. Pourtant, même si la chaleur était accablante, la sueur qui tâchait ses vêtements déjà sombres avait une toute autre origine. La panique et l’angoisse guidaient ses pas. Plus que jamais, il avait peur. Peur pour ses camarades, pour son Pokémon déjà blessé. Peur d’être capturé. Peur pour sa vie.

Il attendait sans rien faire dans une de leurs nombreuses planques quand celle-ci avait été subitement prise d’assaut par un commando de quatre militaires et leurs Pokémon. Ils étaient alors cinq Sbires présents, mais face aux Pokémon surentrainés de l’Armée et pris de surprise, ils n’avaient rien pût faire. Ils avaient bien tenté de résister quelques instants, mais ils avaient rapidement dû se résoudre à fuir.

Trois d’entre eux, cependant, avaient été immobilisés par les soldats. Billy, c’était le nom du jeune essoufflé, avait eu la chance de parvenir à s’enfuir avec un de ses confrères, pas plus vieux que lui, en empruntant une des sorties de secours. Ils avaient alors été surpris de constater que, malgré la splendide journée qui s’annonçait et le soleil tapant, les rues de la ville semblaient totalement vides. Il n’y avait aucun habitant, et toutes les maisons avaient les volets fermés. Tout semblait abandonné, comme dans un vieux Western.

Ils voulaient alors rejoindre une autre cachette, mais ils apprirent bien vite à leurs dépens que le Commando qui les avaient attaqués était loin d’être le seul en ville. Les militaires se déplaçaient en groupe de 3 ou 4 soldats, sans compter leurs imposants Pokémon. Et même s’ils avaient été assez rapides pour se cacher sans se faire voir, par l’une de ces terribles équipes, c’était sans compter sur l’odorat d’un Arcanin. Le Pokémon s’était alors mis à les poursuivre et s’était jeté sur le collègue de Billy, lui brisant surement quelques côtes au passage et l’empêchant de fuir en attendant ses maitres.

Le jeune sbire, lui, ne s’était pas arrêté de courir. Il s’était bien retourné, mais la peur avait pris le dessus sur sa bravoure et il avait accéléré en voyant la scène.
Il bifurqua soudainement dans une petite ruelle. Il savait évidemment qu’il s’agissait d’un cul-de-sac, mais il était à bout de souffle et devait absolument reprendre un rythme cardiaque plus stable avant de continuer. Il savait que les poubelles du restaurant d’à côté étaient toujours particulièrement odorantes et, en veillant à faire le moins de bruit possible, il se cacha dans la benne à ordure la plus proche. Il s’était déchiré un morceau sa casquette pour le plaquer contre son propre nez et attendit, tout en haletant de moins en moins fort au fur et à mesure qu’il reprenait son souffle.

Lorsqu’il entendit les rires et les bruits des Soldats s’approcher de lui, il se força à stopper sa propre respiration au maximum, afin de faire le moins de bruit possible. Il attendit quelques instants, le temps que le Commando ne s’éloigne, et poussa un petit soupire soulagé. Il sortit ensuite de la benne à ordure, inspecta les horizons, puis longea les murs rapidement pour passer de ruelles à ruelles avec la plus grandes des prudences.

En chemin, il croisa de loin plusieurs autres membres de la Team Rocket en train d’affronter des Pokémon de l’Armée. Mais malheureusement, ils ne faisaient pas le poids et se faisaient littéralement écraser par la puissance militaire. A chaque fois, Billy hésitait à leur venir en aide. Mais son Pokémon était déjà fortement blessé et s’il voulait être utile pour quoique ce soit, il allait d’abord falloir trouver un Centre Pokémon.

Il lui fallut une bonne demi-heure avant d’atteindre celui de Carmin-Sur-Mer. Cependant, alors qu’il jetait un coup d’œil rapide vers le Centre, il recula précipitamment et chercha bien vite une nouvelle cachette. Les portes de l’établissement étaient gardées par deux Soldats et leurs Mackogneur. La jeune infirmière, qui devait avoir l’âge de Billy, se tenait entre eux, prêtes à recevoir les Pokémon de l’Armée pour les soigner si nécessaire.

Billy enrageait contre lui-même. Comment avait-il pût être aussi naïf ? Les Centre collaboraient avec l’Armée pour venir à bout de la Team Rocket. Auparavant, les infirmières ne refusaient à personne l’entrée des Centres, pas même aux sbires ou autres malfrats. Mais depuis que le Professeur Higgs avait été désigné comme nouveau Ministre, la tendance avait changée…

Pestant envers lui-même et le Gouvernement, Billy sentit les larmes perler à ses yeux. Son Pokémon avait été fortement blessé et s’il ne recevait pas de soins, il risquait d’en mourir… Il avait absolument besoin de médicaments.

Il se mit à frapper aux portes, violemment et hurlant de rage. Il réclamait de l’aide, des soins, des Potions, n’importe quoi. Mais personne ne lui ouvrit. Les Consignes de sécurité qu’avait fait tourner l’Armée dans la ville étaient respectées à la lettre. Tout juste entendit-il quelques insultes inaudibles proférées à travers l’ouverture des boites aux lettres. Puis il entendit de nouveaux bruits, provenant cette fois d’un nouveau Commando qui se dirigeait vers lui, attiré par ses cris de désespoir.

A nouveau, il se mit à courir, comme si sa vie en dépendait. Il entendait derrière lui les soldats de l’Armée le railler, le provoquer, l’insulter, mais il n’en avait que faire. Il devait fuir, fuir pour sa vie, pour celle de son Pokémon. Les Soldats, confiants, n’avaient même pas accéléré le pas, ni même envoyé leur Drascore ou leur Maganon à ses trousses. Pour eux, il n’était qu’un simple insecte de plus, et l’écraser ne valait pas la peine de fournir de gros efforts.

Dans une tentative désespérée de les semer, Billy bifurqua vers une nouvelle rue et se cogna contre un Militaire. Ils tombèrent tous les deux à la renverse, mais ce dernier se releva quasiment instantanément et son Scarabrute se précipita pour s’interposer, prêt à en découdre. Mais Billy, lui resta à terre, allongé sur le dos, appuyé sur son coude, une expression de terreur déformant son visage. Il avait des nausées et n’arrivait pas à prononcer le moindre mot tant il était paniqué.

- Quel âge as-tu ? lança soudainement le soldat.
- P… Pr… Presque d… dix…Dix-huit ans… parvint finalement à prononcer le sbire.

Le militaire déglutit et serra les poings. Il avait le regard sombre et presque troublé en voyant le jeune homme paniqué à terre. Il releva la tête en entendant les rires de ses camarades se rapprocher et poussa un soupire avant d’attraper Billy par le col. Il le souleva sans difficulté et le plaqua violemment contre le mur. Le sbire poussa un cri étouffé et le regarda d’un air suppliant. Le soldat ne disait pas un mot et le fixait avec une mine grave tandis que les autres arrivaient en rigolant.

Mais en voyant leur collègue qui empoignait le Rocket qu’ils poursuivaient, les militaires cessèrent subitement de rire et se mirent au garde à vous, en tentant tant bien que mal à cacher leur air coupable.

- Major ! lancèrent-ils tous les trois.
- Repos, soldats, répondit l’homme sans détourner les yeux de Billy. Vous feriez mieux d’être plus vigilants, celui-ci aurait bien pu s’échapper.
- Toutes nos excuses commandant !
clamèrent en chœur les trois membres du Commando. Cela ne se reproduira plus !
- J’espère bien
, répondit le Major. Nous devons faire en sorte de tous les attraper, sans aucune exception, si nous voulons en finir avec la Team Rocket une bonne fois pour toute. Je m’occupe de celui-ci. Continuez de fouiller la ville.
- A vos ordres
, crièrent les soldats avant de repartir, en courant cette fois, de là où ils venaient.

Il s’écoula presque une minute pendant laquelle le Major fixa un Billy partagé entre l’appréhension et la confusion, sans bouger. Pendant ce temps, Billy eut l’occasion d’observer un peu plus attentivement à qui il avait à faire. Le Major ne devait pas avoir plus de trente ans, et encore. Pourtant, il exposait déjà plusieurs médailles sur son torse. Il était aussi plutôt costaud et faisait presque une tête de plus que lui. Malgré son regard des plus graves, Billy ressentait comme un certain malaise dans ses yeux.

Enfin, le Major redéposa Billy par terre et le lâcha. Il recula de quelques pas et pointa la rue du doigt.

- Va-t’en, dit-il.
- Q… Quoi ? balbutia Billy, hésitant.
- Va-t’en, bordel ! répéta-t-il en s’énervant. Avant que je ne change d’avis.
- M… Mais…
- Mais bordel, tu vas pas gâcher ta vie pour une connerie d’organisation criminelle !
s’écria le Major, soudain furieux. Alors casse-toi !

Billy sursauta et obéit aux ordres du militaire. Il prit ses jambes à son cou et se mit à déguerpir dans la direction indiquée, prenant de plus en plus de vitesse. Juste avant de quitter la rue, il jeta un dernier regard vers le soldat. Il donnait un coup de pied dans une poubelle, comme furieux contre lui-même. Il aurait voulu le remercier, mais, en un sens, c’était un peu désobéir aux ordres qu’on lui avait donnés…

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Presque une heure s’était écoulée depuis sa rencontre avec le Major et Billy était sur le point de sortir de la ville. Il avait dû jouer de plusieurs ruses et de pas mal de patience pour ne pas se faire repérer par d’autres Commando de soldats. Pendant les longues minutes pendant lesquelles il avait dû rester immobile pour ne pas attirer l’attention, outre prier, il avait beaucoup réfléchi. Le Major, en un sens, lui avait peut-être bien sauvé la vie… Après tout, personne ne savait encore quelle serait la sentence qui attendait les membres de la Team Rocket, mais ils risquaient surement de payer amèrement les deux dernières années…

Billy avait décidé de fuir par le Parc de Carmin-Sur-Mer, qui donnait sur une route fréquentée par de nombreux pêcheurs. Il avait été forcé de passer par le Port, qui était particulièrement bien gardé. Aucun bateau n’était autorisé à partir ni à accoster et les seuls embarcations qui naviguaient aujourd’hui étaient les imposants vaisseaux de l’Armée. Finalement, en longeant patiemment les lieux et en se mouillant un peu, Billy voyait enfin l’entrée du Parc se profiler devant lui.

La vue de celui-ci lui fit oublier toute prudence. Il se sentait enfin en sécurité et, comme le parc semblait totalement désert, il se précipita vers celui-ci en courant. Il traversa l’entrée du grand jardin public avec soulagement avant de ressentir subitement une vive douleur à travers tout le corps, en l’espace de quelques micro-secondes. Il hurla de toutes ses forces et s’écroula, face contre terre.

- Désolé, le Parc n’est pas accessible aujourd’hui, lança une voix amusée.

Cette voix provenait d’un dresseur d’une trentaine d’année. Son Magnéton et lui s’étaient cachés derrière les haies et il avançait vers Billy avec un air des plus satisfait alors que d’autres personnes arrivaient sur place, eux aussi accompagnés de Pokémon Electrique.

- Tu ne pensais quand même pas que tu pourrais t’échapper par ici ? poursuivit le dresseur avec un air narquois. Le Champion nous a confié ce parc le temps de l’opération, il n’était même pas envisageable que tu t'échappes.

La voix de son agresseur avait du mal à parvenir aux oreilles de Billy, qui ne la percevait que comme un lointain écho. La seule chose qu’il entendait, c’était son cœur battre à la chamade, plus fort que jamais, alors que des images semblaient défiler sous ses yeux.

- On tient enfin notre revanche, s’écria un autre dresseur d’un ton moqueur.

Il lui donna un violent coup de pied qui arracha à Billy un haut-le-cœur suivi d’une toux incontrôlable. Ils étaient sept ou huit à l’entourer désormais et à se gausser de son état.

- Ça c’est pour avoir tenté de faire sauter notre Arène, il y a trois mois ! s’écria celui qui avait donné le coup.
- Et ça c’est pour avoir enlevé le Miaouss de la petite Joséphine ! poursuivit un autre en frappant à son tour.

Ils se relayaient ainsi pour frapper, toujours plus fort, le sbire de la Team Rocket qu’ils avaient enfin capturé. Ils pouvaient enfin exprimer toutes leur frustration sur un coupable tout trouvé pour les deux années de cauchemar qu’ils avaient vécu et ne s’en laissaient pas priver. Billy, à force de se faire taper dessus, sentait un liquide chaud couler sur son crâne tandis que les dresseurs continuaient, sans relâche, de s’acharner sur lui. Pourtant, il ne réagissait pas. Il n’en avait plus la force. Il était désormais conscient qu’il allait mourir, et il s’y était résolu. Après tout, ses agresseurs avaient raison. Il avait rejoint le mauvais camp. Toute sa vie, il n’avait rien fait de bon, que du mal. Il n’était qu’un parasite. Le monde se débrouillerait bien mieux sans lui.

Mais, alors que les dresseurs s’apprêtaient à donner le coup de grâce, l’un d’eux cria quelque chose et tous s’éloignèrent subitement, courant dans une direction commune. Un autre Rocket avait été repéré et, comme ils étaient tous là à persécuter Billy, il avait décidé de foncer, déclenchant une Chasse-à-l’homme libératrice pour le jeune sbire.

Pourtant, même s’ils étaient partis, la douleur, elle, persistait. Ce n’était pas la première fois que Billy était passé à tabac, mais cette fois-ci, il n’avait plus la force de se relever. Il avait certainement le bras gauche cassé, et peut-être était-ce aussi le cas de ses jambes. Il n’avait ni le courage ni la force de vérifier. Son cœur battait toujours, mais bien plus lentement, comme une vieille horloge déréglée avant de s’arrêter. Il ne bougeait pas, attendant que ses bourreaux reviennent pour l’achever et le libérer du fardeau qu’avait été sa vie.

Enfin, après quelques minutes qui lui parurent des heures, il entendit des voix. Il devait y avoir deux personnes, deux hommes. Etait-ce des soldats de l’Armée, ou bien les dresseurs de l’Arène qui étaient de retour ? Billy ne les voyait pas, et il ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Tout semblait tourner autour de lui et il sentait son corps lâcher, comme s’il s’enfonçait dans la terre sans rien pouvoir faire. Mais malgré la douleur et les regrets, il rassembla ses dernières forces et, dans ce qu’il voulait être un hurlement, chuchota

- Aidez-moi…

Puis il perdit connaissance.

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Il faisait presque nuit et la lune pointait déjà le bout de son nez. Le soleil avait brillé toute la journée, mais de grands nuages sombres couvraient le ciel et le tonnerre grondait déjà. L’orage n’allait pas tarder et les rues de Safrania étaient vides, comme elles l’étaient restées presque toute la journée. En effet, les citoyens avaient reçu l’ordre de ne pas sortir de chez eux, le temps de ce qui restera gravé dans de nombreuses mémoires comme l’action militaire la plus vaste et la plus mémorable du siècle. Cette opération qui avait pour but la capture de tous les membres de la Team Rocket avait eu lieu conjointement dans quasiment toutes les villes du monde, mettant à contribution l’Armée dans son entièreté, la Police Internationale et la Police obéissant aux Ministères de la Justice des différentes régions. Un coup puissant donné à un ennemi surpris qui n’avait pas pu faire le poids.

Dès demain, on fêterait cette victoire de l’Humanité sur le mouvement terroriste de la Team Rocket. Bientôt, on chanterait la gloire de l’Armée et du Gouvernement, qui avait réalisé l’exploit, au bout de deux ans de terreur et de paranoïa, de détruire le mal à la racine. Et on oublierait tout ce que cela aurait coûté comme sacrifice…

Tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants sont rassemblés devant leur écran de télévision, suivant l’actualité auprès de journalistes privilégiés qui tenaient leurs informations en direct via des sources haut-placées. Il restait encore plusieurs zones à nettoyer de fond en comble, à la recherche des derniers sbires qui parvenaient encore à passer entre les mailles du filet. Par conséquent, l’interdiction de sortir était toujours d’actualité.

Pourtant, et malgré le temps qui commençait à se gâter, un homme se tenait tout en haut du grand immeuble de la Sylphe Sarl. Le Professeur Higgs semblait observer le paysage à la lueur des réverbères et de la lune, d’un air presque mélancolique. Les rues étaient vides. Les soldats avaient quitté la ville depuis quelques heures. Il n’y avait pas un seul être humain pour déambuler dans les rues. Il n’y avait pas plus de monde à l’intérieur même du bâtiment, puisqu’il avait lui-même prévenu ses employés qu’ils avaient droit à un « congé » exceptionnel ce jour-là. Le Professeur Higgs se délectait de ce calme inhabituel, profitant de chaque seconde comme s’il avait atteint le Nirvana. Comme s’il se trouvait au Paradis.

Mais un bruit de pas précipités l’interrompit dans sa contemplation de la ville désertée et le ramena à la réalité. Quelqu’un dévalait les escaliers à sa rencontre et n’allait pas tarder à passer l’encadrement de la porte. Le Professeur soupira mais ne se retourna pas pour autant. Le monde était si agréable à regarder et ce qui approchait ne pouvait que tâcher celui-ci.

Les bruits de pas s’intensifièrent un instant puis s’arrêtèrent, pour laisser place au souffle bruyant d’un homme qui haletait. Giovanni, le Boss de la Team Rocket, respirait fort, la main sur la poitrine, fatigué des efforts qu’il avait dû fournir ce jour-là. Il regardait le Professeur Higgs avec rage et mécontentement tandis que, silencieux, son fidèle Persian arrivait derrière lui.

- Qu’est-ce que c’est que ce bordel, Higgs !? aboya-t-il. Toutes nos planques ont été attaquées en même temps par l’Armée ! Je suppose que vous êtes au courant ?
- Vous gâchez cet exquis moment de quiétude, mon très cher Giovanni
, murmura Higgs à peine audible, sans même prendre la peine de se retourner pour observer son interlocuteur.
- De quiétude ? répéta Giovanni, offusqué. Tous nos plans tombent à l’eau, Higgs ! Ils ont détruit la Team Rocket ! Tout ce que nous avions construit pendant tant d’années, effacé en l’espace d’un instant ! Et vous, vous me parlez de quiétude ?
- C’est pourtant l’état dans lequel vous allez laisser ce monde
, répondit Higgs en observant le soleil disparaitre à l’horizon dans une explosion de couleur laissant place à l’absence de lumière. Pendant deux ans, vous avez instauré la Terreur à travers le Monde. On n’osait plus sortir de chez soi, au risque de croiser la route de la Team Rocket, dont le nombre de sbire semblait croitre tous les jours. Mais demain, cette époque sera révolue…
- Vous nous avez vendus au Gouvernement
, mugit le Boss de l’organisation. Après toutes les belles promesses que vous m’aviez faites, vous avez retourné votre veste !
- Vous avez été un Pion merveilleux, Giovanni
, lança Higgs. Vous avez été à la hauteur de toutes mes attentes, suivant mes ordres à la lettre, sans jamais me contester. Vous n’allez pas commencer maintenant ?
- Un pion ? C’est donc tout ce que je suis pour vous ?
vociféra Giovanni tandis que même son Persian grognait de rage et qu’un éclair paraissait dans le ciel.
- Tout n’a jamais été qu’une partie d’Echec, mon très cher Giovanni. Tous les Pions ont une importance dans la chute d’un Roi, mais certains plus que d’autres. Vous faites partis de ceux-ci. Sans votre aide et celle de votre organisation, mes plans ne se seraient pas déroulés aussi bien…
- Alors c’est ça ? Vous jouiez avec nous ? Vous n’allez pas me dire que vous aviez tout prévu aussi ?
- Et pourtant, c’est le cas. Depuis bien avant notre première rencontre. Certes, bien des détails sont venus s’ajouter, mais mon plan, dans ses grandes lignes, était déjà en marche.


Giovanni serrait les poings. On aurait dit qu’il était prêt à se jeter sur le Professeur qui continuait de lui tourner le dos sans le regarder, lui avouant toutes ses machinations à son égard. Pourtant, il se sentait extrêmement mal-à-l’aise. Il ne savait pas si c’était la colère qui le faisait quelque peu trembler, ou si c’était le froid. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose ? Mais il n’était pas du genre à se laisser intimider et la haine animait son esprit.

- Pendant tout ce temps, je pensais que nous étions égaux, grommela Giovanni d’une voix tremblotante. Mais vous vous jouiez de moi !
- Mais n’ai-je pas pris soin de vous, pendant tout ce temps ?
fit remarqué le Professeur. J’ai offert à votre organisation des technologies nouvelles, je vous ai permis d’exploiter le Pokérus sur vos propres Pokémon et vos fidèles les plus importants. Mieux que tout, je vous ai offert un Pokémon capable de gagner une guerre à lui seul. Mewtwo.

Giovanni déglutit en écarquillant les yeux. Il fit un pas en arrière, comme si la simple évocation de ce nom l’effrayait.

- Vous ne trouvez pas cela ironique, Giovanni ? demanda Higgs. Je vous ai finalement traité de la manière exacte dont vous avez considéré Mewtwo. Comme un outil, une arme. Comme un simple Pion sur mon échiquier.
- Mais Mewtwo s’est enfuit !
cria Giovanni. Il y a quelques semaines, seulement, il a pris conscience tout comme moi de la situation !
- Et sans demander son reste, il est simplement parti
, compléta Higgs. Il vous considérait un peu comme un père, vous savez. Il ne pouvait pas vous faire du mal, sinon, je n’aurais pas désactivé les inhibiteurs de son armure…
- Quoi ?
rugit Giovanni. C’est… C’est aussi vous qui…
- Mewtwo reste un élément important pour mes plans
, poursuivit le directeur de la Sylphe en lui tournant toujours le dos. Il était utile que vous le gardiez, au cas où, mais comme il devenait une menace pour ces derniers jours, j’ai pris soin de l’éloigner de vous. Cependant, tôt ou tard, mon nouvel intermédiaire croisera sa route… Vous l’avez déjà rencontré, un jeune garçon enthousiaste avec une casquette rouge…
- Ce … Ce gamin… est avec vous ? C’est vous qui l’aviez envoyé vers moi ce matin !
- Exactement
, répondit le Professeur. Ses partenaires bénéficient de la Bénédiction de Dieu. Ma Machine a permis à ses Pokémon de repousser leurs limites. Et pour preuve, il vous a vaincu, alors même que les vôtres étaient dopés au Pokérus et avaient plus d’expérience. Bientôt, il deviendra Maitre de Kanto-Jotho et sera le porte-bannière d’une nouvelle forme de Team Rocket.
- Espèce d’enfoiré !
s’écria Giovanni, n’y tenant plus et se jetant sur le traître aux côtés de son Pokémon, avant de se faire subitement saisir à la gorge par deux poignes puissantes qui avaient surgies du sol.
- Je me répète, mais vous avez été un Pion des plus merveilleux, mon très cher Giovanni. Cependant, il faut parfois apprendre à sacrifier un pion si l’on veut prendre la tête du Roi.

Amos, le Noctunoir du Professeur Higgs, se dirigeait lentement vers le bord de l’immeuble, maintenant l’ancien Champion de Jadielle et son Pokémon à quelques centimètres du sol. Maintenu par le cou, ils se remuaient dans tous les sens pour tenter de s’échapper de cette étreinte qui les empêchaient petit à petit de respirer, sans pouvoir laisser s’échapper la moindre plainte. La pluie commençait alors à tomber alors que l’orage se pointait et que les éclairs se multipliaient.

- Grâce à vous, j’ai atteint une sorte d’étape charnière pour la concrétisation de mes plans. Grâce à vous, les étapes suivantes se sont déjà engagées sur la bonne voie. Grâce à vous, je vais remporter cette partie d’Échec. Pour tout cela, je vous dis merci, et adieu, mon très cher Giovanni.

A son nom, le Boss de la Team Rocket sentit le Spectre le lâcher, à presque cent mètres du sol. Sa chute ne dura que quelques secondes, mais durant celle-ci, des milliers d’images passèrent dans sa tête, ressassant le passé, et notamment ces dernières années. Mais un visage revenait systématiquement, comme s’il le hanterait à jamais, même dans la mort. Il hurla à plein poumon le nom de celui qui l’avait trahit, mais sa voix fut dissimulée dans le grondement du Tonnerre, avant de ressentir le choc avec le sol pavé de la Rue de Safrania. La collision fut violente, brisant ses os qui transpercèrent ses organes au passage. Son fidèle Pokémon, n’ayant pu retomber sur ses pattes, subit le même sort. Le Boss de la Team Rocket et Champion déchu de la ville de Jadielle, symbole de la peur qui avait caractérisé ces deux dernières années, était mort.

En haut de l’immeuble, le Professeur Higgs poussa un soupir de soulagement. Enfin, Giovanni l’avait laissé seul. Il remercia son Pokémon, qui se retira en s’inclinant par où il était venu. Puis, attrapant son Pokématos, il envoya un message au Gouvernement, leur annonçant que son cadeau les attendait cent mètres sous ses pieds. Puis il rangea l’appareil et poursuivit sa contemplation. Même sous la pluie et l’orage, la ville vide restait un plaisir à observer. Il resta dehors, sans prendre la peine de se protéger de la pluie, jusqu’au moment où les hommes et les femmes sortirent dans les rues pour crier leur joie. L’ère de la Team Rocket était terminée.